Poivre et Sel

Dans No 10 - Décembre 2017. par

Un ADN légendaire !

Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Lamartine

Ah ! Les légendes ! Tout le monde connaît le Bonhomme Sept Heures, la Mère Loup, la Chasse-galerie, le monstre du lac Pohénégamook, le Braillard de la Madeleine. À Petite-Vallée, suite à un naufrage, les rescapés ont passé l’hiver dans un abri de fortune sur la falaise face à la mer. Au printemps, ils ont quitté l’endroit tout en laissant leur argent enveloppé dans une peau de chevreuil enterrée non loin d’un petit ruisseau. Longtemps, les gens ont cru que la richesse serait accordée à celui qui trouverait la peau de chevreuil et son trésor.

À Cloridorme, une jeune fille de 20 ans aurait dansé toute une soirée avec un élégant et mystérieux cavalier qui se révéla être Satan lui-même. On rapporte même que Rose Latulipe avait au cou une chaîne où était attachée une petite croix. Des citoyens sont allés chercher le curé qui, à minuit, a chassé l’intrus à coups de grands signes de croix. Le diable, de ses ongles tranchants avait coupé la chaîne de Rose et l’avait emportée avec lui. Les Cloridormiens gardent encore dans leur mémoire ce fait merveilleux qui leur rappelle une époque où la danse était considérée comme une faute morale. Habituellement dans une légende, il y a un héros ou une héroïne. Souvent, les légendes racontent une histoire qui aurait pu se produire tout près de vous. Avec vous, même.

Au temps de notre enfance, il y avait bien sûr le père Noël et les fantômes. En décembre, dans nos imaginaires d’enfants, nous rêvions de l’arrivée de ce bonhomme en voiture chargée de cadeaux qui menait un attelage de rennes volant à toute vitesse ne s’arrêtant qu’aux cheminées. Le territoire était grand, alors pas le temps de niaiser. Il fallait faire vite, car, dans le temps, la messe de minuit se tenait à minuit ! Dans notre village, le père Noël visitait les maisons en passant, la nuit, le long de la mer. Le père Noël ignorait encore l’existence de l’arrière-pays de Grande-Vallée.. On avait bien hâte qu’il nous découvre ! En ce qui concerne les fantômes, ils opéraient aussi la nuit. Pourquoi ? L’époque des lampes à l’huile et du chauffage au bois créait les conditions propices à leur apparition. Les fantômes se tenaient dans les caves et les petits greniers des maisons et c’était à la lueur de la peur, dans ces endroits sombres, que nous craignions de les rencontrer !

L’autre soir, en écoutant Fred Pellerin raconter comment naît un village, je me suis demandé à mon tour, comment naît une légende et j’ai cogité là-dessus jusqu’au moment du coucher.

La nuit, en réponse à mon questionnement, m’a fait cadeau d’un rêve si spécial que je ne peux m’empêcher de vous le raconter. Vous savez qu’à Petite-Vallée, comme je le mentionne plus haut, existe la légende de la Peau de chevreuil qui cache un fabuleux trésor. Semble-t-il qu’il ne fut jamais découvert. Dans mon rêve, j’aperçois monsieur Didier LeBreux qui bute sur une vieille branche en arpentant un coin boisé à l’est de son village, à peu près, je vais dire, dans le bout de chez Normand Coulombe. En se penchant pour enlever la branche qui l’a fait trébucher, il découvre un morceau de peau de bête qu’il s’empresse de dégager à même ses mains nues. Stupéfaction ! Il y aperçoit une peau de chevreuil dans laquelle repose un très vieux violon et sous lequel gît ce qui ressemble à un ancien missel recouvert de cuir. C’est en réalité, il le découvrira plus tard, un manuel qui montre comment on fait les violons. Agenouillé dans l’humus odorant de la forêt, ému aux larmes, monsieur Didier caresse de ses mains tremblantes, la belle patine et les courbes de l’instrument, effleure sa table d’harmonie, contourne les volutes spiralées de son manche et sans s’en rendre compte, glisse le livre à l’abri dans sa chemise. Avec mille précautions, dans le silence religieux du moment, de peur que le vieux violon n’ait pas encore rendu son «âme», il l’enveloppe dans son linceul et le rend à la terre. Monsieur Didier va garder à jamais le secret de la découverte du violon.

De retour chez lui, il se met à l’étude du manuel. Vocation tardive, le voilà à cinquante ans passés, luthier en devenir. Ayant appris dans son manuel qu’il faut sonder et écouter les arbres s’il veut en faire un violon à la tonalité unique, monsieur Didier les explore en cognant sur leur tronc afin de découvrir si ce bois-là peut « en jouer » ! Puis, il s’emploie à couper, à faire sécher, à créer des gabarits, à poncer, à assembler les multiples pièces et à vernir jusqu’au jour où il tiendra enfin dans ses mains d’artiste son premier violon.   

À la fin de ce jour-là, sur une impulsion irrépressible, il enveloppe avec précaution sa création, cueille son vieil archet et part vers le sommet de sa montagne où il a l’intuition qu’à l’instar du Moïse de la bible, une révélation lui sera faite. Il gravit donc sa montagne recouverte de milles variétés d’arbres, d’arbrisseaux et de plantes. En visionnaire qu’il est, il songe à un futur sentier que gens du pays et d’ailleurs se feront un plaisir de découvrir ! 

Arrivé en haut, c’est presque la nuit. Il distingue encore les maisons de son village, la fumée des cheminées, la rivière, le fond, il contemple le ciel qui s’étoile, médite, s’appuie contre le tronc d’un vieil érable, le caresse…, devient-il fou ? Voilà qu’il entend une voix l’instruisant que le trésor de la peau de chevreuil dont toute la Petite-Vallée rêve, il l’a enfin entre les mains. C’est ça le trésor…la musique, celle qui naîtra des notes de son premier violon, de ses futurs violons. Richesse ! Trésor qui ne s’épuisera jamais puisque cette musique va se transmettre de génération en génération, de passeur en passeur, de mobilisateur en mobilisateur. Jusqu’à en créer un évènement international qui chantera plus fort que la mer, plus loin que l’océan ! Et qui réunira entre autres des enfants venus de partout au Québec et d’ailleurs pour vivre une apothéose de chansons francophones.

Cependant, ce trésor ne vivra qu’à une condition, celle que de son vivant, monsieur Didier offre ses violons uniquement à ceux et celles possédant l’art ou un réel potentiel d’en jouer. Pas facile de dire NON au novice ! Non, tu ne toucheras pas à mon violon, cherche-toi un autre talent ! Et c’est à cette unique condition que ses violons auront une « âme ». Tel sera l’héritage, le cadeau de monsieur Didier à ses fils Moïse, Freddy, Évariste, Anselme, à tous leurs descendants, à toutes les familles et la parenté de la Petite-Vallée. Acceptant le pacte avec grande humilité, il le scelle par une offrande au ciel et à son créateur. Debout, altier, inspiré, transfiguré, ancré à sa montagne, seul, il se met alors à jouer. Une musique puissante jaillit de son violon. Les notes comme des myriades de lucioles aux couleurs luminescentes dispersent dans le ciel de la Petite-Vallée, des airs aux couleurs de folklore, de chansons, de théâtre, de chorales le constellant ainsi de mystères joyeux ! Voilà, on ne se posera plus la question à savoir comment il se fait qu’à Petite-Vallée, on chante, on danse, on fait de la musique, on fait du théâtre !

En me réveillant, j’étais dans un état second et j’ai vite entrepris de noter sur mon ordi cet extraordinaire rêve. J’en ai profité pour faire une petite recherche concernant monsieur Didier et j’ai appris que sa femme Aloise  lui avait enseigné à lire et à écrire. Après, il s’est autodidacté ne faisant jamais état de l’ampleur de ses connaissances. C’était un homme austère, absolument authentique menant une vie droite et honnête. Il était sans gêne et disait le fond de sa pensée comme elle se présentait à son esprit. Le livre de Jean-Claude LeBreux « Entre l’étrave et l’étambot » fait état de la façon qu’il utilisait souvent pour dire sur un ton très cru ce qu’il pensait. On est à Petite-Vallée et on se dit les vraies affaires. Là, la rancune n’a pas droit de cité ! La belle affaire !

Chez Andréa, sa petite-fille qui a hérité du domaine de son grand-père, j’y ai vu des meubles, des armoires, des boiseries, un escalier, œuvres magistrales ! Tous ces articles témoignent des multiples talents de monsieur Didier. Là où j’étais assis, j’ai pu constater par les peintures qui décorent les murs, les talents artistiques de la propriétaire. Je crois qu’Andréa joue du violon en cachette ! De la guitare en cachette ! J’ai appris également que le violon de monsieur Didier repose dans un écrin à température et humidité contrôlées au musée de l’Homme à Ottawa. Tout un honneur ! Tellement muséable ce violon que l’on doit mettre des gants blancs et obtenir une autorisation spéciale pour le toucher. Jean-Maurice lui, possède le modèle de l’année 1937 qui a tant joué sous les doigts de Moïse, son père ! Jamais monsieur Didier n’a cessé d’exercer son métier de luthier. Sa renommée a tellement rayonné que l’on a donné à sa montagne le vocable de Mont Didier !   

Premier décembre, déjà les décorations, les sapins, la course aux cadeaux… En y réfléchissant, j’ai réalisé en cette veille de Noël que monsieur Didier incarnait bien le sens de cette fête : donner du bonheur aux autres ! N’est-ce pas contagieux ? Partager son talent avec toute sa communauté ! N’est-ce pas viral ? Voilà, le sens profond de Noël ! 

Fiers descendants de la lignée de Didier, nos « deux frères » préférés, Jean-Maurice et Réjean nous font à l’année, cadeau de Noël de leurs talents dans un joyeux bénévolat.

À l’église ils agissent avec brio comme directeurs de chorales, solistes, accompagnateurs à l’orgue, au clavier ou à la guitare. Dans les communautés de l’Estran, ils partagent encore leur passion dans l’organisation et la direction d’une chorale sans frontière d’une cinquante de personnes. Ils assurent aussi la partie musicale de soirées ou d’évènements festifs. Et toujours avec la générosité et l’excellence qu’on leur connaît.

MERCI à vous deux de poursuivre le rêve de monsieur Didier !

En ces fêtes de Noël et du Nouvel An, je nous souhaite à tous, gens de l’Estran et d’ailleurs : Santé, Prospérité, Paix et Amour.

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