Poivre et Sel

Dans No 1 - Février 2018. par

– 22 C◦

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
(Soir d’hiver) Émile Nelligan

La panne en écriture, ça arrive. Depuis le premier Poivre et Sel, c’est la deuxième fois que flanche mon penchant pour l’écriture. Nul doute que le froid de fin décembre et début janvier ont gelé mes neurones. Et cette froidure m’empêche d’y aller rondement et de parler avec mes doigts. Crise de verglas dans la tête ? Espèce de « shutdown » qui m’a obligé à un remaniement de mes réseaux cérébraux. Et en ces endroits, procéder à des réchauffements ou des étirements, ce n’est pas évident. Bref, ma pensée en ces froids polaires est devenue anémique. C’est comme si le corps consacrait toute son énergie à entretenir les chemins des artères principales. Le déglaçage des voies secondaires doit attendre… Alors, l’inspiration pour l’écriture doit prendre son mal en patience ! Qualité que la génétique a omise dans mon ADN !

Tôt le matin, j’ai donc repris mes marches quotidiennes et sur mon chemin, j’ai croisé un ami qui a fait demi-tour pour m’accompagner tout en faisant état des potins du village sur les élections du conseil municipal. Le ciel était gris et menaçant. Je lui ai parlé de mes difficultés à produire un texte pour notre journal communautaire. Surpris, il m’a répondu :

 –  Quand on ne sait pas quoi dire, on devrait se taire… On devrait rester coi si ce que l’on veut dire n’est pas plus important que le silence.

Mon chum appliquait ainsi l’aphorisme d’un célèbre penseur qui a voulu que la parole soit d’argent et que le silence soit d’or. Ou bien le conseil qui demande de se tourner la langue sept fois avant de parler. Mais des fois, il faut parler et les mots ne viennent pas. Il est bien difficile de savoir ce qui provoque ce mutisme. Un de mes oncles venait d’être nommé président de sa commission scolaire. La circonstance lui enjoignait de monter sur la tribune et de dire un mot. Il a donc gravi les marches, s’est avancé au milieu de la scène. Il a jeté un coup d’œil sur l’assistance et sans mot dire il est revenu à sa place dans l’assemblée où le silence était à couper au couteau. Pris de remords, il est de nouveau monté sur la scène où Ti-Jos, le comique, s’est levé, regardant l’assistance, il s’est écrié : il va traduire en anglais ! La gêne ! La gêne, c’est le trac des timides. On peut chanter, à condition de ne pas être sourd ou muet ou les deux à la fois ! Les ondes sonores ont aussi des secrets difficiles à découvrir. Si l’on ne sait pas quoi écrire, on se ferme quoi ? Le crayon ? Là, ça devient plus compliqué. Pour écrire, il faut d’abord penser c’est comme pour parler. Et là aussi le savoir est bien crypté dans les neurones où il n’est vraiment pas facile de s’y retrouver. Le matin quand je lis les journaux, je me rends compte que je ne suis pas le seul avec ce problème d’inspiration. De véritables écrivains et journalistes connaissent aussi ces ratés de l’expression. Victimes du syndrome de la page blanche ! Alors les nombreuses difficultés que connaît le monde leur viennent en aide et comme tout cela c’est bien loin, le recul nécessaire pour en parler leur est offert. Mais ces articles ne solutionnent en rien nos problèmes. En cela, qu’ils mettent tant d’emphase sur les problèmes de la Corée du Nord ou celle du Sud, sur la Chine, la Russie, sur l’ALÉNA, sur l’accord de Paris sur le climat, sur les propos incendiaires de Trump ça nourrit leur métier, mais ça ne nous renseigne pas sur le difficile vécu des gens en région, particulièrement de notre région. Ce matin, j’ai de nouveau rencontré mon ami et après les procédures de salutations d’usage, il m’a dit :

– Les aînés ont réussi un bon coup ! Ce n’est pas tous les soirs qu’on voit des nôtres aux nouvelles de Radio-Canada avec Céline Galipeau.

– Oui, que je réponds et il faut que leur intervention se poursuive et qu’une solidarité des gens de l’Estran les accompagne. Je me souviens de demandes urgentes faites par nos gens et qui sont demeurées sans réponse ou se sont mérité qu’une simple petite lettre de deux lignes où le ministre ne disait pas non, mais tombait endormi sur un oreiller de délais. Il fallait revenir « cent fois sur le métier » !

– Non, il ne fallait pas lâcher, a repris mon ami. Tenter par tous les moyens la mobilisation. La faim, la maladie, l’âge ont des limites à se nourrir de délais.

-Une fois, toute la population a dû monter aux barricades. Les moyens de se faire entendre avec succès avaient aussi leurs limites.

– Mais il n’y a pas qu’ici que ça pourrait aller mieux a repris mon ami qui, sortant de sa poche un bout de papier, se mit à lire un extrait du journal Le Devoir : Avec Trump, vieux slogans, vieux réflexes, vieilles recettes. Il suffit de revenir aux années 1920, marquées par trois présidences républicaines, pour nous rendre compte que Donald Trump nous sert du réchauffé.

– Ah oui, que je reprends ! Et comme, moi aussi, en matinée, j’ai lu le Devoir, je rappelle les propos du journaliste Haroum sur la page d’histoire datant 1920. Le candidat Warren Harding avait lancé sa campagne avec les slogans. « Sauvegarder l’Amérique d’abord », « Penser à l’Amérique d’abord », « Exalter l’Amérique d’abord ». Quel pas avons-nous fait depuis un siècle ? La guerre imminente entre les États-Unis et la Corée du Nord, le branle-bas de combat dans l’administration américaine, les catastrophes potentielles créées par un refus d’adopter le principe de précaution. Ce principe que l’on peut retrouver dans le livre « Enfin de bonnes nouvelles » de David Suzuki. Adepte moi-même du principe de précaution, mais à un niveau beaucoup plus primaire, vous savez le genre de gars qui porte bretelles et ceinture en même temps. Il en est de même pour mon système de chauffage domestique. Je me suis doté d’une grosse fournaise à bois, d’un poêle au gaz propane, et bien sûr d’un système électrique. Le bois de l’Île d’Anticosti, ça fait loin pour aller bûcher ! Bien sûr nous avons besoin d’informations internationales, et le bitcoin ne doit pas être le lot uniquement des banksters (contraction de banquier et de gangster). Mais, nos gens devraient prioritairement être mis au courant des problèmes du Québec et de l’Estran bien sûr. Car nos régions vivent des problèmes qui n’ont jamais ou si peu été analysés, solutionnés. Je ne veux pas donner de leçon à personne (car la solution n’est pas facile) : mais je crois qu’une information reflétant vraiment la réalité est un préalable à la concertation, la motivation, la solidarité. L’État agit lorsque la population se montre solidaire. On en a un bel exemple avec le Village en chanson. Oui, on veut entendre parler plus souvent de nous, de nos problèmes de nos bons coups dans ce coin de pays menacé par le vide. Parler plus fort que la politique ! 

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1 – Ce principe a été adopté au sommet de Rio en 1972. La France a adopté la version suivante : une des dernières moutures du principe de précaution : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. »

2 –  Monnaie virtuelle. On attend les explications de Gérald Fillion pour en comprendre les mécanismes.

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