1970, Le drame de Forillon

Dans No 8 - Septembre 2020. par

En raison de la pandémie, le 50e anniversaire de la création du parc national Forillon n’a malheureusement pas ou peu été évoqué. Un devoir de mémoire nous incite à rappeler cet épisode tragique de notre histoire.

Le parc Forillon qui a 50 ans est sans contredit l’un des plus beaux parcs au pays. Ce finistère des Appalaches, cette péninsule montagneuse, ce joyau naturel, trône dans toute sa splendeur entre le golfe Saint-Laurent et la baie de Gaspé. Toutefois, l’expulsion arbitraire de 225 familles lors de la création de ce premier parc national fédéral au Québec marque une page sombre dans l’histoire du pays.

Une origine bicéphale

Soucieux de revitaliser l’économie de la région et de sortir la Gaspésie de son économie traditionnelle, le gouvernement du Québec crée en 1963 le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (B.A.E.Q.). Dans le Plan de développement qui en découle en 1966, on prévoit la création dans la péninsule de Forillon d’un parc provincial, le parc de Gaspé, soit une extension du parc du Cap Bon-Ami, existant depuis 1949. Le nouveau parc serait aménagé sans avoir à y déloger les gens.
Or, en mai 1968, le fédéral entre en jeu avec la signature de l’accord Canada-Québec prônant des projets conjoints dont celui du parc national de Gaspé. Le palier fédéral injectera 12 millions de dollars dans le projet, à la condition que le territoire lui soit transféré. Après des négociations ardues, une entente est conclue en mai 1969 stipulant que le provincial cède le territoire au fédéral pour une durée de 99 ans et que le Québec pourra reprendre ce territoire après 60 ans, s’il rembourse au fédéral les coûts d’immobilisation encourus depuis 1970. C’est donc dire que le Québec pourrait éventuellement se réapproprier le parc Forillon dans dix ans, soit en 2030 !

Une expropriation brutale

Cette entente de 1969 spécifie que le Québec a la charge d’acquérir les terrains requis pour le parc. En février 1970, le gouvernement unioniste délimite le pourtour du futur parc Forillon. Il n’est toujours pas question d’exproprier des gens. Porté au pouvoir en avril 1970, le gouvernement Bourassa est pressé d’en finir avec le dossier de Forillon. Le 8 juin, il signe un accord avec le fédéral créant le parc national Forillon. Pendant ce temps, les gens de Forillon sont maintenus dans l’ignorance. Le 17 juillet, la Loi sur le parc Forillon accorde des pouvoirs d’expropriation au ministère des Travaux publics. Le 22 juillet, on rend public un plan d’expropriation accordant 18 mois aux propriétaires de maisons et de terrains afin de libérer les lieux.

L’expropriation sera massive. Elle couvre un territoire de 244,8 km2, incluant 6 municipalités, et s’applique à 225 familles, 983 personnes, 214 résidences, 78 chalets, 22 bâtiments divers, 15 commerces, 3 églises, 2 écoles et 1 400 terres à bois.

L’expropriation sera brutale et abusive. En août 1970, on propose aux expropriés des indemnités inférieures à leur attente, et ce, sans les informer de leurs droits de recours à la justice et au service d’un évaluateur. De fortes pressions sont exercées sur eux par les négociateurs afin qu’ils acceptent ces offres. On leur dit que le cas échéant, ils seraient les premiers à obtenir un emploi au parc. À ceux qui occupent encore leur maison, on leur impose des interdits comme celui de ne pas couper du bois sur leur terre, eux qui, pour la plupart, chauffent leur résidence au bois.

Un déracinement social

Les expropriés subissent aussi les pressions sociales de Gaspésiens qui voient le futur parc comme une énorme manne économique. Dès juin 1970, un communiqué gouvernemental les alimente en annonçant la création de 3 000 nouveaux emplois, une affluence touristique frisant les 700 000 visiteurs par an et une « infusion monétaire annuelle de l’ordre de $42 millions ».

Une éprouvante saga judiciaire

Outré par les manœuvres discriminatoires de l’expropriant, Me Lionel Bernier, un jeune avocat, fils d’un des expropriés, décide de prendre la défense de ces derniers. Au nom de 150 expropriés refusant leur indemnité offerte, il présente un recours judiciaire devant la Régie des services publics. Seul contre une batterie d’experts, il mène une longue et difficile saga judiciaire. Il conteste surtout la valeur marchande des propriétés comme seul critère utilisé par l’expropriant pour fixer l’indemnité. Il plaide pour la prise en compte de la valeur de reconstruction actualisée, prétextant que le prix des maisons dans le secteur du parc augmente de façon fulgurante. Il réclame aussi une indemnité pour le déracinement social.

En mars 1973, le juge Dorion donne raison à Me Bernier sur toute la ligne. Cette victoire contre l’iniquité lui attire moult témoignages, dont celui de Mgr Félix-Antoine Savard : « Il faudra publier votre plaidoirie. Elle donnera courage à tous ceux qui luttent contre l’infâme légion des spoliateurs de la justice. »

La dignité retrouvée

Mais ce combat est loin d’être gagné, car le ministère porte le jugement en appel. Pendant ce temps, les expropriés en cause souffrent du report des indemnités et ignorent s’ils auront droit ou pas à une indemnité adéquate. Les procédures trainent en longueur jusqu’au rejet de l’appel en avril 1975. Dans sa décision, la Cour d’appel reconnaît le principe du dédommagement pour le déracinement social. À la suite de cette seconde victoire, Me Bernier dépose une requête réclamant la réouverture de tous les dossiers de Forillon, touchant 700 expropriés et incluant ceux qui, en raison de pressions indues, avaient accepté l’offre initiale. « L’avocat des expropriés » remporte cette autre victoire en insistant sur le fait que l’ensemble des expropriés avaient été victimes d’une grave injustice sociale. La dignité est enfin retrouvée.

Ce drame de Forillon aura bouleversé et traumatisé la vie de bien des gens. En déshumanisant les lieux au seul profit de la conservation de la nature, on a aménagé un parc qui est aujourd’hui magnifique, mais délesté de son âme. Il faudra attendre 40 ans avant que les autorités gouvernementales acceptent de reconnaître les tares causées aux expropriés et que le parc rende enfin hommage à ces familles éprouvées.

En janvier dernier, à l’occasion des 50 ans de Forillon, Patrimoine Gaspésie a demandé au premier ministre Trudeau de poser un geste significatif et réparateur en intégrant au parc Forillon le phare de Cap-des-Rosiers, un bien patrimonial fédéral situé à proximité du parc et pourtant désigné d’importance historique nationale. Jusqu’à maintenant, cette demande est restée sans réponse.

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