Poivre et Sel

Dans No 08 - Octobre 2017. par

J’ai mal au cœur
De tous les sentiments, le plus difficile à feindre c’est la fierté.

Pierre-Marc Gaston de Lévis

J’ai déjà écrit quelques propos sur le docteur Ferron. Le souvenir de certains hommes ne veut pas nous quitter tellement ces gens inspirants ont été précieux.
Je n’ai pas lu tous les écrits de Jacques Ferron. Mais, à ma connaissance, s’il a couché sur papier notre fierté d’appartenir au territoire gaspésien, il l’a fait de façon subtile, car je n’ai jamais pu découvrir toute sa pensée en ce sens. Pourtant !

Au cours de l’été qui vient de passer, un petit groupe d’artistes de Montréal accompagné de quelques Estranais ont mis beaucoup d’efforts pour réveiller le docteur Ferron endormi depuis 1985. Ce médecin a pratiqué son art vers la fin des années 1940. Vous le savez, il demeurait à Sainte-Madeleine-de-la-rivière Madeleine et pratiquait la médecine, la plupart du temps entre Manche d’Épée et Saint-Yvon dans notre Gaspésie du Nord. Ce qui reste de lui chez nous, c’est une partie de ses écrits car, le docteur était aussi un grand écrivain et son verbe a laissé des traces indélébiles tant au Québec qu’ailleurs. Sa maison a été transformée en l’hôtel « Chez Mamie ». Les gens de la ville venus nous rendre visite, ont pris connaissance de la vie de ce grand Québécois et pour s’inscrire dans la production du Festival en chanson, ils ont décidé de créer un théâtre de marionnettes sur ce disciple d’Hyppocrate.
Dans ses livres, Jacques Ferron relate la vie des gens de chez nous, et la beauté du territoire qu’il avait qualifié de « paysage humanisé ». Dans sa thèse de maîtrise, Nathalie Armand-Gouzi fait état du merveilleux dans les contes de Jacques Ferron. Voici quelques citations de l’écrivain qui font état de ce que lui inspire la Gaspésie :
« Tout cela et le décor, la terre renvoyée dans les montagnes, le village disposé vers la mer comme au théâtre, tout cela n’est qu’un aspect du paysage… » (Ferron, Jacques, 1968)
« Des plateaux en deux étages, entaillés de vallées profondes et étroites, tel est le relief de la Gaspésie » [cité dans Desjardins et al., 1981, p.27]. Il y a aussi la mer et le littoral.
« C’était dans cette bonne province de Gaspésie, si théâtrale. »

Au temps de Ferron, la Gaspésie ne comptait qu’une centaine d’années d’existence. Et le style de vie des citoyens se situait plutôt autour d’une vie sociale simple. Comme le disait Henry David Thoreau, « les nécessités de la vie pour l’homme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de : Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible. Aujourd’hui, certains mettent toute leur énergie à acquérir la richesse, sans trop d’égard au problème de décroissance de notre population et le maintien d’une nature en bonne santé. D’autres sont attachées à la beauté, à la santé de la nature, à sa protection. Personnellement, je suis entiché de mon coin de pays, à ses gens, à sa rivière, à ses montagnes, à sa mer, en sa vie passée et présente. Je suis cependant préoccupé par la perspective de le voir englouti dans ce qui prend l’allure d’une postmodernité ignorante des régions. Mon pays fait partie de ces régions qui selon certains n’ont plus d’espérance. La population est en perte de vitesse comme dans toutes les régions du Québec. Les grands pontes de la politique et de l’économie soutiennent qu’il faut viser quelques pôles encombrés qui ne respectent en rien les principes élémentaires d’un sain milieu de vie. Pierre Rastoul et Alain Ross ont écrit au sujet d’un coin de ma vallée : Il règne dans cette vallée une telle sérénité, semble-t-il, qu’on voudrait s’y égarer quelques jours pour savourer à loisir.

Je le répète, notre pays de l’Estran est merveilleusement beau. Les gens y sont accueillants. Dans mes balades, il m’est donné de constater ces dernières années la transformation du village de Cloridorme. Que c’est beau ! Et les gens du conseil municipal du temps méritent des félicitations. L’avenir nous dira jusqu’où ira le chemin de cette beauté. L’Américaine venue s’y installer quelques étés et que tout le monde a connu disait des gens de Cloridorme qu’ils étaient beaucoup moins “snobs” que les gens de Grande-Vallée. Ah ! L’objectivité dont fait preuve l’étranger !
Petite-Vallée, pays de la parenté et pays des cigales : on y chante ! La chanson et la musique de ces gens souvent accompagnés par de grands artistes font vibrer tout un pays. Le paysage présente une Longue Pointe où les levers et les couchers de soleil dans la mer sont tout simplement enivrants. Et la petite baie du havre accueille toute une population d’oiseaux dont le magnifique canard arlequin fier de son patchwork de toutes les couleurs.

Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, pays touristique créé et par Dieu et par Diable ! Que de légendes y ont pris naissance ! Que de beaux lacs dont le bien nommé Lac au Diable ! Et quelle belle rivière. Une chute dans la rivière a justifié la construction de la plus longue passe migratoire au monde ce qui permet aux saumons de l’Atlantique de filer loin dans l’arrière-pays au grand bonheur des pêcheurs sportifs ! Aussi, au début du 20e siècle, ce village a connu un développement industriel assez rare dans l’exploitation forestière qui avait nécessité la construction d’une petite voie ferrée servant au transport des produits de la forêt. Une production d’électricité desservant et l’industrie et le village y vit aussi le jour. Oui, de quoi rendre jalouses les communautés voisines ! Là aussi, les gens y sont attachants et éprouvent une grande fierté pour leur village et ses beautés comme son Manche d’Épée, son phare, son barachois, son Cap à l’ours.

Cette année, Grande-Vallée fête son 175e anniversaire d’existence. Je peux affirmer sans me tromper que mon village est un pays de fierté. On ne l’appelle pas la grande pour rien ! Les femmes y sont intelligentes, belles, impeccables en tout temps. Les hommes sont industrieux, vaillants, charmants, brillants. Ces qualités, on les trouve aussi chez nos voisins et voisines, mais de façon plus discrète. La population de Grande-Vallée croit encore fièrement et fermement en sa démocratie comme nous le prouve le nombre de candidats aux futures élections municipales. Par ailleurs ici : maisons, terrains, plage, belvédère tout est entretenu de façon exceptionnelle. Il s’agit d’une fierté qui avoisine l’orgueil. Un genre de noblesse quoi !

Mais, il y a un mais. Chaque lundi en est un de nausée. Le cœur nous lève souvent tôt le matin. Chez moi, c’est jour de collecte des ordures. En elles-mêmes, les ordures sont des ordures, pas de problèmes avec elles, elles sont tellement bien emballées dans leurs poubelles prêtes à cueillir. Pas de problème non plus avec nos deux vaillants préposés qui opèrent le véhicule : leur mise et leur professionnalisme sont impeccables. C’est le camion qui fait problème. Et quel problème ! Il est d’une laideur et d’un débraillé à vomir. Oui, problème pour des gens si fiers ! Grande-Vallée, pays de fiers camionneurs. Leur fierté les incite à astiquer leur véhicule pour en faire des œuvres d’art. Mais, ce n’est pas le cas pour notre camion à vidanges. On pourrait le prendre lui-même pour un immense détritus mûr pour le dépotoir. Il est taché, rouillé, carié, plein de coulisses, en un mot, dégueulasse !

Au nom de tous les miens, je supplie les prochains élus au conseil municipal de transformer ce monstre en le rendant présentable nous redonnant enfin le plein droit à cette fierté qui se veut notre signature !

1 – Ici Rastoul fait état de la colonie de Grande-Vallée. Voir : La Gaspésie de Grosses-Roches à Gaspé.

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