Poivre et Sel

Dans No 3 - Avril - Mai 2018. par

Ces fleurs qui chantent !
Si Dieu n’avait fait la femme,
Il n’aurait pas fait la fleur.
Victor Hugo

Elle est née au bord de la mer où poussent des fleurs dont les couleurs se marient au bleu changeant du grand fleuve ! Toute jeune madame Jeanne raffolait des fleurs. Mais, son enfance à l’Anse-à-Mercier ne la prédestinait pas à la culture des beautés que l’on connait aujourd’hui dans son domaine. Pays de vent, pays de mer, à l’Anse-à-Mercier poussent sans trop d’orgueil, de timides, mais de si jolies petites fleurs : la spergulaire du Canada que l’on observe dans les fentes des crans. La gesse maritime qui rampe sur le sol. La campanule à feuilles rondes dont les clochettes s’agitent au vent. L’iris versicolore dont l’horticulture a développé de nombreuses variétés et bien sûr, la potentille dont les feuilles tridentées ressemblent à celles du fraisier.

Ce sera bientôt la fête des Mères et la tradition veut que l’on dise notre amour aux mamans avec des fleurs. C’est comme une religion ! Nous irons chez madame Jeanne devenue fleuriste émérite.
Quand ce récit vous parviendra, les outardes et les oies blanches auront franchi l’obscurité des dégels de mars et d’avril en criant de toutes leurs forces pour se rendre dans les régions de l’arctique, séjour de leur couvaison. C’est la consigne ! En direction inverse, sur la mer, on assistera au retour des régiments d’oiseaux de toutes les couleurs : des goélands, des cormorans, des canards pour les petites baies, des fous de Bassan en direction de l’île Bonaventure. Sur les falaises, dans les champs, les boisés, une autre gente ailée recherchera la nourriture et les oiseaux chanteurs siffleront tout fort leur prétention à une propriété. Il faut construire le nid. C’est la consigne !

C’est en même temps de ce grand dérangement des oiseaux, qu’à l’autre bout du village, la partie des fleurs va commencer. Notre marchande de bonheur ne ménage ni son temps ni son énergie pour nous offrir à la fin du printemps, un éventail fleuri, cultivé dans l’enthousiasme.

Madame Jeanne fait ses semis, plante ses boutures et ses yeux reflètent la joie d’un maestro qui invente des symphonies aux couleurs vivantes ! Ses jardinières se composent d’arpèges multicolores. Elles sont souvent coiffées d’un trille qui donne un mouvement tantôt d’allegro, tantôt d’andante. Le coloris passe du « moderato » des fleurs bleues à « l’allegro » des corolles rouges et finalement au « largo » des pétales blancs.

Matinale comme le soleil, à l’abri des côtes de la Grande-Vallée, madame Jeanne invente un vrai paradis ! C’est ce que l’on constate lorsque l’on entre dans ses serres. Nul besoin de vous dire l’émerveillement qui s’empare de nous à la vue de tant de beauté, tant d’ordre. Les fleurs de madame Jeanne ! Il faut dire que son mari Ghislain lui donne un sacré coup de main. Dans ses châteaux de « verre », tout le monde parle à voix basse pour laisser chanter les fleurs ! Rien que du bonheur qu’elle étale ou qu’elle suspend comme une fée partout où se posent nos yeux.
Madame Jeanne cultive la beauté ! Son art atteint des sommets inégalés partout en Gaspésie du Nord. Sa clientèle se compose des gens de Grande-Vallée, Petite-Vallée, Madeleine, Cloridorme, et des gens des autres villages de Sainte-Anne-des-Monts jusqu’à Gaspé.

On s’enivre à parcourir ses allées toutes colorées. Géraniums, pensées, phlox, marguerites, bégonias, chrysanthèmes, pétunias, œillets, asters, rudbeckies, salvias, lavatères, impatientes, lobélies, gazanias, coléus, cosmos, gaillardes, zinnias, soucis, et « tutti quanti ». Elle se fait un point d’honneur de nous offrir d’année en année ses nouveautés, primeurs aux noms latins s’il-vous-plait !
Développer cet art à un tel degré de perfection ne s’est pas fait sous le coup d’une baguette magique. Non, la magie cela s’apprend ! Madame Jeanne a travaillé très fort, et cela depuis les premiers jours qu’elle a entrepris sa mission d’embellir tous les parterres du village. Ses fleurs annuelles, bisannuelles ou vivaces satisfont tous les goûts si l’on peut dire ! Les amateurs d’arbres et d’arbustes décoratifs ou fruitiers ne sont pas en reste.

C’est à la serre de madame Carole « celle à Béni » qu’a commencé l’initiation de madame Jeanne. Là, elle a planté ses doigts dans la terre. Et la science de la culture des fleurs a petit à petit pénétré dans sa tête. Elle apprend. Elle est curieuse ! Et surtout, elle met à profit sa mémoire prodigieuse !

Puis, en 1984, exilée par le vent, madame Carole s’est retrouvée à Matane, laissant le champ des fleurs, libre, à madame Jeanne.

C’est en 1985 qu’elle a bâti une toute petite serre. Cette année-là, sa belle-sœur Claudette s’est jointe à elle pour sa première production. Aux dires de madame Jeanne, c’est Claudette qui l’a encouragée à poursuivre et développer davantage la culture des fleurs ! Emportée par la volonté de réussir, elle construira des serres de plus en plus grandes en 1988 et en 1992. Le départ de « Carole à Béni » n’a pas sonné la fin de ses apprentissages. Le hasard agissant comme toujours, elle rencontre monsieur Lamontagne des serres de Rimouski. C’est lui qui deviendra le nouveau mentor disposé à lui transmettre son expertise et son savoir-faire. Madame Jeanne passe des journées complètes sous la gouverne de son nouveau maître qui lui recommande de ne rien écrire, mais de classer ses paquets de sciences dans sa mémoire. Ambitieuse et anticipant le jour où elle dira : j’ai réussi, madame Jeanne se met à la recherche de tout ce qui pourrait parfaire ses connaissances. Des livres, des revues, des cassettes et l’expérience de la méthode essais/erreurs la feront devenir une pro des fleurs ! Tout ça, sans bénéficier des largesses de l’État. C’est le succès !

Madame Jeanne a réussi à créer une entreprise familiale. Tous ses proches, chacun à leur manière contribuent à la réussite. Ses enfants : Lucette, Alain et Ghislaine de même que sa belle-fille Lyne et de Sarto son gendre, y jouent un grand rôle. Madame Jeanne ne peut oublier Ti-Marc, son beau-frère qui l’a soutenue de multiples façons. Même Magalie, onze ans, la dernière de ses petits-enfants, apporte sa contribution et étonne par sa vision des choses à faire. L’aide fournie par son mari Ghislain, depuis qu’il a pris une retraite bien méritée suite à une lourde vie de camionneur, se révèle un atout précieux. Vous êtes déjà allés aux serres Coulombe ? Oui ! Vous y avez sûrement observé le grand soin apporté à l’environnement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La saison s’étalant pendant environ quatre mois, madame Jeanne connaît plusieurs journées de travail plus longues que l’horaire normal d’un travailleur. C’est le lot harassant d’un travail saisonnier.

Femme vaillante, pleine d’énergie, accueillante, elle ne lésine pas sur les conseils aux clients. Il fallait que madame Jeanne soit visionnaire pour entreprendre cette industrie à une époque où les femmes en affaires étaient considérées comme étant marginales. Quant aux perspectives d’avenir, des décisions sont à prendre, éventuellement en juillet. Espérons que l’avenir réponde aux attentes de madame Jeanne ainsi qu’aux souhaits de ses fidèles clients ! La qualité de ses services fait que le support inconditionnel de la population de son village lui est acquis.

Quoi qu’il en soit, madame Jeanne continuera dans ses moments libres à tisser, sur un métier de bois, de jolies pièces au local des Fermières. La magie changeant de saison, pour l’émerveillement de ses petits-enfants, à l’occasion des fêtes, elle recréera avec Hélèna sa grande amie, son fabuleux village de Noël.

Et bien sûr, avec sa dynamique équipe de bénévoles, elle assurera le grand ménage annuel de l’église.

Merci à vous grande dame des fleurs, vous êtes un modèle inspirant !

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