Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2017. par

Becquer bobo

La vie est une maladie mortelle
sexuellement transmissible !
Woody Allen

Dans un passé pas si lointain, maman en matière de santé, visait la prévention en cas d’épidémie lors du changement des saisons. La liberté de ses enfants dépendait des soins qu’elle leur prodiguait ! Ainsi, en début d’octobre et en fin du mois d’avril une journée entière était consacrée à la purgation. Pour employer les mots de Larousse, je transcris ici ce que veut dire le mot purgation. C’est simple et ça va comme suit : c’est l’évacuation de l’intestin par un purgatif. Et le mot purgatif signifie : substance à l’action laxative puissante et rapide. J’ignore s’il existait des substances vendues par les apothicaires pour jouer ce rôle, mais, chez nous, deux matières explosives « bon marché » étaient déposées sur la « pantry » la veille et nous attendaient le lendemain au réveil. Pas question de déjeuner. C’était la consigne. Pour les besoins de la cause, nous avions le choix entre une cuillère à soupe de soufre dans un peu de mélasse, ou une cuillère à soupe d’huile de castor extra-pure (ricin). C’était la pharmacopée du temps. Je vous assure que ce n’est pas ce qui existe de mieux pour commencer une journée. Obligatoirement, cela avait lieu le samedi. La maîtresse n’aurait jamais toléré des drogués au ricin ou au soufre une journée d’école. Et le curé non plus à sa messe dominicale. Peu de temps après l’ingurgitation du laxatif, l’effet d’une bombe se faisait sentir. Maman, habituellement douce, empruntait une voix de stentor et décrétait les mesures d’urgence sans plus d’alarme ! Et comme nous étions plusieurs enfants à devoir utiliser la salle de toilette, la solution pour éviter des dégâts majeurs consistait à prendre la piste à Pateau vers les boisés de proximité. Là, bien à l’aise, nous confions nos bibittes de rubéole, de rougeole, de grippe, de furoncles et autres maladies du genre, à la nature sauvage elle-même. C’était écœurant comme cela faisait du bien même à très court terme ! Ce jour-là, nous n’avions pas à travailler, trop occupés à déféquer en dépit des renards et autres minifaunes attirés par l’odeur ! Cependant, quand ces fauves avaient identifié la provenance de la fragrance, c’était eux qui prenaient la piste à Pateau.

Un autre agent efficace contre la maladie était la mouche de moutarde. Pourquoi appeler cela une mouche ? Mystère ! Il s’agissait de mélanger un peu de moutarde sèche avec un peu de farine, d’humecter ce mélange d’eau froide et de l’étendre sur un linge, puis de déposer le cataplasme sur l’estomac ou bien sur le dos selon le diagnostic maternel. Le côté du tissu devait être appliqué sur la peau et non sur le côté de la moutarde. Ce produit de génie était prescrit contre les affections aux poumons ou aux bronches. C’était cuisant ! Une fois appliquée la mouche de moutarde devait être surveillée pour éviter la cuisson. Non, il n’y avait pas production de fumée.

Pour se soigner, il y avait aussi la compresse d’antiphlogistine. C’était pour le traitement des infections, les piqûres d’insectes, et autres inflammations. Ce médicament contenait de l’acide salicylique, l’ancêtre de l’aspirine qui, elle-même, provenait du saule. Nous avons connu aussi les tisanes de harts rouges, les feuilles de plantain. Dans un livre intitulé Le dernier des coureurs des bois , Paul Provencher raconte sa vie avec les autochtones. En ce qui concerne les remèdes fabriqués et utilisés par les tribus indiennes, Paul Provencher recueillait un échantillon qu’il faisait analyser à l’Université Laval. Et là, souvent il retrouvait la base des médicaments que l’on retrouve aujourd’hui, à la pharmacie. Pour toutes les blessures mineures, égratignures, coupures, morsures, le meilleur remède, c’était encore un « becquer bobo » !

À l’époque, deux vendeurs avec leurs chevaux se partageaient le territoire pour vendre des produits que l’on ne trouvait pas chez les marchands généraux ni dans la pharmacopée familiale. Il s’agissait d’un nommé Rawleigh et d’un nommé Watking. Chacun leur tour, ils faisaient un voyage par hiver, tempête ou pas. Ils se présentaient chez nous alors que la fin du jour couvrait notre vallon d’une ombre qui allait en s’épaississant. Bien sûr qu’ils avaient trouvé le gîte et le couvert pour la nuit. Le cheval était dételé et mis à l’abri dans un coin de la grange réservé aux chevaux des passants. Rawleigh ou Watking, c’était selon, entrait une grande valise dans la maison. Après le souper, nous avions droit à l’exploration guidée de la valise à multiples étages et contenant des produits médicaux, des produits de beauté, des bases de soupes, de tartes, etc. Avec les commentaires, la séance durait environ une heure. Puis, venait le temps pour le sommeil. Le lendemain, le vendeur déjeunait et, pour défrayer les coûts des services reçus, il aiguisait le rasoir de mon père et donnait une once de parfum à ma mère. Dans la valise, il n’y avait rien pour les enfants. Il faut dire aussi que nous avions puisé une partie de notre santé dans les fruits et légumes que nous produisions. Frais, en confitures, gelées et conserves ! C’était du bio ! La finance faisant défaut pour acheter des produits chimiques, on devait donc se satisfaire des produits « bio » !!

Durant tout ce temps de l’enfance, de mémoire, je crois qu’il n’y a eu qu’une seule fois où maman a raté ses soins médicaux. Nous étions allés cueillir des framboises chez monsieur Victor avec une bonne vieille tante nommée Priscille de Sainte-Madeleine-de-la Rivière-Madeleine. Mon frère est subitement tombé malade après avoir mis le pied dans une fardoche. Mais malade ! Je crois qu’il avait été piqué par le diable ! La potion magique de maman ayant manqué son coup, c’est le temps qui a eu raison du coma provoqué par les fortes fièvres. Normalement, je crois que les symptômes qu’il manifestait laissaient croire à un mort à brève échéance. Il faut dire que mon frère était d’une nature pouvant faire face au diable lui-même. À mon avis, son coma lui a forgé une vie intérieure d’humoriste. Et, c’est pour le grand bien de tous. Il fait rire tout le monde avec ses histoires souvent inventées. Oui, mon frère a la réplique facile !

Quand à la petite école, nous avons appris les débuts de l’histoire sainte, rien ne laissait prévoir que nos premiers parents aient eu des problèmes de santé. Impossible de trouver une maladie biblique qui justifiait le besoin de prendre des pilules. Mais, nos premiers parents en dépit des avertissements ont mangé une pomme empoisonnée. Les herbes fines et autres produits fournis par la nature ne faisaient pas partie de la pharmacopée puisque celle-ci n’existait pas. On sait la suite de cette histoire. Et depuis ce temps, les guérisseurs, les sorciers, les sorcières, les charlatans et les scientifiques n’ont pas cessé de chercher des remèdes aux maux des hommes. Ah ! les débuts ont été rudimentaires, mais souvent très efficaces tout de même. À un âge avancé jusqu’à tout dernièrement, les hommes ont demandé l’aide à vivre c’est-à-dire : donnez-moi des pilules. Le monde évolue. Aujourd’hui, certains demandent l’aide à mourir c’est-à-dire : amenez-moi la piqûre.
Laurent Laplante, qui fut éditorialiste au Devoir, collaborateur au Soleil, chargé de cours dans plusieurs universités, chroniqueur littéraire, DG de l’Office d’information et de publicité du Québec, auteur d’une trentaine de livres, est décédé le 15 mars dernier à l’Hôtel-Dieu de Lévis. Il avait demandé et obtenu l’aide médicale à mourir. Il avait 83 ans. Il décrit ici son expérience et livre ses suggestions pour améliorer cette législation en quête d’un second souffle.

Ce qu’on peut attendre de l’aide médicale à mourir, c’est un troc civilisé : on me libère de la douleur et j’accepte de devancer ma mort d’un fragment de durée. C’est ce que j’ai désiré et obtenu à l’Hôtel-Dieu de Lévis : des soins palliatifs imprégnés d’empathie et dispensés par une équipe attentive, mais auxquels s’ajoute un droit à l’impatience si la nature tarde à rendre le verdict qui, de toute façon, viendrait. Ce troc fait partie de nos droits.

J’admire monsieur Laplante d’avoir su sans équivoque ce qui était bon pour lui ; chacun n’a-t-il pas le droit de s’exprimer sur le sujet ? D’ailleurs, le ministre Gaétan Barrette n’est nullement préoccupé par les réticences du ministère québécois de la Justice à demander aux tribunaux de clarifier le concept de « mort raisonnablement prévisible inscrit dans la loi fédérale sur l’aide médicale à mourir ».

Comme j’ai été initié dans la confrérie des chevaliers de la pilule et que je possède ma carte de membre, je ne sais pas lorsque viendra mon tour quelle option je prendrai face au grand départ. Pour l’instant, j’apprécie toute l’aide que m’apportent les pilules. Dans les mots qui viennent, je m’en tiendrai à leurs noms, car sur leur composition, je ne connais à peu près rien ! Bon, c’est bon ! Mais c’est délicat. Il me faut penser à toutes mes dévouées pharmaciennes, à mon pharmacien perfectionniste, à mon médecin chevronné. Depuis déjà plusieurs années, ils font tout ce qui est en leur possible pour me donner le médicament qui ne me tuera pas ! C’est drôle à dire, mais ces personnes qui voient à ma santé vont jusqu’à me fournir une pilule qui lutte contre les pilules ! Et ça marche ! Ah ! La petite Ran Pantoprazole qui va perdre ses lettres de noblesse sous peu, par une décidions du ministre afin de réduire les coûts pour l’État.

J’aimerais dire un mot sur le nom de baptême des médicaments. Mais de quels noms les a-t-on affublés ! De la vraie poésie à la Gaston Miron ! On dirait que les compagnies pharmaceutiques sont en compétition entre elles. Et c’est à qui trouverait le nom le plus exotique. Nom qui en fait ne dit absolument rien à celui qui prend ladite pilule. Prenez : amitriptyline. Il faut avoir la foi pour prendre ce médicament chaque soir. Pour employer le discours des théologiens, souvent j’éprouve une foi chancelante ! J’aurais préféré le nom : alumine possédant des terres rares que nous avons en abondance dans l’arrière-pays et qui aurait pu être traitée tout près, à Cap-Chat ! Mais, les Chinois possèdent le monopole de l’exploitation des terres rares ! Alors, merde pour nous ! On vous a déjà servi du Jamp AAS. Ça me dit que c’est un médicament pour faire de l’exercice physique. Je crois qu’il y a une faute dans le nom. Ça devrait se nommer : Jump et laisser tomber les AAS. Il est probable que c’est là-dessus que Trump a laissé tomber l’Obama Care ! Ratio atorvastatine. Ça, c’est le générique du lipitor. Statine oblongue, de couleur blanche probablement le résultat de l’ébullition de l’huile d’alligator ou de castor et qui est censé faire le ménage dans mes artères. Quant à l’efficacité des statines, je m’interroge, car, depuis que je prends des statines, on n’arrête pas de me déboucher les artères ! L’efficacité en prend pour son rhume !

Mais, il y a un hic dans l’histoire de mon pilulier, c’est que, lorsqu’étant distrait, j’inverse la posologie du matin par celle du soir et vice versa. Alors là, le jour se fait nuit et la nuit se fait jour. De quoi mêler solidement toutes mes neurones, mes molécules, mes cellules, mes synapses, mes dendrites, etc. Allez démêler ça ! Il y a des peuplades là-dedans qui comptent quelque cent milliards d’individus !

Un jour nous n’aurons plus besoin de pilules. C’est clair ! Les prophéties laissent croire à un au-delà pour les uns. Les autres seront probablement transformés en gaz ou en particules de matière originelle comme les photons. Ce ne sera pas le grand luxe, mais ce sera mieux que rien ! Personne n’échappera au passage dans une autre vie cosmique. Pour l’abbé Gérard Richard, la vie après la vie se traduisait par :  Toujours ! Jamais ! . Il est parti. Mais, pourquoi en bref ne pas laisser nos petits-enfants poursuivre le chemin dans lequel on a marché. Et puis si on laisse de bonnes traces, tant mieux. Est-ce là le chemin vers l’éternité ?

 

1 – En écrivant « huile de castor » dans google on apprend une bonne une bonne histoire.

2 –  Dans notre jargon, « Prendre la piste à Patau », signifie prendre ses cliques et ses claques et foutre le camp. 

3 –  Cet extrait d’un texte de Laurent Laplante a été rendu public par son fils Maxime. Il m’a été envoyé par ma fille Marie-Andrée qui enseigne à la même école que Maxime.

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