Poivre et Sel

Dans No 5 - Juillet 2018. par

Itinéraire d’une pionnière

Femme de rêve
Femme d’espoir heureux
Comment puis-je faire
Pour être plus près de vous
En restant libre
Claude Dubois

Je connais peu madame Denise, sauf par son regard discret qui invite à prendre la vie au sérieux et par les propos souvent élogieux qu’ont tenus d’elle ses enfants. Notre famille vivait à plus d’un kilomètre de chez monsieur Dollard et nous n’allions pas plus loin que la côte de la « dam » ; instruction paternelle à respecter sous peine de représailles ! C’est donc à partir de ces données et de quelques références que je vais rédiger ce Poivre et Sel sur la vie d’une pionnière encore vivante de la colonie de Grande-Vallée.

Denise est une femme silencieuse et à l’écoute des autres. On dirait que chez elle tout se passe en dedans. On ne voit pas les peines, les joies, les misères, la maladie ! Pour moi, c’est une femme bâtie à toute épreuve !

Notre pionnière est née le 10 octobre 1923 à l’Anse-à-Collin, petit vallon de moins d’un kilomètre appuyé sur le cœur de Grande-Vallée. En fait, Grande-Vallée se compose de trois anses ou petites baies, si vous aimez mieux et d’une colonie que vous le vouliez ou non ! Collin, c’est l’anse du milieu ! Elle doit son nom à Charles Collin, un des premiers résidents originaires de Montmagny arrivé aux alentours des années 1850. Le nom de sa femme, n’en parlez pas à personne, c’était Geneviève Avoine ! Une p’tite poignée de moulée avec ça ? Un nom comme ça parmi des pêcheurs, ça n’a duré que le temps de mettre au monde deux petites filles. La famille a vendu sa terre à monsieur Marcel Côté et a « migré » à Sainte-Anne-des-Monts.

La mère de Denise s’appelait Emma Bernatchez. Elle était fille de la grande Léa. Son père, Auguste, fils de Messie, descendait de la lignée des Richard de notre village. Des gens disaient madame Léa, pour d’autres elle était la grand’Léa. Elle et ma vieille tante Georgina faisaient souvent à pied le trajet Anse à Mercier, Anse à Collin qui les menait à l’église. Catholiques, les madames ! C’était déjà deux vieilles personnes lorsque je les ai connues et je me souviens que ma tante Georgina marchait à petits pas, balançant son corps de gauche à droite tandis que madame Léa, la grande, poussait le chemin sous ses pieds à grandes enjambées. Elles avaient une façon bien à elles de marcher. L’une imitait le roulis des barques de pêches et l’autre, se laissait glisser dans le tangage de ces mêmes bateaux. Madame Denise n’a rien gardé de ces démarches oscillantes ! Quant à Messie, il faut remonter à l’époque où l’on a écrit les Évangiles pour trouver un équivalent. Pendant combien de mois de décembre, madame Julienne n’a-t-elle pas chanté : Venez divin Messie, sauvez les jours infortunés, etc. Quand nos deux vieilles habitaient l’Anse à Mercier, la famille de Denise, elle, avait gîte sur la côte ouest de l’Anse à Collin jouxtant la petite plaine, en bas.

En 1923, la première Grande Guerre avait pris fin depuis cinq ans. Hitler en cachette, préparait la deuxième Grande Guerre. Et une innommable crise, pas fine du tout, prenait lentement racine pour les années 1929 et les suivantes. Le chômage, la misère, la pauvreté ! Bien sûr que peu de personnes étaient au courant de ce qui s’en venait. Et les enfants naissaient quand même. Et s’amusaient à folâtrer sur le bord de cette grève de l’Anse à Collin, où ils trouvaient leur trésor de roches, d’écailles de mollusques, des nids d’oiseaux, parfois. Et au milieu de ce patelin coulait un ruisselet, refuge des truites peureuses, fuyant les énormes cétacés de la grande mer. Pourtant, le petit ruisseau, comme la grande mer, accueillait les poissons qui se laissaient quand même prendre aux hameçons de notre future pionnière Denise comme à ceux des autres enfants. Oh ! Ce n’était qu’un mince ruisselet qui, venant de la montagne, au sud, déboulait toutes ses vagues en rafraîchissant les tout petits jardins de la plaine et il poursuivait son cours jusqu’à la mer !

Vers l’âge de 15 ans, Denise ayant quitté l’école pour aider sa mère dans les travaux ménagers a fait elle aussi à l’époque, le voyage dans ce nouveau territoire que l’on nomme encore la colonie de Grande-Vallée. La famille d’Antoine remonte le long de la rivière jusqu’à l’entrée de la coulée de cinq milles. Belle place de chasse ! Avec sa sœur Marie-Claire, ses frères Denis, Gérard, Léopold et Romain, elle participe aussi aux travaux de son père dans les activités maraîchères ou autres travaux à caractère agricoles.

Certains ont voulu donner le nom de Vallée d’Esdras à la colonie, car c’est grâce au travail assidu de ce monsieur, originaire de Grande-Vallée, que la colonie est née et qu’a commencé son rêve de devenir grande. Bien sûr, monsieur Esdras ne voulait pas que sa colonie crée de la confusion dans les esprits à cause d’une vallée lointaine, biblique, appelée Vallée de Josaphat qui à la fin n’aurait rien d’un festival. Voici une citation qui en fait foi. Selon le prophète Joël, c’est dans la vallée de Josaphat qu’aura lieu le Jugement dernier (Joël 3, 2). Et Joël à ce que je sache n’aimait pas être contredit !

À 18 ans, Denise rencontre Dollard Fournier. C’est le coup de foudre. Dollard Fournier, ce jeune et solide gaillard va mener une cour assidue à Denise. Puis, en 1944 c’est le mariage. Leur maison n’est pas prête pour l’habitation, qu’à cela ne tienne, Dollard et Denise passeront un an à l’hôtel Fournier. La légende ne dit pas ce qu’ils ont fait durant cette année ! Mais pour eux, avoir des enfants, c’était prévu pour plus tard ! Le voyage de noces en compagnie du nouveau couple d’Antoine Fournier (frère de Dollard) et de Marie-Paule Minville est une priorité. Madame Estelle qui possédait une grande automobile toute neuve avait accepté de conduire les deux couples dans leur périple marital comprenant : Percé, toute la Baie-des-Chaleurs, Lac-au-Saumon, Matane et le retour à Grande-Vallée. Madame Estelle conduisait de manière aussi stylée que si elle avait conduit le gouverneur général, le lieutenant-gouverneur et leur épouse respective. Elle prenait son rôle au sérieux. Mais c’était sans compter les ravages que pouvaient faire les talents d’humoristes d’Antoine et de Dollard. La conductrice en oubliait son style et morte de rire devait faire escale et trouver un coin de terre pour soulager en cachette, son corps des nécessités primaires ! Jamais au grand jamais, selon ses dires, elle n’a refait un tel voyage. Pourtant l’on se souvient d’elle comme d’une grande voyageuse. Denise et Dollard ont refait le même périple lors de leur 50e anniversaire de mariage et partout ils ont été reçus comme un couple princier ! Pour terminer en beauté, madame Estelle s’est fait un devoir de les conduire à l’hôtel Grande-Vallée en souvenir !

Enfin, le couple prend possession de leur maison. Denise a 23 ans quand arrive Diane son premier enfant. De plus elle doit accueillir ses beaux-parents Charles et Lucie-Anna et un beau-frère Joseph qui vont cohabiter avec la famille de Denise jusqu’à leur décès. Même si à l’époque vivre avec les grands-parents était encore coutume Denise, aurait pourtant souhaité avoir un peu plus d’intimité avec son mari et ses enfants.

Six autres enfants naîtront : Clermont, Solange, Réjean, Angèle, Marcel, Lise (une maille à l’envers, une maille à l’endroit) et à 35 ans, âge où les couples d’aujourd’hui ont leur premier enfant, la famille à Denise et Dollard est complète. Grand-mère à 47 ans, arrière-grand-mère à 74 ans, elle compte aujourd’hui, à l’âge de 94 ans, 14 petits-enfants et 18 arrière-petits-enfants. Bientôt naîtra le 19e.

Pendant toutes les années d’occupation du 31 route de la Rivière, un danger laissera la famille chaque année sur le qui-vive. C’est l’inondation. Leur lot contient une grande partie d’un milieu humide, c’est chaque printemps qu’ils doivent utiliser des mesures d’urgence. Sur cette terre, on fait quand même un peu de culture et on élève des bêtes pour les besoins domestiques de la famille. Aussi, dans la montagne de l’ouest, une érablière produit chaque année les provisions de sucre, de sirop pour l’année qui vient. Mais le maître de céans doit occuper un travail régulier dans les domaines forestiers. On requiert ses soins surtout quand c’est le temps du sciage des billes d’épinettes et de sapins. Dollard, homme bien charpenté peut se faufiler dans un espace restreint comme sous une grosse bouilloire d’un moteur à vapeur pour aller faire le ménage là où bien des personnes auraient souffert de claustrophobie. Mais, il fallait que ce travail soit fait et on aurait dit que Dollard homme bien bâti, avait un don, pour occuper les espaces restreints !

Lors des longues soirées d’hiver, Denise joint le Cercle de Fermières et apprend à tisser. Elle fabriquera des catalognes, des courtes pointes, tricotera tout ce qu’il faut pour garder tout son monde au chaud. Denise a dû apprendre à coudre des vêtements, c’était une nécessité. D’abord sur un moulin à pédale et plus tard sur une machine électrique. Et au travers tous ces travaux domestiques, elle et son mari prennent le temps de voir au bien-être de sa sœur devenue veuve à 32 ans et qui doit élever huit enfants. Que de générosité et d’abnégation !

Arrive la cinquantaine, le nid se vide, Denise doit tourner une page de sa vie. Elle se donne alors de nouveaux défis qu’elle relèvera avec brio à la stupéfaction des gens qui la côtoient : apprendre à conduire, arrêter de fumer et fabriquer un excellent champagne. Denise est une battante ! Elle le prouve lorsque son mari prend sa retraite. Enfin seuls tous les deux ! Le camping deviendra sa passion. Dix-sept années de bonheur dans la Baie-des-Chaleurs, où ils se feront des amis pour la vie. C’est sur leur terrain que l’on vient veiller. Les histoires racontées par Denise sont truculentes. Les campeurs ne s’en rassasient pas. Au camping de Cap-aux-Os, lorsque Dollard sera hospitalisé à Gaspé, elle sera la première arrivée au printemps et la dernière à quitter en octobre, même lorsque l’électricité est coupée. C’est plus près pour lui rendre visite chaque jour. Les années dans la colonie l’ont aguerrie. Les visites journalières à son mari en sont facilitées.
C’est à un âge avancé que Denise avec son talent d’artiste se remettra à la broderie. Elle brode des œuvres d’art et, pour le bonheur de ses enfants et petits-enfants, elle cuisine des galettes blanches et des boules au chocolat qui font les délices de chacun. Si bien que lorsqu’elle élevait ses enfants, Denise devait fermer à clef un coffre pour les desserts tant convoités. Pas tellement pour priver sa marmaille, mais histoire qu’il en reste pour les fêtes. Qu’à cela ne tienne l’un des garçons, avec son ingéniosité toute gourmande dévissait les pentures du coffre en question et s’empiffrait gloutonnement à l’insu de tous y compris de sa mère !

À la Maison des Aînés, elle jouit d’un repos et de soins bien mérités. La vie n’y est pas comme au camping, mais plutôt comme à l’hôtel.

Denise, femme aimante, aidante, courageuse, disciplinée qui n’a jamais oublié sa belle colonie. Denise, femme moderne et libre.

Vous resterez bien présente dans notre souvenir.

Print Friendly, PDF & Email

Réagissez à cet article