L’enfance de Steeve

Dans No 3 - Avril - Mai 2018. par

Bio : Steeve Huet, président de MAINS Bas-Saint-Laurent, blogueur et conférencier, est un homme de communication. Il a écrit deux livres, Castle Combe et Seul le Geste Compte. Écrire est son véritable talent. C’est avec plaisir qu’il nous partagera ses plus doux souvenirs issus de son enfance à Cloridorme.

 

Les dimanches c’est Mémère !
Lorsqu’on vient d’une famille gaspésienne comme les Huet de Cloridorme, on a tous connu ce que c’est… les fameux dimanches chez Mémère. Plus qu’un simple rituel dominical, il était d’une tradition bien inscrite dans nos gènes de se rendre, après la messe du dimanche chez nos grands-parents.

En ce qui me concerne, étant proche de Mémère (Imelda Coté) je n’allais pas à la messe, mais j’étais plutôt tranquille, chez elle à l’observer. Elle était déjà très âgée durant mon enfance et mes souvenirs sont clairs à ce sujet. Elle exerçait toujours une belle attraction dans la famille. Il faut dire que, jusque dans les années 90, nos familles étaient fortement sous le régime matriarcal.

Mémère Guelou, comme on l’appelait, était véritablement la reine de nos vies.

Sage, on venait lui demander conseil…

Travaillante, on s’en inspirait…

Aimante, on venait depuis New York pour y rechercher une étreinte.

Elle avait l’habitude, le dimanche, quand tous étaient à la messe, de se bercer un instant. Directive et économe, elle disait : Steeve, assis-toi, on va se bercer un peu…

Trop habitué, telle une machine sans faille, à travailler du matin au soir, à cuisiner pour tous, à faire du ménage, à recevoir constamment à l’improviste des visiteurs venant lui rendre grâce, à prier et à soigner Pépère, celle qui était à la fois, mère, grand-mère et aidante naturelle s’assoyait une heure pendant la messe du dimanche.

Pis c’était avec moi !

Elle prenait de l’eau chaude sur le poêle avec un peu de poivre dans une tasse de porcelaine et nous débutions la conversation.

Les entretiens étaient toujours dans le même décorum. J’attendais qu’elle prenne quelques minutes, le temps qu’elle se berce un peu et qu’elle regarde par la fenêtre, puis elle me regardait avec un tendre sourire.

Là, je pouvais lui poser des questions… sur sa vie bien sûr !

Du haut de mes 8 ans, Mémère Guelou était une véritable reine. Je dois dire que je l’admirais. J’appréciais et approuvais énormément qu’elle soit le centre de toutes nos attentions.

Il faut dire que je m’identifie toujours à travers les femmes fortes de notre siècle. Madame Imelda Côté de la Petite-Anse est l’une de mes inspirations.

Par exemple, elle aimait me raconter son mariage en détail. Elle était fière de sa robe et de ce fameux ruban bleu. De la présence des Filles d’Isabelle, en cortège, de leurs drapeaux et fanions qui voltigeaient au vent. Nous discutions souvent de son travail. Bonne en mathématique, elle était responsable de la neigère (petit établissement installé jadis sur le rivage de Petite-Anse. Il servait de stockage de glace pour la pêche… depuis longtemps disparu).

Elle en faisait la gestion, devait s’assurer qu’il y avait assez de glace pour passer l’été et elle payait les pêcheurs.

Elle me parlait aussi de la Deuxième Guerre mondiale, des fenêtres placardées le soir, pour qu’aucune lumière ne soit visible depuis le fleuve.

Aussi étrange que cela puisse paraître, Mémère me parlait peu de sa vie avec Pépère ou de ses enfants et petits-enfants.

Avec moi… elle existait pour elle-même.

Elle me racontait ses péripéties, de ce qu’elle a vu dans sa vie, des gens qui l’ont fait rire et surtout du travail acharné qu’elle a fait pour entretenir la maison et ses dépendances.

Dimanche c’est Mémère… évidemment en ce qui concerne l’après-messe.

Oh mon Dieu !

Que de bons souvenirs. Tous y étaient, surtout l’été. Mes oncles et tantes Huet avec certains de mes cousins, selon l’époque, les cousines de New York et monsieur le curé. Il y avait des voitures partout, jusque dans la grande allée. L’hiver, les dimanches, ça ne dérougissait pas à la table de Mémère. J’ai vu des tempêtes de neige magistrales où mon oncle Romuald devait entretenir sans relâche la grande allée qui mène au chemin. Au chaud, nous buvions du bouillon de légumes et mangions des ritz au fromage avec crevettes, tandis que Mémère s’inquiétait de mon oncle, dehors, à braver la tempête.

Je me souviens…

Tous voulaient que Mémère se repose un peu, mais rien à y faire… elle était toujours prête à servir sa famille. Il y avait une belle énergie. Ça riait fort dans ce temps-là et on mangeait bien.

Quand Pépère finissait par devoir aller se reposer au lit, toute la famille, en signe de respect, se calmait. Je crois que c’est à ce moment que Mémère s’assoyait. Tante Marie, aussi travaillante qu’elle, lui servait une tasse de thé.

Dans notre famille, Mémère, dans toute sa prestance, était au centre, physiquement et émotionnellement. Elle se berçait, le sourire aux lèvres.

Nos grand-mères, dans ce temps-là, étaient pour la plupart, le pilier de la famille.

Elles ont fait le sacrifice de leurs propres talents pour celui de la famille. Être une maman à cette époque était une vocation.

Tout comme ma propre mère, elles ont fait le sacrifice de s’abandonner corps et âme au profit de leur famille.

Est-ce pour cela que Mémère était si nostalgique lorsqu’elle me racontait sa vie le dimanche ?

Mais dans ma prise de conscience, au-delà du statut de mère, qui leur conférait bien des responsabilités et des sacrifices, elles ont été des femmes extraordinaires.

Chère et tendre Mémère Guelou… tu nous manques encore !.

www.chambre13blog.wordpress.com

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