Poivre et Sel

Dans No 7 - Septembre 2018. par

Les tisons de l’enfer
On ne fait jamais si parfaitement le mal que
lorsqu’on le fait dans la pureté du cœur.
Blaise Pascal

Note
Ayant été invité pour dix longs jours chez les disciples d’Esculape et me sentant trop loin de mes sources d’inspiration pour écrire un nouveau P & S, je vous propose donc cette chronique parue en exclusivité dans le livre « Les chroniques d’un éternel impertinent » et qui n’a jamais parue dans le Journal Le Phare. Espérant ne pas vous décevoir, je vous souhaite une agréable lecture.

Dans le deuxième chapitre de la Genèse, il est écrit que « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise au sol. » Il n’est pas dit que de la terre pouvait se retrouver n’importe où dans le corps de l’homme. Dans une articulation d’un pied par exemple. C’est pourtant la découverte qu’ont faite les médecins de l’hôpital du Sacré-Cœur de Cartierville, en fouillant pour extraire un mal caché dans mon pied droit.

– Qu’est-ce qu’il y avait dans mon pied ? ai-je demandé au docteur Cusson, le chirurgien, qui avait pratiqué la chirurgie ?

– De la terre, a-t-il répondu. Oui, de la terre dans une articulation de ton pied. Bon, a poursuivi le médecin, il n’y en avait pas assez pour faire un jardin, mais suffisamment pour que cela fasse très mal !

Le dernier mois de juillet vécu en Gaspésie, avant mon départ pour le collège, a brûlé de sa canicule : prairies, jardins et montagnes. Le vieil Hôtel-Dieu de Gaspé, qui menace de s’écrouler sur le versant sud de la baie de Gaspé, m’a donné asile pour une bonne partie de cet été torride : un séjour d’été riche en rebondissements importants. Dans mon pied droit, un mal se languissait depuis trois ans. Un mal sournois, cruel, incurable, persistait comme incrusté dans mes os. Sa présence cachée empêchait les médecins de poser le bon diagnostic. Rien ne trahissait la présence du mal. Même que le docteur Pelletier, prétextant un caprice, m’avait retourné à la maison. Le mal engloutissait des montagnes d’énergie d’adolescent et conviait ma pauvre mère à de bien pénibles veilles. Ce mal minait chaque instant et ma vie se languissait. Mais à certaines périodes de l’année, il devenait intolérable et brûlait comme les tisons de l’enfer. Toute la gent médicale des environs a dû mettre ses compétences à l’épreuve. Le mal résistait à montrer son foyer de combustion. Un moment donné, on a conclu à une arthrite infectieuse, sans plus. Et je roulais ma bosse en clopinant dans les rangs de fraises et de légumes du jardin de ma mère. J’étais promis à un sombre avenir comme horticulteur. Des dizaines de fois, les doctes messieurs me font raconter l’origine de ces douleurs.

– Il y a trois ans, un clou rouillé s’est enfoncé dans mon pied quand, à la course, j’ai franchi un ruisseau qui coule une eau claire en provenance des montagnes. C’est tout. Je suis gêné de raconter cette histoire. Elle est terne, insipide et sans saveur.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? m’avait lancé Nérée, impatient d’arriver au rendez-vous que nous connaissions bien.

Je suis effondré dans les herbages, au bord du ruisseau. Ce ruisseau, nous l’avons franchi des centaines de fois. Toujours en course folle, dans le sentier sculpté par nos pas, nous enjambions ce mince cours d’eau limpide où se cachaient parfois des truites craintives.

– J’ai pilé sur un clou enfoncé dans la planche qui se trouve là dans l’herbe, lançais-je en me tordant de douleur. Mon soulier de toile dégouline de sang.

– Supporte-toi sur mon épaule. Nous allons rentrer à la maison.

Si j’ai déjà raconté cette aventure, je ne m’en souviens plus. Il n’y a vraiment pas de quoi faire la parade. Je préfèrerais avoir été amputé par un éclat d’obus !

Dans la salle d’hôpital, je les entends parler de carpes et de métacarpes que je prends pour des poissons. Mais le foyer de douleur reste caché à tous leurs engins d’investigations. On parle de caprice. J’en suis offusqué. Lasse de me soigner tantôt à la bouillotte chaude, tantôt à la glace, ma mère a raconté à un médecin de l’hôpital que j’avais rendu visite au Père Watier.

– Et si moi, j’allais dire la messe, avait repris le médecin qui avait perçu une très légère enflure sur toute la courbure du pied droit.

Sur mon lit d’hôpital, je transpire. Une odeur d’éther flotte dans la salle où s’activent des infirmières légères comme des papillons. Elles sont jolies, gentilles et toutes dévouées. J’aurais préféré que mon mal ait été soigné par elles plutôt que par le vieux docteur à lunettes. Carmen, une stagiaire de dix-sept ans, déborde d’attention à mon endroit. C’est une brune, au visage délicat. Ses sourires laissent entrevoir ses dents immaculées. Et ses lèvres semblent plus que délicieuses. Ses yeux verts, au regard profond, semblent constamment lavés par l’eau de la mer. D’une main habile, elle range un pli du drap blanc ou bien enlève un petit « mouton » qui a échappé à la vadrouille du matin. Ces scènes d’amour tendre n’ont pas échappé à mon voisin de salle qui envie mon statut de patient privilégié. C’est monsieur Charles-Eugène Bélanger qui a failli se faire tuer par une pile de madriers qui lui est tombé dessus en déchargeant son camion. Le matin, monsieur Bélanger me demande de lui faire la barbe. Et il trouve les bons mots pour me faire rougir du statut privilégié que j’ai avec Carmen ! Nous sommes plusieurs dans la salle d’hôpital. Il y a toutes sortes de senteurs. Dans les après-midis où le soleil est au rendez-vous, on nous déménage dans un solarium où l’on peut voir la baie de Gaspé et les formations géologiques dans les montagnes où la classe politique des années 1970 y dessinera le parc Forillon. Jusqu’où notre regard porte, on peut apercevoir, dans l’espace sud-ouest des montagnes plusieurs formations géologiques datant des périodes aussi lointaines que le dévonien, l’ordovicien et le silurien. Des époques vieilles pour les unes de 450 millions d’années. Autant de formations géologiques dans ce petit espace qu’est la presqu’île de Forillon créent un vif intérêt pour ceux qui étudient sérieusement les roches.

Le soir, quand tout est calme, je m’ennuie de ma famille. Je suis inquiet de mon avenir. La boutade impromptue d’un infirmier qui me soigne me laisse songeur.

– Tu devrais recommencer tes études, avait-il dit.

Souvent le mal devient atroce, même si les signes habituellement associés à la douleur sont absents : pas de fièvre, pas d’enflure, pas de rougeur ! L’impuissance des médecins à soulager cette souffrance les laisse perplexes, eux qui, d’ordinaire, soignent selon les symptômes. En désespoir de cause, j’avais remis mon problème aux bons soins de l’aumônier de l’hôpital. Et cela, conformément aux pratiques de maman qui plaçait d’abord sa confiance à un niveau difficilement contestable de pouvoir. Mais pour ne pas prendre de chance, elle se dirigeait quand même vers des instances plus terre à terre, moins poussée par le doute en sa démarche spirituelle que par souci d’avoir satisfait à la marotte : « Aide-toi et le ciel t’aidera ». De plus, elle semblait persuadée que la douleur qui afflige les corps plante ses racines dans un Mal profond de l’homme, un Mal avec un grand « M ». Dans le cas qui nous préoccupe, elle n’avait pas si tort. Le flair des mamans ! Alors, aussi bien mettre toutes les chances de son bord et consulter les guérisseurs de l’âme, même si ça fait sourire les experts du scalpel.

Car il y a bien une cause chrétienne à ce mal. Pétris de religion comme nous l’étions, tout devenait un signe de punition et l’on méritait à coup sûr une sanction divine pour ce que nous avions fait, Nérée et moi. Un jour, nous avons dépassé les bornes de l’élémentaire éthique. C’était la fois où, à une petite messe de rien du tout, à la demande du curé, nous sommes devenus enfants de chœur mon frère et moi. Nous étions dans la sacristie et le prêtre a dû s’absenter quelques minutes. Juste le temps qu’il fallait pour prendre une gorgée de vin dans sa burette matinale. Et nous avons vu que cela était bon ! Ce fut le premier jour !

Je me revois encore en ce mois d’août de mes quatorze ans, dans la chambre du haut de la maison. Après avoir lavé le pied qui a fini de saigner, nous nous mettons à élaborer l’hypothèse d’une punition du ciel en représailles. En pleine adolescence, nous avons fait, Nérée et moi, avec de l’eau, du sucre et des cassis notre première cuvée de vin rouge. La dernière d’ailleurs ! La consommation d’alcool était à la maison, un interdit tacite, de second ordre qui n’avait pas effleuré l’esprit de ma mère et par voie de conséquence, elle n’y avait pas vu la nécessité de mises en garde péremptoires. Le caractère secret de notre aventure renseignait suffisamment notre petite voix intérieure sur sa gravité d’ordre moral. Le Malin avait frappé là où maman ne s’y attendait pas. De l’éducation morale retenue du curé Bujold, maman mettait l’accent sur la « sacrure, la buvure et la luxure ». Mais à treize et quatorze ans, comme nous ne présentions pas d’atavismes génétiques de précocité hors de l’ordinaire, nous nous rangions du côté de maman, contre ces seuls péchés dignes de mention.

Alors que maman présidait son assemblée de Dames de Sainte-Anne et en l’absence de notre père qui était au Cloridorme, nous avons cueilli nos cassis dans une grande chaudière d’aluminium. Ils étaient noirs et mûrs à point. Nous y avons ajouté l’eau et le sucre prescrits par le protocole que nous avions trouvé dans le livre de recettes que maman conservait précieusement, près de ses chaudrons ! Et nous sommes allés déposer notre précieux mélange dans un bosquet inaccessible de l’autre côté du ruisseau. Ce bosquet dans lequel poussaient, libres, les cèdres rabougris, les mélèzes branchus et les aulnes touffus. Le pacage des vaches présentait un caractère d’enchevêtrement favorable aux expériences où l’opacité est une donnée de première importance. Je crois que même les souris et les écureuils y retrouvaient difficilement leur chemin.

Pendant plusieurs jours, la fermentation a fait son œuvre divine ! Nous pouvions constater l’heureuse transformation chimique de notre mélange, toutes les fois où nous pouvions échapper aux regards de nos parents. Notre professeur de chimie se serait objecté : un mélange est un mélange, rien à voir avec une réaction chimique. Le jour « J » est arrivé. Les vaches étaient traites. Le vin était coulé. Nos parents étaient absents. Nous avions soupé. Le soleil de cette fin d’août baissait, et les hiboux ne tarderaient pas à venir tenter une p’tite chasse chez nos volatiles. Nous avions mis tout notre savoir pour réussir à nous classer œnologues dans la splendeur des règles de l’art. Parce qu’il y avait des chardons à proximité, nous aurions pu baptiser notre cuvée : le Chardonnay du Pacage. Toutes les conditions étaient réunies pour célébrer un succès. Lequel ? Nous cherchons encore ! Nous filions à toute vitesse vers notre grand cru, anticipant la bienheureuse ivresse que la burette du curé avait tiltée dans nos jeunes cerveaux ! Et ce qui devait arriver arriva. Dans un élan digne d’un Olympien, j’ai atterri sur le fameux clou de la fameuse planche fichée dans l’écart du fameux ruisseau.

Le remords a imposé son omerta. Ni Nérée ni moi n’avons parlé de la véritable cause de ce mal qui a fait de moi un décrocheur pendant trois ans. C’est une fois au ciel que maman a appris l’escapade de ses deux œnologues en herbe. Le scandale n’a donc jamais pris racine. Comme témoin, il n’y avait qu’un corbeau dans le bocage, et il était moins bavard que celui de Jean de Lafontaine.

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1 – Genèse, v. 2, ch 7.

2-  Saint-Amour, Maxime, Parc national Forillon, Centre d’édition du gouvernement du Canada, 1988.

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