Entre Richard

Dans No 06 - Août 2017. par

Le squit

Y a des pioles où la morue est pas mordeuse ben ben et dans c’temps là, une personne a autant d’quets de changer de bouette, rendu que le hareng fait plus son affaire. On a donc décidé d’aller pêcher le squit même s’il paraît que dans les livres ils appellent ça du squid.

Ils sont six dans la grande baleinière, papa, Rané, Gouri, Méric, Esdras et Médé. Il faut ben du monde parce que le squit c’est rare et c’est pas facile à pêcher. Il faut du temps calme ce qui adonne ben à soir puisqu’y vente pas un air, même pas le plus petit brin de vent de terre.

On installe un fanal à l’huile de chaque côté de la baleinière, ce qui attire le squit à peu près à trois pieds de la surface. Pas besoin de bouette pour le squit parce qu’on emploie un grappin spécial fait d’un plomb en forme de poisson et muni à l’extrémité de fines tiges d’acier recourbées et pointues que nous autres on appelle des barbettes et qui pas battu comme appât pour le squit, du moment qu’y en a ben sur. La pêche au squit c’est plutôt un amusement que d’autre chose. On se conte des peurs comme on dit, y fait beau, tout va bien dans l’anse et on voit pas pourquoi le squit viendrait pas puisque nous autres on est rendu.

D’une histoire à l’autre, tout en halant une touche de bon tabac canadien, on réussira à gagner la terre avec vingt-deux beaux gros squits ce qui est en masse pour attirer de nouveau la morue qu’y a jamais pu résister au squit.

Ya des marionnettes dans le ciel, y a va faire beau demain, la journée va être bonne, « beau dommage » on a du squit.

Le flétan

Comme de plus belle, bord par -dessus bord et d’la belle en outre de çà. Papa vient de prendre une belle morue de brin qui doit bien peser dans les quarante livres au p’tit moins. (Une morue de brin est de couleur brun foncé sur le dos, sa forme est très élancée et sa chair d’une fermeté exceptionnelle). Méric et Médé en prennent de la poponne comme y disent et le vaisseau sera bientôt plein à ce jeu-là quand soudain Méric sent sa ligne si pesante qu’il pense bien être accroché au fond. Il a beau haler de toutes ses forces, pas moyen de décoller ça du fond. « V’nez m’aider qu’y crie : papa et Médé qui se dépèchent à rentrer leurs lignes au cas où Méric aurait pogné une maraiche, on sait jamais, le squit c’est ben attirant. À force de haler à trois sur la ligne faut ben qu’ça vienne et c’est pas le fond certain, mais ça l’air gros que c’en est “une terrible chose”. Prenons pas de chance. “Faut lever le grappin pour pas que c’t’animal là se prenne dans l’aussière.

Pendant cinq heures de temps, ils vont travailler à force d’homme, r’montant dix pieds de ligne pour en laisser filer cent à deux cents ; et ça recommence à la r’lève, toujours sans savoir c’qui peut ben avoir mordu à cette ligne-là, c’est pesant sans limite, ça gigotte pas en toute, drôle de poisson, ça se pourrait que ce soit un flétan ?

Mais là faut se grouiller, faut donner un coup parce qu’on drive un peu fort et faut penser à terrir betôt. Aussi après maints ho et han, on vient à bout de noyer la bête pour pouvoir la haler sur l’eau et v’là que c’est un flétan et tout un mes amis, y pèse pas moins de sept cents livres. Comme on est déjà chargé de morue, pas question d’embarquer à bord. La seule chose à faire, c’est de lui passer l’aussière dans les ouies et de ramer tout à terre avant la noirceur.

Non, mais, p’tite fête en arrivant à terre ; c’est quasiment pareil comme quand le courrier du roi arrive dans la place. Toute l’anse est là et betôt ça se sait et tout le monde arrive dans la place autant du narouet que de l’Anse à Mercier. C’est pas tous les jours qu’on prend un pareil poisson ; pis faut pas être manchotte pour le sauver. Comme de bonne, nos trois héros sont heureux d’être fiers de leur capture et la fête se terminera par la distribution à chacun d’un morceau assez gros en tout cas pour pouvoir y goûter.

Sariâs qui en a eu une belle tranche de Médé trouve que franchement, est quasiment trop, à quèque bout d’heure, j’vas te rendre ça oublie pas que tu peux te fier su moé, si jamais t’as une lettre à faire écrire. Y a ben du monde alentour Médé aime mieux ne pas déterrer les morts. Aussi il fait semblant de ne pas avoir compris, mais son regard en dit long ; y a pas encore oublié ça c’est sûr.

Si on parlait plutôt de notre flétan, y a pas à dire le squit c’est attirant comme le yable.

Journée à la pêche

Pépère avait bien raison, le vent de narouet commence à se lever même s’il n’est que trois heures du matin. Au lieu des fiats, on prendra les baleinières pour aller lever les rets. Quand y a apparence de narouet, on est mieux de ne pas prendre de chance avec un petit vaisseau qui peut emplir comme rien, surtout qu’à ce temps-ci, y a pas mal de hareng. Les hommes sont allés tous les cinq, papa, Rané, Méric, Gouri et Médé et c’est pas de trop puisque les rets sont pleines. Ils vont terrir avec dans le p’tit mois cinq gros quarts de hareng et juste dans le bon temps puisque le vent d’en haut est pris pour tout d’bon et yé pas question d’aller à la pêche aujourd’hui. C’est d’valeur, cinq beaux quarts de hareng qu’on peut pas employer pour la bouette. Faudra se résoudre à l’étendre dans le champ. C’est pas perdu à net ; ça fait de l’engrais.

Ya apparence de ben méchant temps et on montera les baleinières en haut de la haute marée pour pas qu’y partent en flotte. Même si elles sont joliment pesantes, les baleinières sont montées à force d’hommes. Pour faciliter la manœuvre, on place des grès à tout les sept huit pieds entre et au cri de ho hip, tout le monde y va de toutes ses forces pour haler le vaisseau d’une seule traite tout en haut du plein là ousqu’ya pas de danger.

M’onc Paul toujours vigilant ira ramasser les grès pour pas qui gagnent le large en faisant bien attention parce que les grès sont enduits de blabeur pour les rendre plus coulants et le blabeur ça pu comme le yable.

Le bableur est une sorte d’huile très épaisse qu’on obtient en faisant fondre des foies de morue par la fermentation dans des barils en bois sans couvercle. L’action de la chaleur, du soleil et de l’eau de pluie, fait fondre les foies pour donner un mélange épais, gluant et surtout d’une puanteur sans pareille que c’est quasiment pas disable. Les barils à blabeur, appelés ‘foncières’ sont pourvus d’un trou à la base bouché par une plogue, pour permettre d’évacuer le trop plein d’eau au besoin. La foncière est surélevée d’environ, une couple de pieds du sol pour pourvoir la saigner plus facilement. Sariâs est le champion des saigneurs de foncières et il se fait un devoir d’initier un nouveau à l’occasion tout en se tenant à une distance prudente parce que lui n’y touche jamais.

Il donnera des instructions précises et quand le néophyte se sera fait invictimer du liquide immonde, il lui fera remarquer qu’il ne l’a pas écouté tout en ajoutant comme se parlant à lui-même qu’une personne à beau essayer de leur montrer du mieux qu’il peut, c’est pas tout chacun qui peur saigner une foncière comme du monde.
Comme de bonne, il sera recommandé au maladroit de n’en souiller mot à âme qui vive par rapport que le monde sont bavards et ça serait mieux que son père et sa mère n’en entendent pas parler. Comme si l’odeur si particulière n’était pas aisément identifiable. En outre de ces paroles encourageantes, Sariâs est bien prêt à gager que quelqu’un va se faire sourlinguer le porte-crotte à soir, manquable que c’est une bonne chose. Une autre fois il sera plus apte à écouter les instructions.

Pendant ce temps-là, papa et mes oncles se sont mis en train de fabriquer des boucaux pour sauver leur temps vu qu’il vente pas mal fort. Les boucaux sont de grands barils en bois qu’on utilise pour expédier la morue séchée en Europe. Ils sont faits de douelles d’épinette d’environ 5 pieds de long par six pouces de large et un demi-pouce d’épais. On les passera à la chaufferie pour pouvoir les plier au centre pour rendre l’ensemble plus résistant. Tout est fait à la main. Une fois bien ajustées, les douelles seront tenues ensemble par un cercle en merisier d’à peu près un pouce de gros fendu en deux. Un boucau est fait entièrement de bois. Aucun clou n’entre dans la fabrication. Une fois assemblé, on fermera le couvercle et on le soumettra à une dure épreuve à vide pour être bien sûr qu’il n’ébarouirera pas. Ya pas de chance à prendre avec un boucau qui une fois plein pèsera bien dans les huit cents livres et qui devra supporter le voyage en goélette jusqu’en Italie.

Le vent de narouet a pas slaqué de la journée. S’il passe la nuit comme ça en a tout l’air, on a pas besoin de penser à la pêche encore pour demain. Ya pas de soin, on va attendre, on a encore des boucaux à faire tranquillement, en s’amusant, demain est là, et pis l’vent c’est comme ben d’aut’choses, y finit toujours par tomber…

Eh ben, v’là un autre belle journée qui s’annonce. En partant pour les rets, papa a réveillé Tiziard de se préparer pour la pêche. Tiziard est le plus vieux de mes frères et est toujours bien fier de pouvoir sortir à la pêche avec papa. En l’attendant, il va préparer les déjeuners, des œufs avec des grillades de lard, du pain de ménage avec de la graisse de panne et de la mélasse. Avec une pareille ventrée, on devrait être bon pour une bonne partie de la journée.

Il fait beau, mais comme le temps est drôle on va sortir encore en baleinière. C’est plus sûr, les rames sont plus pesantes, mais ben plus fortes. Tout d’un coup qu’ça vire au méchant temps, on s’ra plus en sûreté. La mer est fine haute, il vente un p’tit air de saroît, çà prendra pas goût de tinette avant que nos pêcheurs soient rendus dans leurs amets. C’est beau, tu peux lâcher le grappin et Tiziard de s’exécuter dret là.

Papa pêche en arrière pour pouvoir montrer à Tiziard à pêcher comme du monde. Faut savoir comment couper la bouette, en mettre assez sur les crocs en piquant dans le plus épais du hareng pour se faire débouetter le moins possible. Faut pas se mêler les pieds dans les lignes parce que betôt c’est la ligne qui sera mêlée. Faut savoir porter les manigots pour pas se faire scier les doigts par la ligne. La pêche çà s’apprend par du monde, rendu qu’un jeune est prêt à écouter ce qu’une personne lui dit.

Une demi-heure n’est pas passée, qu’ils en ont déjà une bonne vingtaine de pris. C’est d’la belle, toutes entre vingt et trente livres. C’fond là est pas mal bon dira papa et pendant une couple d’heures, on pêche comme de plus belle et ça mord tellement que papa pourtant au fait de la température à ce temps-ci de l’année, n’a pas remarqué que le vent vient de fraîchir, que la mer blanchit au large et que les autres pêcheurs sont avancés de rentrer. Vite dit papa à Tiziard, rentrons nos lignes, pas l’temps de laver ton banc, faut terrir, on a un squale d’en haut su l’dos.

C’est betôt faite que les lignes sont en dedans, mais faut lever le grappin et comme pour faire du mal, le v’là t’y pas enrapé. Arc-bouté sur le carreau de la baleinière papa va tout mettre dehors pour v’nir à bout de déraper c’te damné grappin, là, risquant à tout moment de prendre le fond de l’eau à cause des vagues qui commencent à maganer.

Enfin le grappin a lâché et ils peuvent retourner à la maison, mais la vague, étant trop forte, ils vont dériver jusqu’à l’ Anse à Mercier avant de toucher terre sains et saufs. Tout le monde est content pour papa et Tiziard.

Ce récit est publié avec l’autorisation de Jean-Yves, mon oncle -Marlène Richard
Mise en page reproduite par Marie-Josée Richard, petite fille de Tiziard/Elzéar Richard

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