Poivre et Sel

Dans No 6 - Août 2018. par

Mes joies quotidiennes
La voix du Grand Esprit s’entend dans le gazouillement des oiseaux, le clapotis de l’eau, et la douce respiration des fleurs.
Gertrude Simmons Bonnin

Dernièrement à la mi-juin, en compagnie de ma femme, je filais dans les montagnes de l’arrière-pays de Grande-Vallée en suivant les caprices de ce chemin du versant nord de la Gaspésie. C’était à la brunante. Toute la faune sommeillait sauf un lynx qui nous a coupé le chemin en se sauvant dans la broussaille. Au nord-ouest, Vénus cherchait son lit dans le couchant du soleil. Je savais que Jupiter se levait au sud-est. À mesure que l’été avancera, Jupiter, la plus grosse planète de notre système solaire sera visible de plus en plus au plein sud, tôt en soirée. Toujours gazeuse, elle prendra le coin des ombres pour habiter la nuit. Mars, planète voisine de la terre, viendra aussi nous éblouir de son éclat de lumière rouge.

Tout était calme. Les monts Notre-Dame, fils des Appalaches vieilles de quelques millions d’années, pointaient leurs arêtes émoussées tout inclinées vers la mer comme la proue des navires.

J’aurais voulu regarder cela du haut des airs comme le fait un merle bleu. J’aurais aimé y découvrir des sommets pleins d’histoires, de légendes, d’espèces vivantes, de cavernes à mystères. De quelle main d’artiste nous éblouit cet Architecte de tous les univers ! Je crois qu’en extrapolant trop dans la recherche, le grand homme de science, Stephen Hawking, y a perdu son latin! J’ai du bonheur à contempler ce cosmos et, comme le chantait la famille Trapp :

C’est là un peu de mes joies quotidiennes
Comment garder un regard attentif sur les surprises, les beautés et l’agréable instant du moment présent ? Le parfum des pivoines, la rose du Petit Prince, le potager qui éclate, les radis bien rouges et croquants, le vent qui chasse les moustiques, les herbes fines, les herbes tendres, la chaleur juste comme il faut, la pluie qu’on espère et la communion avec un cœur aimant.

C’est là un peu de mes joies quotidiennes

Pas trop d’humidité, des bonnes nuits de sommeil, les montagnes et ses coulées du bois de l’église, les copieux repas de grand-maman à ses petits-enfants, leur enchantement dans ce fabuleux terrain de jeux qu’est la rivière, l’histoire de son pays, la mer et le cap barré, les lacs et les prairies des chasseurs, la longueur des jours, le cypripède royal, la douceur des nuits, la sarracénie pourpre, l’amour des gens pour leur coin de pays. C’est le feu, le vent, l’air subtil, la voûte étoilée, l’onde impétueuse ou les flambeaux du ciel.

C’est là un peu de mes joies quotidiennes
La musique du festival, les visiteurs au grand sourire. Des visiteurs qu’on voudrait « migrants » pour les garder avec nous. On a tellement à leur offrir en qualité de vie ! Déjà que plusieurs de nos jeunes reviennent se refaire des racines, des feuilles. Bientôt on admirera leurs fleurs puis et bien sûr, leurs fruits. Des jeunes qui oxygènent notre environnement par leur enthousiasme. En fait de migration, je me permets de vous parler des petits oiseaux, ces belles créatures dont je suis amoureux.

C’est là un peu de mes joies quotidiennes
Voler pour un oiseau c’est combattre la gravitation, tantôt sur de grandes distances, tantôt dans des vols aux imprévisibles bifurcations. C’est la recherche de brindilles pour construire un nid ou chercher la nourriture pour les oisillons. Pour nous qui ne sommes ni savants ni oiseaux, on s’en tiendra à la gravitation qui selon Galilée, est cette force qui attire toute matière et entre autres, la force qui nous retient au sol. La gravité !

Voler c’est aussi vaincre une gigantesque attraction et s’élever jusqu’aux nuages comme le font à l’instar des oiseaux, les avions et les fusées. Les poissons ne peuvent voler sauf quelques rares espèces tels les exocets qui font de magistrales tentatives, mais, sans réussir on le sait, à passer par-dessus les montagnes. Il y a eu bien sûr l’exocet des Malouines en 1982. Ce n’était pas un poisson, mais un missile de guerre ! Ou bien le poisson de la Tatcher ! Trêve de digressions, je reviens à mes joies quotidiennes.

Un matin frais de mai, j’allais en sifflant le long de la rivière. Ma voisine me lance : pourquoi siffles-tu ? As-tu vu l’oiseau bleu ? J’ai tristement fait non de la tête et mon silence m’emporta dans le souvenir d’un passé récent. C’était en 1989 alors que ce matin-là, en me levant et en jetant un coup d’œil par la fenêtre de la chambre à coucher, j’ai aperçu cet étranger que je n’avais jamais vu autrement que sur des images. J’ai reconnu immédiatement notre visiteur : le merle bleu. Il faut que je vous dise que tôt au printemps j’avais construit un sentier de cabanes d’oiseaux allant de notre maison, jusqu’au pied de la montagne (environ un kilomètre vers l’ouest). Et depuis ce temps-là, le merle bleu nous visite chaque année. Lin Minville, Michel Minville, Yves Lemieux, ont aussi aperçu cet oiseau rare à proximité de leur demeure. Il a même couvé quelques fois chez Michel et une fois tout près de notre maison. À l’époque, j’ai informé le club des ornithologues de la Gaspésie. Et dans les jours qui ont suivi, nous avons eu la visite d’un grand ornithologue du Québec, André Dion, accompagné de sa femme France. Le merle bleu a ce pouvoir d’attraction ! André et France demeuraient à Oka à cette époque. Ils ont même poussé l’audace à tenir la réunion annuelle des « Amis du Merle bleu » avec leurs membres venus de tous les coins du Québec, dans notre parterre.

Cet oiseau a approximativement la grosseur du moineau, entre 16 et 18 centimètres. Le mâle a la tête, le dos, les ailes et la queue d’un bleu azuré. Un bleu absolument unique qu’on peut difficilement décrire tant il est spectaculaire. On dit que cet oiseau apporte le bonheur ! Sa gorge et sa poitrine sont rouge brique. Chez la femelle, le bleu est moins foncé de même que le rouge de sa poitrine. Il est facile de le différencier du geai bleu qui est plus gros et du passerin indigo qui lui est plus petit.

Ré rayon de soleil d’or
Si, c’est siffler comme un merle
Depuis la fin de ce printemps, il est avec nous. Le merle bleu occupait depuis plusieurs centaines d’années, la partie sud du Canada jusqu’au Mexique. Selon Denis Henri du Haut-Richelieu, cet oiseau, qui aime bien vivre dans des habitats ouverts, devait être bien moins abondant lorsque Jacques-Cartier a débarqué sur le continent en 1534. À la suite du défrichage par les colons de l’époque, le Merle bleu de l’Est a pu bénéficier d’habitats favorables et on a alors observé une augmentation des effectifs de cet oiseau partout en Amérique du Nord.

Puis avec l’industrialisation, les nouvelles façons de faire de l’agriculture, l’utilisation de pesticides, la disparition des clôtures de bois où l’oiseau faisait son nid, notre phénoménal oiseau bleu est disparu. Il faut ajouter aux motifs de sa rareté, la compétition qu’il avait de la part du moineau et de l’étourneau. Son absence du Canada a duré jusqu’au jour où des mordus d’ornithologie se sont mis à faire des sentiers de cabanes. J’ai ouï-dire qu’un de ces sentiers partant du sud des États-Unis montait vers le Canada sur une distance de mille kilomètres. C’est ce qui m’a jadis inspiré à faire mon sentier. D’autres petits trucs comme la disposition des cabanes d’hirondelles, la dimension de l’ouverture d’entrée (1½ pouce ou environ 4 centimètres) ont joué en faveur du retour du merle bleu chez nous.

Dans le cours de l’hiver dernier, le menuisier Gilles Bujold m’a construit trois cabanes peu banales dont  les plans venaient des É.-U.. Une de ces cabanes au faciès de loup a été adoptée par un couple de merles bleus et la femelle a commencé à couver au début de juillet. Je ne me suis pas approché trop du  nichoir, car leur comportement indiquait tout à fait la couvaison.

C’est là un peu de mes joies quotidiennes
Auparavant, le couple a inspecté tous les coins et recoins de leur territoire. Nos merles bleus ont visité les cabanes d’hirondelles avec lesquelles ils ont dû livrer bataille pour finalement fuir ces ennemies trop nombreuses et trop agressives. Ils ont jeté aussi un coup d’œil au nichoir du pic flamboyant dont ils ont trouvé la porte d’entrée trop grande. Je connais peu de chose sur leur perception visuelle, mais je dois avouer qu’ils ont un sens d’observation qui suscite le questionnement. Le merle bleu adopte une branche d’arbre, un fil électrique ou téléphonique comme perchoir. De là, il jette un regard scrutateur et plonge jusqu’à une dizaine de mètres pour attraper le moustique qu’il a identifié là-haut sur son perchoir. Pour la construction du nid, mes notes me disent que seule la femelle est active. Le mâle joue au foreman. Le nid construit de brins d’herbe, de feuilles, de brindilles, de plumes et de poils est situé dans un terrain agricole ou un terrain gazonné. La femelle pond de quatre à cinq œufs de couleur bleu pâle qu’elle couve durant une quinzaine de jours.

Quand l’heure de quitter le nid est enfin arrivée, nous avons avec émotion, observé les petits faire leur première tentative de vol.
Photo : André Bujold, photographe

C’est là un peu de mes joies quotidiennes
Les oisillons ont rapidement maîtrisé l’art de voler. Puis subitement, la famille entière disparait tout comme celles des hirondelles. J’ai cherché souvent où cette gent ailée prenait ses vacances. Peine perdue, je dois encore chercher. Mais, un autre fait mystérieux, c’est que chaque année, en septembre, le couple de merles bleus revient avec sa progéniture pour une dernière visite à leur cabane, histoire pour les petits, de mémoriser les limites d’un territoire où il fait bon vivre. Puis c’est la migration vers le sud lointain. Et comme ils me sont chers, j’espère toujours les revoir au printemps suivant. Durant tout l’hiver, je me surprends à rêver que dans la colonie de Grande-Vallée, les amateurs d’ornithologie se mobilisent pour construire un long sentier de nichoirs que les merles bleus adopteront avec enthousiasme.

Et ce sera là, un peu de vos joies quotidiennes.

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