Pauvre orphelin

Dans No 10 - Novembre-Décembre 2020. par

Ce matin, il neige. Une petite neige douce qui n’a rien de menaçant. C’est fin novembre. Ce triste mois nous tombe dessus en nous laissant nostalgiques de la féérie éclatante des montagnes colorées d’octobre. Et à mesure que les jours raccourcissent, paradoxe, le temps nous semble plus long! L’hiver s’installe et bientôt il fera son lit en étendant sur les cimes ses blancs édredons.

Tout juste avant ces nuits à la figure hivernale, nous avons vécu de beaux jours d’une douceur rare pour la saison. C’est l’été des Indiens nous dit Météo média. Cela dure à peu près trois à quatre jours. Puis la neige s’est enfuie et les champs ont retrouvé leurs couleurs vertes estivales. Les Indiens sont fiers que l’on ait choisi leur nom pour baptiser ce bref congé estival en période automnale. On pourrait croire que l’expression été des Indiens se rapporte à un phénomène météorologique dû à un réchauffement climatique datant du vingtième siècle. En réalité, cette expression a plus de deux siècles d’existence. C’est en Pennsylvanie qu’on l’utilise à la fin du XVIIIe siècle. Le bouche-à-oreille faisant son petit bonhomme de chemin, l’expression se transporte au Canada vers 1821 et le peuple canadien-français a traduit « l’Indian summer » par « été des Indiens ». Parait-il que le sens exact de l’expression est perdu, mais certaines hypothèses circulent dont celle qui tire son nom du temps où les Indiens achevaient leurs récoltes et garnissaient leurs wigwams de provisions. On devait les voir plus souvent dans leur environnement, tout juste avant la chasse! Une autre hypothèse provient des marins anglais qui avaient remarqué une ressemblance entre notre temps d’automne et celui observé aux Indes pendant l’été. L’été des Indiens n’est pas nécessairement récurrent, mais quand il survient comme cette année en novembre, il faut se dépêcher d’en profiter!

Le jour où sont arrivés les Européens a aussi commencé pour les autochtones l’extinction tragique de leur race. Pour s’octroyer leur territoire, il fallait que les migrants européens se débarrassent de ces gens qui ne connaissaient pas encore la poudre à canon. Alors, à grands coups d’alcool et d’armes on les a éliminés pour s’approprier leurs mers, leurs lacs et leurs forêts. En plus de l’extorsion, était-ce du racisme? Sûrement. C’est l’agissement d’un peuple qui se croit supérieur à un autre peuple! Ce fléau fait encore des ravages aujourd’hui.

Tout dernièrement, une professeure de l’Université d’Ottawa a été suspendue pour avoir utilisé le « mot en n ». Certains noirs n’y ont vu que provocation. Discrimination ont-ils clamé haut et fort. Ici, dans notre terre d’accueil que l’on nomme encore : colonie de Grande-Vallée, nous avons nous aussi subi les conséquences, mais cette fois d’un « mot en c ». On nous a péjorativement appelés : colons. Colon signifiant pour ceux qui voulaient nous insulter pauvreté, misère, honte. En éducation, nous en étions à notre septième année de l’école primaire, degré de scolarité qui se donnait au village et que nous fréquentions en utilisant nos jambes comme moyen de transport. À plusieurs reprises, l’expression « maudit colon » nous a été garrochée méchamment, surtout par quelques élèves folichons et l’issue de cette provocation se terminait toujours par une bataille. C’est qui pensez-vous qui se faisait punir? Lors de ces combats, notre constitution physique ne nous permettait pas d’avoir le dessus. Mais un jour, mon frère en a eu assez. Je me débattais contre Philippe qui poudrait mes joues de colon dans la neige de février. Furieux, plus grand et plus fort que moi, mon frère est venu me défendre en utilisant sa boîte à lunch, comme l’arme disponible la plus proche. Le premier coup fit mouche. Philippe a lâché sa prise à ma grande satisfaction. Ce fut la dernière fois que le racisme de ce jeune confrère s’est manifesté contre nous. Faire peur aux plus faibles c’était un jeu dont seuls les abrutis raffolaient! Il faut dire pourtant que nous n’avons jamais vu un collègue colon, être obligé d’avoir accès à des soins de premières lignes!

Pour nous rendre à l’école, il fallait marcher 5 milles aller-retour environ aujourd’hui 8,046 kilomètres! En plus, sur une décision de maman, nous devions revenir sur notre chemin pour le lunch du midi (d’où la boîte) qui nous demandait de descendre la côte de l’église et de marcher près d’un mille jusque chez madame Jeanne. Cette madame était mariée à monsieur Eddy Minville le frère de monsieur Esdras. Je les entends encore parler, lui en arborant un air sérieux, elle avec ses éclats de rire.

Un midi, comme je l’ai évoqué plus haut, Philippe m’était tombé dessus en me bourrant les yeux, la bouche et les oreilles avec une glaciale neige de février. Par sa fenêtre, madame Jeanne avait vu mon frère se porter à ma défense. Il fallait vaincre. En arrivant à la maison, madame Jeanne nous a ouvert la porte et nous, les agressés avons eu droit à un sermon digne de ceux du curé Bujold. Ses pas bruyants qu’elle faisait entre le poêle et la table pour servir monsieur Eddy et son discours étaient impressionnants pour des enfants. La larme qui perlait derrière ses lunettes nous prouvait qu’elle nous aimait malgré tout. Je vous ai vu a-t-elle dit. Nous sommes demeurés cois. Pauvre orphelin ajouta madame Jeanne qui, on l’a compris à cet instant, savait que Philippe avait perdu sa mère en bas âge. Nous sommes devenus encore plus cois. Malaise! Assis au bout de la table, monsieur Eddy lui, semblait absent et en communication avec les anges et les archanges! Nous aimions bien madame Jeanne qui à l’occasion, nous donnait une assiette remplie de bonnes choses que nous dévorions comme des lapins qui ont manqué de nourriture. La boîte à lunch suffisait rarement à combler nos appétits de grands marcheurs de la colonie.

Oui, nous aimions cette grande dame pour ce qu’elle faisait et aussi pour ce qu’elle disait. Pour elle, il y avait une Grande-Vallée du bas de la côte et une Grande-Vallée du haut de la côte. Deux mondes! Elle avait de la sympathie pour les jeunes colons que nous étions. Les habitants du haut de la côte, près du curé, votaient rouge comme l’enfer, c’étaient les libéraux. Les habitants du bas de la côte votaient: bleu comme le ciel, c’étaient les nationaux! Suite à ses discours à contenu local, ses discours au contenu politique avaient l’avantage de faire tomber à zéro notre anxiété. Et nous avalions notre menu ordinaire en silence, les yeux rivés sur nos sandwiches de pain de ménage et de creton maison. Nous réservions la primeur du récit de l’altercation avec l’agresseur ou et de tout autre évènement digne d’intérêt de même que les propos de madame Jeanne pour les rapporter à la maison, après le « train » et le souper, juste avant le chapelet en famille.

Les jours ont passé! Les ans ont passé, la carrière a passée! Et l’expression « maudit colon » aussi. Nous n’avons pas fait de représentations auprès de Larousse ni auprès de l’Académie Française pour en bannir le mot « colon » et nous n’avons jamais empêché quelqu’un de prononcer ce mot en notre présence. Les comportements sociétaux se chargent au fil des ans de corriger ce genre de détails linguistiques à forte charge émotionnelle! Les résidents de la colonie se sont approprié l’expression et ont réussi à en faire un symbole de fierté.

Pour terminer, je vais dire un mot sur les points qui ont marqué notre village au cours de l’année que nous vivons. Tout d’abord, notre église qui pointe fièrement son clocher vers le ciel, a subi de durs coups depuis la tempête du mois de mars. L’église de Grande-Vallée, c’est la signature de notre village. C’est le lieu sacré de rassemblement par excellence, c’est l’endroit où nous officialisons notre entrée dans la communauté et où nous la quittons. C’est un trésor de souvenirs joyeux ou tristes soutenus par les accords de l’orgue et les harmonies de la chorale. Il faut sauver notre église et le temps presse. Ce n’est pas seulement un devoir de mémoire qu’il nous faut assumer en tant que catholique, c’est aussi une obligation de préserver notre patrimoine collectif en tant que citoyen! Aussi, frappés par la pandémie de la COVID-19, le confinement qui a suivi et par les mesures sanitaires strictes, les villageois en dépit de leur capacité de résilience sont durement éprouvés et inquiets face à l’avenir. La discipline que tous se sont imposée a porté fruit chez-nous et nous a mis à l’abri du virus pour l’instant.

Enfin un mot sur la réparation de la route de la colonie. Bravo et merci au conseil municipal et d’une façon spéciale, au mobilisateur monsieur le maire Noël Richard. (Il faut dire qu’il est natif de la colonie!) Il y a eu un formidable travail de notre équipe municipale, c’est incontestable! Et beaucoup, beaucoup de persévérance! Maintenant, peut-on se permettre de rêver à une voie de contournement pour le trafic lourd? Je dis ça de même!

Bon, la fête de Noël arrive et nous vivons encore l’incertitude quant aux rassemblements religieux et familiaux. Ce qui nous fait réaliser l’importance viscérale des liens qui unissent nos familles et nos amis. Je nous souhaite à tous un Noël et une nouvelle année remplie de santé, de justice, d’amour et de paix! .

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