La route des trois moulins

Dans No 5 - Juin 2021. par

Cette chronique de mai portera sur le courage et l’ambition d’un descendant de premières familles Minville. Contrairement à ce que je vous proposais, les trois autres constructeurs de moulins qui n’ont pas eu peur d’un billot feront l’objet d’une chronique ultérieure.

Depuis sa fondation Grande-Vallée possède et développe ce qui est nécessaire pour faire vivre ses familles : la forêt, la mer, un peu d’agriculture, les domaines: tourisme, commerces, services, culture. Le paysager est mis à contribution, même l’église se transforme.

En ce qui concerne la forêt, vers les années 1940, trois grands hommes se sont joints à la population pour ériger un moulin aux dix milles et mettre sur pied une coopérative qui a fonctionné jusque vers les années 1966. Ces grands hommes étaient ni plus ni moins qu’Esdras Minville le curé Bujold et le ministre de la colonisation Henry Lemaître Auger. Ces hommes avaient aussi mis sur pied un projet pour développer un territoire qui allait devenir la colonie de Grande-Vallée. Cette colonie c’est un succès de monsieur Esdras.

Après vous avoir parlé de Roméo, de Ti-Mé et de Manu, il est temps de parler de Daniel Minville. Son entreprise de sciage fait la transition entre les exploitants actuels et les plus anciens que la jeunesse ne connaît pas et que plusieurs ont oubliés.

Daniel est né dans la colonie, fils de Gilberte Després et de Romuald Minville. Il partage l’affection de ses parents avec Ubald, Guylain, Germaine, Anita, Carol et Élyna. Fier descendant de cette famille souche, il a assumé son destin. C’est dans cette vallée qu’il a connu sa femme Doris, fille de Benoît Fournier et d’Angéline Minville. S’il aimait bien la colonie, dans son cœur, résonnait la chanson de Michel Rivard  Je voudrais voir la mer. Il a réalisé son rêve en construisant sa maison à proximité de la grande bleue.

Dès sa jeunesse, Daniel se distingue des hommes de son âge par son intérêt pour les planches autant celles du théâtre que celles d’un moulin. C’est un gars sérieux, mais qui peut rire avec éclat et aussi faire rire avec éclat toute une foule. Ce n’est pas donné au commun des mortels de briller à la fois sur la scène théâtrale et aux commandes d’une industrie de sciage. Daniel est expert dans les deux domaines. Sur la scène, il interprète si bien le curé Bujold que l’on se demande s’il n’est pas hanté par ce personnage haut en couleur que fut ce curé de notre paroisse pendant 25 ans. Ce dernier n’abusait pas du rire, mettait une grande énergie dans le travail, mais contrairement à Daniel, il savait faire peur! Ses sermons c’était pire que l’Apocalypse! Quand il faisait son sermon, on avait peur de lui, peur de l’enfer, peur de Dieu, peur de sa voix de stentor. Pourtant, le bien-être tant spirituel qu’économique de ses ouailles lui tenait à cœur. Ce qui nous reste de lui c’est son air sévère sur la photo à l’arrière de l’église et ses nombreux travaux dans les parterres et le cimetière, réalisés avec un mortier dont lui seul avait le secret. Après son départ, on a créé des pièces de théâtre à saveur locale et l’on confiait à Daniel le rôle du curé Bujold qu’il interprétait comme un professionnel!

Une partie de la jeunesse de Daniel s’est passée près du bois. Il aimait aussi observer le fonctionnement des moulins de sciage. Ce fut son école. C’est là qu’il a appris le fonctionnement d’une machinerie qui le rend expert en la matière.
Daniel n’avait pas les ambitions du grand maître Esdras Minville, mais c’était un forestier qui a su s’inspirer de l’industrie du sciage telle que l’avait conçue monsieur Esdras à Grande-Vallée au 20e siècle.

Les difficultés rencontrées au début des années 80 avec la société d’État Rexfor et l’incertitude liée à l’exploitation du moulin ont donné à Daniel, les raisons suffisantes pour imaginer et concrétiser son désir d’indépendance vis-à-vis des gros exploitants de la forêt.

Daniel entrepreneur, rêveur, déterminé, a construit deux moulins. Il est prêt à tout entreprendre pour obtenir de l’aide sans passer dans l’œil du dragon! Sa plus grande ambition c’est de vivre lui et sa famille de l’exploitation de son moulin et donner du travail à des personnes du village et des environs.

En 1985 c’est le départ : un petit moulin employant 5 ou 6 travailleurs. Ayant performé avec son projet d’agrandissement à un concours où il se rend en finale, il obtient du ministre Albert Côté ses droits de coupe en 1987. S’ensuit la construction d’un grand moulin au bout de la coulée de 5 milles. Les gens sont enthousiastes.

Daniel sait très bien que les étrangers opèrent quand le prix est bon. Les grosses compagnies savent qu’il faut couper la forêt le plus outrageusement possible. Leur argument : le bois est rendu à maturité, on va le perdre si on ne le coupe pas! Un deuxième argument c’est qu’on ne coupe pas le bois quand le prix n’est pas bon.

Concours de circonstances, l’année où il obtient le OK pour la construction de son moulin, un feu d’une rare intensité se produit à la mine de Murdochville le 1er avril 1987, faisant un mort. Cinquante-quatre travailleurs restent enfouis à 1000 mètres sous la terre durant 24 heures.

Daniel met sur pied une coopérative de travailleurs et ensemble ils exploiteront le moulin pendant environ huit ans! Défi quotidien d’assurer un approvisionnement nécessaire aux opérations, défi quotidien d’atteindre le point de rentabilité assurant la survie de l’entreprise. Le constat est sans appel : soit tu restes petit soit tu grossis. On parle à l’époque de PME (petite et moyenne entreprise), mais dans l’industrie du sciage, il semble que le M n’est pas avenu.

En conclusion, l’on comprend que la fermeture du moulin à Daniel en 1996 est due à un défaut d’approvisionnement en matière première, et ce, malgré une saga aux multiples batailles avec des concurrents et l’absence d’appuis de l’État.

Daniel affirme que ses employés participaient de tout cœur au maintien d’une bonne relation entre eux et aussi avec leur patron. Il aura employé 25 travailleurs et Grande-Vallée peut lui en être reconnaissant. Homme de résilience, c’est un Daniel serein qui continue à vivre et à s’impliquer dans sa communauté.

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