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Poivre et Sel

Dans No 04 - Juin 2017. par

De l’une à l’autre
L’oubli est un affreux voleur !
Diane Dufresne

La semaine dernière, deux de mes cousines sont parties en voyage presque main dans la main. Un grand et beau voyage. Un voyage auquel elles songeaient depuis longtemps. Elles avaient même délaissé le travail quotidien, les lectures et les heures programmées par un écran rapporteur de tout ce qui se passe sur la planète Terre. Elles en avaient soupé de la vie en image et en bruit. Les châteaux remplis de toutes les gâteries ne leur suffisaient plus comme demeures. Elles voulaient vivre une vie du côté plus merveilleux que celui qui avait été leur royaume sur cette vieille boule où vivent les petits êtres dont on entend parler dans les contes des frères Grimm. Ces récits fabuleux, inventés par deux Allemands au 19e siècle. Deux hommes érudits qui avaient étudié la physique, la littérature, la philosophie. Ils enseignaient. Une fois leur travail terminé, ils écrivaient des contes pour les enfants que nous sommes tous.

Ces contes sortis expressément de leur imaginaire, pour notre plus grand plaisir, sont parvenus jusqu’à nous. L’on sait que l’imagination n’a pas de frontière. Elle éclate à son gré, sans consentement, quand bon lui semble dans la pensée des gens. Et c’est ainsi que mes cousines ont mis le pied dans le plus fabuleux des trains pour faire leur voyage. Elles avaient le goût de la vitesse, de l’accélération, vers des pays remplis de pinèdes, de lacs, de montagnes, de mers et aussi surtout de « jamais vu ». Un royaume aux portes grandes ouvertes. Tout voir ! Même les paysages aux confins de l’univers. Les plus jeunes en fait. Cet univers, né il y a 14 milliards d’années comme le disent les experts et qui ne cesse de prendre de l’expansion ! À trop y penser, on devient fou !

Mes cousines nous ont quittés, mais ce qui a précipité leur départ c’est la piqûre qu’elles ont reçue subrepticement d’un ennemi de la vie. On n’y peut rien. Et l’on ignore la mission de certains micro-organismes qui vont jusqu’à tuer en frappant un cerveau déjà malade. On sait que les virus, les bactéries vivent, volent, se baignent, sont emportés par les vents surtout dans les châteaux de fin de vie !

Les proches parents, muets, ont assisté aux discours où le son est absent ou presque. Je les ai vus mes cousines, la nuit dans des rêves qui parfois reprenaient les jeux de la toute primitive enfance. Oui, ces tranches de vie la plupart du temps indélébiles. Aucun son audible ne sortait de leur bouche. L’intérêt aux choses mordantes de la vie avait disparu.

Permettez-moi une digression. Mon père et ma mère ont d’abord habité une maison bâtie sur le bord d’une falaise friable près de la mer dans le village en chanson. À l’époque on avait fait miroiter un Eldorado dans ce Grand Vallon, comme dans l’arrière-pays des villages québécois. Plus près des sauvages que des gens dits civilisés. Loin de la mer souvent tumultueuse. Ah ! oui, jamais plus l’appeler « la colonie » ! Évoquons-la plutôt comme Grand Vallon. Montréal et Québec ont bien perdu un jour leur titre de colonie quand l’habitation a fait le plein d’histoire. En wagin, le voyage avait duré deux heures. Ma mère attendait son premier enfant ! Puis sont venues les douleurs. Dures douleurs. Il a fallu faire escale chez la famille de l’une de mes cousines. Il faisait froid. Le vent du nord-ouest fouettait la colline plus qu’à l’accoutumée. Comme dans les contes de Grimm, nous aurions été plus à l’abri dans un petit château là-bas derrière la pinède. J’étais pressé de voir le jour. Là, durant neuf mois, dans un berceau sombre, humide, le temps ne finit pas de compter ses secondes. En fait il recommence plusieurs fois. Car le vrai temps va commencer avec la lumière. Oui, tu peux bouger, donner des coups de poing, des ruades électriques, dans le ventre où tu n’as pas besoin de permission pour t’éclater. Puis, il le fallait bien, je suis né au plus grand bonheur de ma cousine Bernadette âgée de dix ans, fille de Mathilde. C’est elle qui a passé des heures heureuses à bercer un petit enfant oubliant sa poupée dans un coin. Cette cousine a fait par la suite, ses études primaires, secondaires et elle a même gravi les échelons pour obtenir un certificat qui l’habilitait à enseigner. Elle a donné naissance à neuf enfants. Oubliant ses rêves, elle a dû prendre soin de son mari malade, de son père aveugle et de sa mère vieillissante. Oui de sa mère vieillissante, toute remplie de Foi, décédée en entrant à l’église pour une petite messe de la semaine. Que d’abnégation chère Bernadette. En dépit de tout elle a gardé un sens de l’humour hors du commun. Ratoureuse ! Elle a veillé à faire de ses enfants une famille unie même si, après avoir grandi, les petites fées et les petits princes se retrouvent dispersés aux quatre coins du Québec.

L’autre cousine, Paulette était babyboomer. Moi, je suis né juste avant la naissance du babyboom. J’ai contribué à la revanche des berceaux comme dans ces familles où l’on comptait huit, dix, douze et même dix-sept enfants. Cette autre cousine a marié le neveu de maman donc, il faut comprendre qu’elle était ma cousine par alliance. Mais cousine tout autant que l’autre. Son mari excellait dans la construction. C’est lui qui a rénové les châteaux pour les fées qu’il avait lui-même engendrées. Un géant ! Oui un géant à sa façon qui n’a rien à envier à ceux des contes de Grimm ! Ce génie, comme son grand-père Cloutier le lui avait montré, savait comment faire danser ses doigts sur les quatre cordes bien tendues de son violon pour mettre de la douceur dans sa guerre du jour. Les mélodies celtiques qu’il interprétait, apportaient du calme, de la paix dans son âme afin de mieux trouver le sommeil.

Sa femme Paulette, ma cousine était bourrée de talents. Cuisinière hors pair. Fourmi-chercheuse. Intellectuelle, elle mettait des milliards de secondes dans la recherche de ses ancêtres. Elle fouillait des livres qui étourdissent le lecteur ordinaire. Des colonnes, des pages, des tables de matière, des fosses savantes « ordino-dieuses », des encyclopédies, des gros dictionnaires remplis d’informations pour la plupart inutiles pour une chercheuse qui souhaite voir loin dans le passé et y reconnaitre l’un des siens. Elle savait qu’elle était acadienne ! Mais être acadienne ce n’est pas faire partie de la mythologie ! Comme le disait Hubert Reeves, pour elle : « regardez loin, c’est regarder tôt ». Et à sa façon, elle utilisait les bonnes manières pour remonter le temps. Oui, remonter l’histoire avec les noms à elle, gravés dans la pierre de ses ancêtres. Et cela n’est pas facile. Il faut un océan de patience pour remonter le temps jusqu’à la naissance de son ADN ! Ma cousine possédait aussi un don pour la musique. Avec son piano ou sa guitare, elle ajoutait mille grains de beauté aux mélodies du violon de son « chum ». Cette cousine était une artiste et comme le dit la chanson de Jacques Michel, elle savait égayer le noir, colorer le blanc, mettre du pastel en moi pour un moment. Et moi, j’avais envie de lui répondre : quand tu m’arrives, plus rien n’est pareil. Plus rien, plus rien ! Reviens !

Longtemps, elle est demeurée dans la grande ville où tout n’était que bruits et lumières artificielles. Là, où comme dans les contes, sont nées trois belles princesses et un petit prince ! Et plus tard ont défilé les chevaliers ! Dans la ville, ma cousine vivait difficilement les trafics d’enfer ! D’autres s’étaient habitués à ce train infernal, mais pas ma cousine. Les soirs tièdes de printemps, après sa journée de travail à l’hôpital, elle allait sur sa galerie et se mettait à rêver d’un univers de reine. Logique quand une femme a mis au monde des princesses ! Puis, un jour son rêve s’est pointé le nez. Avec sa famille, elle a pris le chemin vers les Laurentides et a quitté la ville. Elle s’est retrouvée dans les bois au fin fond d’un chemin où les oiseaux, les animaux sauvages et surtout les fées venaient lui faire causette. Comme elle avait de bons yeux, son regard cherchait les traces de glycobies sur les érables là, près de la maison. Elle reconnaissait les mousses d’été sur le côté nord de ses arbres et les blondes morilles qu’elle cueillait pour le délice du palais. Elle vivait dans une sorte de paradis naturel tel qu’a conçu le Créateur des paysages humanisés ! Les années passant, son univers est devenu de plus en plus confus. Elle ne savait pas ce qui lui arrivait. Elle avait apprivoisé un monde qui échappe aux gens ordinaires.

Puis, un jour, mes deux cousines ont éprouvé un plus grand malaise. La clarté s’est vidée. Le soleil des matins n’était plus au rendez-vous. Elles ont eu beau tenté de crier, de faire semblant de tendre l’oreille. Prendre un temps de récupération puis recommencer. À leur insu, l’oubli sapait leur mémoire. Pour elles, toutes ces personnes les entourant, vêtues de blanc étaient des fantômes qui hantaient leur vie ! Par une nuit sans lune, elles sont tombées dans un univers où les repères habituels pour bien vivre ont disparu. Elles ont été prises en charge par un personnel soignant à toutes les heures du jour et de la nuit. Puis la fin a frappé à leur porte ! Les oiseaux migrateurs en périple vers le nord leur ont fait le cadeau d’un mal méchant qui a eu raison d’elles.

Mes chères cousines, c’est l’oubli qui vous a emportées loin de nous. Alors j’ai tendu une corde dans le vent, un peu comme une corde à linge. J’y ai épinglé les souvenirs heureux que vos proches gardent de vous. Et je les ai alignés de telle façon que d’autres amis puissent y ajouter les leurs !

Bon voyage mes cousines.

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1- Ravageuse de l’érable.

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