Poivre et Sel

Dans No 06 - Août 2017. par

Comme j’ai dû retarder mes vacances d’écriture de l’été, je fais appel, comme l’an passé, à mon ami Jean Bédard, paysan et philosophe chevronné pour vous partager un des textes qu’il publie sur son blogue : Sage Terre.

Jean a comme conjointe, Marie-Hélène Langlais de Cloridorme qui fut mon étudiante en physique à l’ancienne école de St-Yvon.

Comme quoi, notre monde est bien petit dans ce cosmos !
Merci à Jean et bonne lecture !

Un moucheron en soi

Le théorème de l’incomplétude de Gödel s’applique
à l’écologie : l’écologie est un système incomplet
parce que c’est un système cohérent.

Il y a très longtemps, au pays des dinosaures et des baobabs, toutes les familles de plantes et de bêtes se réunirent pour fêter la circulation des êtres vivants dans les différents intestins du ciel et de la terre. Célébrer ce tour de force : la terre allait exploser de vie, et pour éviter le drame, les êtres vivants étaient assignés à se manger les uns les autres. Ainsi chacun s’enrichissait de tous et tous s’enrichissaient de chacun. Plutôt que se multiplier à l’infini vers l’extérieur au point d’exploser, le monde se développait vers l’intérieur, se digérait et s’intégrait sans jamais déborder du contenant terrestre. Il convenait de fêter cet exploit par un gargantuesque banquet.

Au milieu des festivités, une grenouille se leva :

– Nous sommes si contents, je dois le dire, j’avale tous les insectes et leurs expériences et en retour je me fais digérer pour enrichir mes amis de mes plus grandes découvertes. Mais qui est malheureux maintenant ?

– Personne, répondirent en cœur les dinosaures sans s’étonner.

– Alors, continua la grenouille, nous avons bloqué la route du bonheur, car qui pensera maintenant à ajouter des saveurs ?

Tout le monde resta bouche bée, tout était accompli, mais on avait oublié l’essentiel.

C’est le baobab qui répondit :

– Il faut ajouter un animal indéfini, fragile, moche et percé par le milieu. Il ne pourra être satisfait comme nous le sommes. Il ajoutera la saveur. Ce sera pour lui une nécessité.

– Ce n’est pas assez, répondit le serpent. Dès qu’il se rendra compte qu’il vivra à jamais, qu’il circulera comme nous tous dans les cycles éternels de la digestion du monde, qu’il connaîtra en mangeant et sera connu en se faisant manger, il sera aussi heureux que nous d’engloutir et d’être englouti. Il ne sentira aucune nécessité de produire des saveurs. Je soutiens, moi, qu’il faut lui cacher la connaissance. De cette façon, il se croira mortel.

– Quoi! Tu veux le condamner à la peur la plus atroce, celle d’une fin imaginaire par défaut de la connaissance ! remarqua le baobab, complètement scandalisé.

– C’est le seul moyen d’ouvrir le chemin des saveurs et du bonheur, conclut le serpent.

– Alors, dis-nous où cacher le secret de la connaissance !
Silence complet. Même la sonnaillerie des grillons et des rainettes se tut. Il n’y avait aucune place, ni dans les forêts les plus denses, ni dans le fond des océans, ni dans les nuages, le soleil ou la lune où l’on pouvait cacher le secret. Tout, absolument tout chantait la quiétude immortelle de la vie.

Le moucheron le plus petit du monde proposa ce qu’aucun serpent n’aurait même osé penser.

– J’irai, moi, au fond de cet animal nouveau en emportant avec moi le fruit de la connaissance. Il ne pensera jamais chercher de ce côté. Et si jamais, il veut s’approcher, je le piquerai si violemment de mon venin d’angoisse, qu’il ne s’y hasardera pas deux fois. En contrepartie, s’il m’oublie, je le chatouillerai sans le laisser tranquille. Ainsi, prisonnier entre la démangeaison et le tourment, il ne plongera jamais la main dans le secret de son cœur. Ne pouvant plus connaître sa place éternelle dans le grand cercle de la vie, rongé d’angoisse et d’insécurité, il sera bien forcé d’élargir le monde, d’ouvrir des fenêtres et d’ajouter des saveurs. Il nous ouvrira la route du bonheur. Nous n’aurons plus, ensuite, qu’à le déguster.

Quelques mois plus tard, on vit accoucher en plaine, une guenon plutôt minable. Elle eut beaucoup de mal à mettre au monde son petit, car il avait une tête difforme à cause de son cerveau trop gros plein de circonvolutions, de retournements et de cavernes : un labyrinthe sans issue. Il était nu, rabougri, anxieux et pleurnichard.

Malgré sa hideur, la mère lui donna le sein.

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