Entre Richard « Récits de Jean-Yves Richard, fils de Georges »

Dans No 04 - Juin 2017. par

Il doit être deux heures du matin, le jour s’en vient, c’est pas chaud. À l’Anse à Colin, au mois d’août, il fait toujours un peu plus frais que la veille. La mer est calme en huile et près de la grosse roche au milieu de l’anse, Bec Déchiré, la grosse truite est en quête de son petit déjeuner : de gave d’alozes, éperlans et autre menu fretin. Pour finir comme dessert, trois gros moucherons endormis sur l’eau. Elle regagne sa cachette : un beau trou juste à sa taille. Bien tranquille, à l’abri, camouflée, bien repue, elle peut à loisir observer les agissements des habitants de l’anse en évitant soigneusement les hameçons qui lui ont, certains soirs, valu son nom. Dans quelques minutes, les pêcheurs passeront juste au-dessus de sa cachette en allant lever leurs rets.

La Mêre Loup
Tigus est levé puisqu’on vient de voir de la lumière chez eux. Pendant qu’il voit à allumer le poêle, c’est au tour de Sariâs pis Tiquenne et les autres, à croire qu’ils se sont tous donné le mot. D’une côte à l’autre, les hommes se lèvent et rapidement gagnent le plein pour aller aux rets. On se salue de la même façon que les jours d’avant : « fait pas chaud hen », « l’vent d’terre s’en vient », « cré tu qu’y va mouiller » ? », « j’pense pas, les hirondelles volaient haut hier ». D’une manière ou d’une autre, ça fait pas arien, ils sont bien habillés : de bonnes culottes d’étoffe, des bottes de rubber au genou, un capot ciré par là-dessus avec la sawess, y a pas un fret qui peut passer au travers de ça.

On dirait un matin comme les autres, mais ce ne sera pas un matin comme les autres, parce que Georges n’est pas là. Georges n’est pas là parce que Georges c’est mon père et moi dans quelques minutes, j’ai bien fait sentir à maman mes intentions de venir au monde et dès ce matin. Méric, Rané, Gouri, Médé et Esdras devront (ce sont mes oncles) aller aux rets et démailler le hareng tout seuls ce matin et en même temps ils apprendront aux autres que la Mêre Loup est chez-nous ce matin.

À l’Anse à Colin, la Mêre Loup, c’est notre cigogne à nous autres, c’est elle qui apporte les petits bébés et mes frères et sœurs savent par expérience, que quand la Mêre Loup arrive, leur faut déguerpir en vitesse et gagner les voisins, la Mêre Loup ne tolérant sur place que le père et une tante ou deux. En réveillant papa, maman lui a dit : « j’pense que c’est pour à matin, faudrait réveiller Léon ».

Faut dire que Léon est un personnage très important dans la place puisqu’il est conducteur attitré de Dézouade notre sage-femme à nous autres. Léon en impose par sa prestance, grand mince, droit comme un piquet, les bras longs comme d’ci à demain, avec au bout, des mains larges comme des grand’pelles, un visage carré taillé à la hache, avec des yeux perçants comme un guibou, un sérieux de pape qui lui a d’ailleurs valu son sobriquet, yé queque chose à voir.

Campé sur le devant de son boghei, cordeaux d’une main, le fouet dans l’autre, y a pas son pareil pour mener son grand cheval blanc « à bidde-de-ronne » comme il dit, pendant que Dézouade toute menue dans son capot, l’encourage du geste pour arriver avant le « nouveau ».

Le nouveau, ce matin c’est moi et je m’impatiente pendant que papa met de l’eau à chauffer et rapaille tout ce qu’il peut trouver de linge propre pour pas que madame Dézouade manque de rien, faut pas prendre de chance, les docteurs sont à désamain. Léon est parti depuis un bout de temps et il ne devrait pas tarder c’est pourquoi papa ne s’inquiète pas trop et « justement » les vlà qui arrivent.

En entrant Dézouade pique pour pique pour la chambre, histoire de voir où j’en suis et rassurée dit à papa « on a le temps, y s’ra pas là avant une bonne demi-heure, donne moié un bol de thé ». À compter de cet instant, c’est elle qui dirigera les opérations et papa a autant d’aquets de lui obéir à la parole parce que Dézouade ne tolère aucune négligence pendant un accouchement. Elle n’a jamais perdu un seul bébé et c’est pas aujourd’hui qu’elle va changer de manières. Dézouade, personnage unique, merveilleux, extraordinaire, toute menue, elle pèse sûrement moins de cent livres, mariée à Alphonse, on dit qu’elle n’a jamais eu d’enfant. Elle cependant, affirme, qu’elle en a trop parce que plusieurs ne sont pas ben beaux qu’elle dira. Ce matin elle porte une capine d’un vert vieux, ornée d’une dentelle blanche, son beau châle noir avec une petite robe grise à pois noirs en édredon « parce que c’est plus chaud » et ses belles bottines à boutons patents. Quel âge peut-elle bien avoir ? Personne ne le sait, même pas Alphonse. Elle est là depuis toujours avec ses beaux cheveux blancs, son visage anguleux, ridé, différent de tous les autres, un long et drôle de nez si biscornu qu’il fait penser en miniature, à un bas de feutre qui aurait été porté pas de claques, mais ses yeux, des yeux pétillants de malice, rieurs, des yeux à vous dire « j’suis là, inquiétez-vous pas, j’m’occupe de tout ».

Phiémène, ma tante, vient d’arriver pour sonner un coup de main à Dézouade. Mais cette dernière sait fort bien que c’est surtout la curiosité de savoir, comme de bonne, si je suis une fille ou ben un garçon. Ma tante Phiémène c’est la femme de Rané, le plus vieux de la famille. Elle sera d’autant moins utile, qu’elle aussi attend du nouveau « pour les premiers jours de septembre » a dit Dézouade et Dézouade se trompe rarement. Pour l’instant elle est en train de faciliter mon entrée en ce monde et avec précaution, le geste sûr, encourageant maman de la parole, elle a tôt fait de me sortir au grand jour ou plutôt au grand froid et après m’avoir fait lâcher mon premier cri, elle annoncera d’un ton affectueusement bourru et moqueur, « tiens, tiens, encore une autre démone de pissette ».

Mon père dont le surnom de pissette n’a pas l’heur de plaire de son ordinaire, n’osera répliquer dans les circonstances, Dézouade étant en position de force. Faisant semblant de rien il s’occupera à surveiller les réactions de maman qui déjà me réclame. Phiémène m’a donné mon premier bain, m’a emmailloté comme il faut et m’a remis à maman, non sans avoir cependant remarqué que mon nez a l’air pas mal plus gros que l’ordinaire des nez. Elle mentionnera d’ailleurs un peu plus tard à m’onc Paul dont les premières paroles en venant voir maman seront « y a un nez Nédine, y a un nez ! » Et ce avant même d’avoir aperçu la moindre partie de cette pièce importante de mon anatomie. D’une manière ou d’une autre, pour m’onc Paul, gros nez ou pas gros nez, ça fait rien en toute, rendu qu’y a un autre garçon dans la famille, il est ben content, ça va lui en faire un de plus à avoir soin.

Après avoir fait prendre à maman, une tisane de sa composition, Dézouade tout en ramassant ses gréments, fait les recommandations d’usage à papa « faire attention aux portes pour ne pas que maman et moi attrapent du fret, du bouillon de poule en masse et de la tisane pour maman ». Faut surtout observer la quarantaine à la lettre « c’est un mal pour un bien » dira-t-elle, « faut laisser à la femme le temps de souffler », y a pas à dire.
Après un autre bol de thé, un coup d’œil à maman et voyant que je dors déjà comme une petite bûche, elle dira à papa « bon, j’pense ben que j’vas laver mon ban asteure, va cri l’pape, y é temps que je r’gagne la maison ».

En guise de paiement, Dézouade et Léon auront droit à un timide merci de papa et ils répondront : « c’est rien Georges, c’est rien ». C’est la coutume. C’est normal. Georges a eu besoin d’un coup de main et ils lui ont donné un coup de main. Une autre fois ce sera à son tour. Payer ? Y en ai pas question, ça s’fait pas, on pourrait insulter du monde « ça vaut pas la peine comme on dit ». Si faut commencer à faire payer pour un coup de main, ça serait ben l’restant.

Le soleil se lève, le hareng est tout démaillé, les hommes vont partir pour la pêche. Dézouade, Léon et Phiémene viennent de me donner mon premier coup de main, ils viennent de me montrer comment on vit à l’Anse à Colin. Merci mes amis pour m’avoir donné ma première leçon d’aimer.

Papa peut maintenant déjeuner avec mes frères et sœurs et Mémène qui, à neuf ans, est déjà une excellente cuisinière pour faire cuire des œufs avec du jambon que papa mange en regardant au large. Il aimerait bien être avec les autres mais faut pas y penser aujourd’hui, faut rester alentour de la maison, en tout cas, des fois que maman aurait besoin de lui. Et puis faut pas oublier aussi qu’il est papa à nouveau et pour fêter ça, il va faire à dîner avec Mémène. On va faire bouillir une belle grosse poule, pour donner plein de bon bouillon à maman et on va faire un de ces cipâtes dans le grand chaudron de fer, y va en avoir pour tout le monde avec du pain d’épices pour le dessert. Et puis y faut garder la maison propre parce que si y a pas des licheux, y va avoir de la visite betôt.

Grand-père est venu tantôt et comme à chaque nouvelle naissance il a apporté un cinq demiard de gin à papa, faut respecter la tradition, prévoir pour la visite et ben sûr profiter de l’occasion pour prendre un premier verre à ma santé. Pépère a pas voulu sortir à la pêche ce matin. Il avait de l’ouvrage à terre à son dire.

On sait bien qu’il a tenu à rester pas loin de Georges… en tout cas… Il va bardasser alentour des bâtisses en attendant que les garçons rentrent de la pêche et là après les avoir aidé à trancher la morue, tout le monde s’en viendra chez-nous et on prendra du gin ensemble et on jettera un coup d’œil au bébé et on taquinera papa et maman à qui mieux mieux et on parlera de la journée de pêche et on sera heureux parce qu’on est ensemble et qu’on vit bien et que c’est comme ça qu’ça se passe à l’Anse à Colin quand la Mêre Loup a passé et qu’on compte un homme de plus dans la famille !

Ils sont tous là, Rané, Esdras, papa, Médé, Gouri, Pépère et m’onc Paul, un peu à l’écart comme toujours, attentif à la discussion mais prêt à se rendre si ses services pouvaient être requis, on sait jamais. Ils sont là, fatigués, parce que la journée commencée à la barre du jour comme de coutume a été dure. Ils ont bien pris en toute sept bons quintaux de morues et toutes à la ligne s’il-vous-plaît.

La blonde brune
Ils sont fatigués, mais ça fait rien, ça parait qu’ils sont heureux et parce qu’aujourd’hui, c’est pas pareil, y a du nouveau dans l’anse et c’est ça qui compte. Papa a sorti le cinq demiard sur la galerie avec les petits verres parce que le gin ça se boit pur et faut pas en prendre trop à la fois, rendu que demain c’est encore la fête des bottes de pêche. Le gin aidant, comme de bonne, on en vient par habitude à tirer des ripostes les uns sur les autres pour en arriver à l’histoire de Médé avec sa blonde de St-Majorique. La troublante histoire a commencé quand la visiteuse qui est plutôt brune est venue se promener dans la place chez sa tante Melda. La veille de son départ Médé ayant eu la chance de danser un set pour elle s’était senti tout drôle. Même qu’après avoir dansé pour elle une gigue simple des mieux réussie, la douce sensation devait persister jusqu’au temps qu’il se décide à en parler à son inséparable cousin et ami Sariâs, une affaire qu’il aurait jamais dû faire, rendu que Sariâs ne manquait jamais une occasion de s’amuser au dépend de qui que ce soit, ami ou pas.

D’une parole à l’autre, il convint d’envoyer une lettre à la blonde brune et maman en tant que maîtresse d’école se vit confier la tâche d’écrire, au compte à Sariâs. Comme de bonne, ce dernier en tant que confident et conseiller a assisté à la scène et à la toute dernière minute, provoquant une diversion pour éloigner maman et Médé, il se hâtait d’ajouter juste en dessous de la signature de ce dernier, « en as-tu une belle ».

Faut pas se surprendre, qu’une pareille question devait anéantir toute possibilité de réponse de la brune enfant. Médé eu tout l’heur de se morfondre à attendre pendant que Sariâs riant dans ses barbes veillait à entretenir l’espoir d’une chimérique réponse.

Dans l’anse, tout le monde sait que Sariâs a l’esprit présent « yé pas piqué des vers » comme ils disent. Goguenard ratoureur, il est fin comme le renard et rare sont ceux qui peuvent se vanter de pas avoir été surlingué par lui à un moment donné.

Très peu s’en réchappent mais faut dire qu’il a ses préférés et Médé fait partie de ce groupe restreint et quand au hasard d’une rencontre avec un gars de St-Majorique il apprendra qu’une fois de plus, il a passé en dessous de la patte de Sariâs, il mettra une piole à se remettre de son amour perdu et seul le secret espoir d’une bien aléatoire vengeance pourra avec le temps, lui faire oublier la déplorable et humiliante aventure. Rendu que ça se parle pas trop dans l’anse ? Au fond il sait très bien que contre Sariâs, pas de résistance, sinon lui donner raison de combiner d’autres machinations encore plus infernales. Non, non, une personne est mieux de se taire avec ça au plus sacrant pour que l’monde en parle le moins q’possible. Pour à soir en toué cas, yé grand temps d’aller souper avant d’aller étendre les rets, vu que le soleil est encore haut. Faudrait quand même pas s’amancher pour manquer de bouette demain. Le flacon de gin est presque flambé, les hommes sont réchauffés, Médé fait semblant de rien… On s’rait pas surpris qu’y pense à Sariâs.

La sucrerie
Du nouveau, le vent de narouet a passé la nuit et il n’est pas question de sortir au large aujourd’hui. Comme il reste du blé et du sarrazin à battre, Médé et Gouri vont se partager la tâche aidés de m’onc Paul qui va étendre le grain sur le plancher de la batterie et ensuite ramasser soigneusement la paille en choisissant la plus belle pour remplir la paillasse.

On bât le grain au « flo » (fléau), intrument formé de deux tiges de bois franc de longueur inégale, retenus ensemble par une lanière de cuir. Il s’agit de frapper sur les tiges pour en extraire les grains, qui seront ensuite tamisés pour enlever les impuretés et conserver dans de grosses poches de jute pour séchage avant d’être moulus en farine.

Papa et Méric eux autres, ont décidé d’aller pleumer du bouleau pour faire de nouveaux casseaux pour ramasser l’eau d’érable le printemps prochain. Ils sont partis de bonne heure avec un petit lunch, une coupe de beurrées de mélasse, de la morue boucannée et du thé. Ce qui est curieux, c’est qu’en plus de leurs grands couteaux et d’une petite hache, ils ont chacun un grand sac sur le dos dont l’un laisse dépasser ce qui semble bien être un bout de rets. Ils devront marcher au moins cinq milles avant d’atteindre leur talle de bouleaux et pendant un bon trois heures, ils tailleront et pleumeront chacun un ballot d’écorce de première qualité, d’au moins cent livres chaque, assez en tout cas pour remplacer les casseaux brisés au cours de la dernière saison de sucre. Papa a fait un feu pour faire du thé et ayant bien mangé tous les deux, il est temps de transporter les ballots d’écorce à la cabane qui est bien à deux milles plus bas, vers l’est, en gagnant le lac de la sucrerie.
Il vente assez fort mais dans le bois on est ben, y a pas de mouches, ça sent bon, on voit que l’automne s’en vient. La « trail » est étroite, faut souvent passer par-dessus des corps d’arbres et Méric qui ferme la marche, à l’occasion de recevoir des coups de harres sur les babines qui provoquent des réactions verbales d’un religieux douteux dont papa se régale sous cape. Enfin on vient à bout d’arriver à la cabane et après avoir serré les précieux ballots d’écorce le temps est venu de repartir en passant sur le bord du lac qui comme par hasard est surpeuplé de truites, au point qu’on les voit dans rien d’épais d’eau. Heureusement qu’ils sont arrivés à temps et surtout qu’elle bonne idée qu’ils ont eu de monter un bout de rets. L’opération sauvetage consistera à lancer un câble à Méric auquel est attaché le bout de rets. Il s’agit ensuite de ramener les deux bouts ensemble pour cueillir les précieuses captures et après deux essais, les deux sacs auront été remplis à capacité.

Tout en rendant service à la nature en égalisant la population du lac on pourra faire des conserves de truite pour l’hiver prochain et en manger quelques-unes à l’état frais histoire de changer un peu avec la morue qu’on mange sous toutes ses formes, quasiment à tous les jours.

En partant du lac avec leur charge, ils vont suivre l’ancien chemin de la compagnie qui est quand même un peu plus large et qui permet aussi de voir les couvées de perdrix, les crottes de lièvres et les autres nombreux indices de la présence de chevreuils, de bêtes à fourrure ou même d’orignals parce que le temps de la chasse sera bientôt là et c’est toujours mieux de savoir où est le gibier.
En arrivant à la mer, ils vont passer en haut de la terre à Frid et par derrière le coteau su Clophas de façon à gagner la maison sans être vus des voisins pour empêcher le placotage, « on sait jamais ». On a rempli une grande cuve à laver de belles truites dont la plus petite pèse bien dans les trois livres. Ils sont venus voir, le grand’père Auguste, m’onc Paul, Gouri, Rané et Médé qui s’informemt naturellement s’ils ont vu des pistes d’orignal. Bien sur qu’ils en ont vu dit papa et y a d’la perdrix pis du lièvre et pas mal de chevreux, c’est certain qu’on manquera pas de viande l’hiver prochain. « En tous cas dit Méric pour moé, c’est une permission du Bon Dieu qu’on soit arrivés au lac à temps pour sauver cette truite là.

Venant de Méric et approuvé par papa de la tête, une telle rassurante déclaration vient mettre le point final à une autre journée fertile en événements aussi variés que nombreux surtout quand couronnés par un festin à la truite de ce bon vieux lac à la sucrerie.
( À suivre en juillet…)

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