La route des trois moulins (suite et fin)

Dans No 6 - Juillet 2021. par

Jean-Baptiste Chicoine dit Baptiste, Yvon Fournier, Médéric Caron dit Willem, figures emblématiques de ce début de colonie, ne sont plus parmi nous depuis des lustres. Et je me plais à les imaginer, chacun confortablement callé là-haut dans un gros cumulus aux formes de lazy-boy. Bourrant et fumant leur pipe en vue d’une bonne jasette quotidienne, ils observent l’en bas enviant, malgré leur béatitude, les progrès technologiques dont bénéficient les nouveaux propriétaires de moulins de sciage.

-Willem : quand on marchait au catchisss, le curé nous parlait du ciel, j’imaginais pas qu’on pouvait y être si ben assis! Vous autres, vos nuages sont-y confortables? Inclinables? Berçants?

-Yvon : oui, depuis que le propriétaire des magasins Tanguay est v’nu nous r’joindre dernièrement. Y a payé une commandite à saint Pierre. Mais là, changement de propos, y paraît qu’y a quequ’un qui écrit sur nous autres en bas! Y a ben de la misère avec son propos parce qu’y a pu personne qui nous a connus ou qui se souvient de nous autres. Qu’est-ce qu’on pourrait ben y suggérer?

-Willem : m’étonnerait que le Musée de la Gaspésie garde des documents su nous autres, puis les Archives nationales encore moins!

-Yvon : on pourrait toujours y parler de la façon dont nos moulins fonctionnaient. Par exemple c’est toé Baptiste qui faisait fonctionner ton moteur de moulin, en aspirant le gaz directement du baril avec un boutt de tuyau dans bouche?

– Willem : j’entends encore Bertha, ta femme, te crier : allume pas ta pipe tu suite, le feu peut t’sauter dans la face!

-Baptiste : méchante listerine té ben! Mais ça marchait. On appelle ça une ponce de génie!

-Willem : plutôt, une ponce de folie, oui! C’est vrai, paraît que la lumière jaillit du choc des idées!

-Yvon : Bout d’misère, on a tiré le diable par la queue pis on a pris des risques insensés dans nos installations.

-Baptiste : Té ben, mais fallait vivre et les héritages n’étaient pas à la mode dans ce temps-là, les subventions encore moins.

-Willem : J’comprends pas pourquoi on s’est pas parti un moulin ensemble. Un gros là! Me semble que ça aurait été plus facile.

-Yvon : tu penses ça toé! Criss, juste en te r’gardant la face, on comprenait que t’étais pas spécialement d’humeur coopérative!

-Willem : parle pour toé! Ç’a pris René pour t’endurer puis faire tes quatre volontés. Tes autres garçons ont pris le large assez vite!

-Baptiste : y avait pas assez d’ouvrage pour trois, alors, té ben, l’exil c’tait la porte de sortie.

-Willem : C’est sûr que j’aurais aimé ça moé, voir mon nom inscrit en grosses lettres, sur une grosse bâtisse municipale : Willem Caron et Cie!

-Yvon : t’as pas eu ce privilège, mais ta petite fille elle, a occupé une grande place dans un édifice municipal. À n’en a animé des soirées. À n’en a fait rire du monde! Pis surtout, à bien ri et surtout à beaucoup, beaucoup parlé!

-Willem : j’ai toujours eu l’impression qu’elle me haïssait s’ta p’tite-là, j’sais pas pourquoi.
Baptiste : non té ben, c’qui faut pas entendre dans ce céleste pays? T’étais pas endurable! Pis à part de ça, ma t’en faire un Willem et cie en grosses lettres, moé! Willem, mon cher beau-frère, c’est même pas ton vrai nom!

-Yvon : moé, j’étais sourd, mais l’bruit que faisait le moteur, la scie et les autres grincements, issus de mon moulin m’empêchaient pas de me faire entendre par mon fils. René était à la fois mon bras droit et mon bras gauche. Criss qu’y était gauche! Dans mon moulin au bruit d’enfer, René m’répondait n’importe quoi, j’pense. Moé, son père je n’entendais rien. Et comme disait Berthe : et file le moulin!

-Willem : ouin, ta surdité Yvon t’amenait à parler en commençant sur un ton qui avait l’allure d’une chanson. Comme dirait Ti-Louison, après un faux départ, les décibels, les octaves et tous les attributs du chant se confondaient et devenaient incompréhensibles. Et le moulin arrêtait souvent pour bâiller! Ou pour brailler!

-Yvon : le 17 juin 1941, le lot 23 de la colonie est devenu notre che nous à Berthe, mes enfants pis moé. L’installation était tout près de Roméo le voisin qui lui, avait bâti un moulin à scie en 1940. Moi, j’avais r’gardé les montagnes boisées d’arbres verts en santé et j’avais pris la même décision que Roméo, ignorant qu’un feu en 1946 consumerait ces belles montagnes.
Mon terrain en pente sur le bord d’un côteau favorisait le déblaiement des résidus de la scie et du planeur rejoignant la rivière!

-Willem : coudonc, Yvon, avais-tu écouté ce que notre grand savant Esdras avait dit à propos des déchets. Ok, la loi pour protéger l’environnement à existait pas, mais on savait que cette loi s’en venait. Il fallait faire du ménage. Et surtout protéger l’eau claire, limpide, bonne à boire de la rivière.

-Yvon : t’as un beau discours Willem. Mais toé, que faisais-tu des déchets de la production de tes bardeaux de cèdre? T’en faisais des toasts au beurre d’épinette et tu les mangeais?

-Willem : grand drôle! Avant de monter dans la colonie, étais-tu un Fournier du haut de la côte ou du bas de la côte?
Yvon : Hey, on est au ciel icitte, c’est pas la place pour s’ chicaner.

-Baptiste : Tant qu’à ça t’as ben raison té ben. Mais moi, avec mon alzheimer, je me souviens pas en quelle année, j’ai bâti mon moulin. Mais, j’me souviens que lui marchait très bien! J’exploitais aussi une érablière que ma descendance met un point d’honneur à entretenir pour produire un excellent sirop et autres produits dérivés comme y appellent ça aujourd’hui.

-Yvon : chez nous la grange et le jardin c’étaient l’affaire des femmes. Aujourd’hui, y est pu possible de voir les traces qui se rendaient à mon moulin. J’aimais ben ça attacher mon tablier de poche de jute autour de ma taille pour me protéger de la criss de gomme de sapin. Mais j’aimais moins attendre mon fils qui perdait son temps en mangeant son assiette de soupane. Criss que ça m’enrageait! Il ne regardait pas la télévision, on ne l’avait pas! Il perdait juste son temps. Tout est maintenant disparu, le moulin, les autres constructions, Berthe et René.
Après mes funérailles, j’dois dire que ma femme Berthe m’a pas regretté longtemps! Maintenant d’ici, ce que l’on peut voir c’est un beau grand terrain propre qui regarde la rivière et la montagne brûlée juste en face. Le terrain a été acheté par Daniel Minville qui en a fait le ménage et où pousse une mousse pour les lièvres et les perdrix.

-Baptiste : Willem, toi tu avais marié Imelda, sœur de Laura et épouse de Ti-Pierre Gàgné comme disait Majorique, moi, j’avais marié leur soeur Bertha. Un triple A. C’est une bonne cote, ha, ha, ha!

-Willem : bon, j’pense qu’on y en a assez dit, astheure, qu’y se débrouille! Moé mon dos commence à faire mal, vous autres?

Ainsi se termine sur cette note humoristique de ces trois compères, ma chronique sur la route des trois moulins.

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