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Poivre et Sel

Dans No 03 - Avril-Mai 2017. par

Solidarité

On a des bras, on a du cœur…

Extrait de : Grande-Vallée, Fille du Saint-Laurent.
Manuel Brault

Le jour de la Terre vient de passer. Les propos que je tiendrai seront d’abord terre à terre puis ils deviendront sérieux comme ceux du pape 

Laissez-moi donc vous raconter ma première petite anecdote. Dernièrement, alors que je me présentais à la pratique hebdomadaire de la chorale, j’ai entendu deux bruits dans chacune de mes oreilles. Ces bruits sont un signal, une alerte : les piles qui me permettent d’entendre sont « à terre ». J’ai tenté sans succès d’entendre les consignes du directeur. MUTE  Je n’ai pas dit un mot et j’ai filé à l’anglaise vers la sortie afin d’aller me recharger. Toutes les femmes ont tourné la tête  Inquiètes  Sans plus. Monsieur le directeur aurait dit : je crois que monsieur Jean-Claude n’a pas aimé la nouvelle chanson. Bonsoir, il est parti  À mon retour, les batteries rechargées, la belle Hélène qui avait compris mon problème m’a dit : tu devrais te faire poser un mini-panneau solaire sur la tête. Ma femme, assise près d’Hélène a répliqué : une éolienne ferait mieux l’affaire. Ça le booste encore plus  Ah  si les sourds entendaient, le monde serait moins drôle 

J’avais deux tantes que j’aimais bien Jeannette et Ida, sœurs de mon père. Et ma deuxième anecdote me les a rappelées. Je me dois cependant d’avertir mes deux cousines : Jasmine et Lyne que l’héroïne de ce qui va suivre ne concerne pas leur mère bien qu’elle en porte le même nom.

  J’avais lu dans « Gaspésie, belle et insoumise » il y a quelques années un fait rapporté par Sylvain Rivière et le dernier Magazine Gaspésie fait aussi état de ce fait pour le moins cocasse  Il s’agit d’un morceau d’histoire où des gens du passé ont rendu hommage à une femme appelée Ida et cet hommage ne ressemblait en rien à celui réservé à Jeannine Sutto  Comme je ne voudrais pas faire mentir le proverbe : jamais deux sans trois, je rapporte moi aussi pour ceux qui n’ont lu ni Rivière ni le magazine, ce fait humoristique de la petite histoire des gens de Maria, du côté de la Baie-des-Chaleurs, et qui concerne une de leur femme entrepreneure. Être entrepreneure, à la fin des années 1940, c’était pour le moins très exceptionnel  Madame Ida, car à mon avis, il faut dire madame Ida, avait mis sur pied, un commerce de matelas. Elle savait que cette pièce du lit a deux fonctions : se reposer ou de se fatiguer. À cette époque c’était assurément, 50-50. Question de stimuler l’industrie d’après-guerre dans son coin de pays, elle anticipait qu’aucun président américain ne s’opposerait à sa gestion de l’offre, si madame tentait l’expérience et ce bien avant le traité de l’ALÉNA                               

Son commerce se situait à la jonction d’un chemin tracé en Y et ses panneaux publicitaires souffraient de visibilité en raison des énormes nuages de poussière qui les aveuglaient par temps sec. Dans le temps, pour combattre les rafales de poussière, on répandait de l’huile sur les routes ou comme les gens du coin le disaient, on graissait la route. Il fallait que la politique s’en mêle pour que ces petits chemins reçoivent les traitements du jour. Rien de nouveau sous le soleil  Le curé de mèche avec le député avait annoncé en chaire que, si les gens votaient du bon bord, il verrait personnellement à graisser la Fouche-à-Ida  Selon Sylvain Rivière, ces propos ont valu au curé Paradis, une douche froide à la maison de retraite de Cap-Noir, là où les âmes devenaient blanches. Selon moi, l’appellation « Fourche à Ida » n’est pas plus cocasse que la « Craque de ma tante Jeannette » que le ministère des Transports à l’époque avait si banalement baptisé « La G-103 »          

J’en viens donc à mon propos sérieux qui parle de solidarité.

L’année 2017 marque le 175e anniversaire de fondation de Grande-Vallée. Comme cet évènement mérite d’être fêté, une équipe d’artistes a souligné magistralement la fête en créant de toute pièce une comédie musicale qui a été jouée deux fois à guichets fermés. Les Brault et les Lebreux ont été les créateurs-entraîneurs qui ont mobilisé les voix de « Grande-Vallée, fille du Saint-Laurent ». Dans un premier temps, nous sommes portés surtout par des chansons émouvantes et envoûtantes relatant les péripéties de nos ancêtres alors que la deuxième partie du spectacle célèbre l’histoire plus récente de notre village. Ces deux parties du spectacle ont été des succès. La solidarité était au rendez-vous. Bravo et merci à madame Solanges qui a monté le projet. Merci aussi à la formidable équipe : musiciens, chanteurs, comédiens, directeur artistique, metteur en scène, éclairagistes, « sonorisateurs » costumières, publicistes, et tous les autres.

Après les fondateurs : Alexis Caron, les premiers Fournier et Minville est né chez nous, un maître qui a marqué à sa manière le développement de notre village. Tout le monde a pensé à Esdras Minville. Monsieur Minville occupait le poste de directeur des Hautes Études Commerciales à Montréal, il a écrit une quinzaine de livres qui parlent d’économie, de développement des régions du Québec et une fois il a pris des vacances pour ouvrir à l’habitation un territoire que les gens appellent encore la « colonie » de Grande-Vallée. Pour les petits animaux et les oiseaux, il s’agit, comme j’aime l’appeler, du « Grand-Vallon ». Tout le long du chemin qui sillonnait ce territoire, des pancartes mobilisantes avaient été posées sur les talus suite aux instances du maître. Sur la première pancarte, dans le chemin du Grand-Vallon, était écrit : Division entraîne ruine  Les gens d’alors munis d’un certificat de location et secondés par le curé Bujold, l’homme de terrain de monsieur Esdras, ont pris cela au sérieux et ils se sont mis à défricher la terre en vue d’y faire de l’agriculture. Les colons ont tout fait. Défrichant et cultivant leur terre, recueillant les pleurs des érables, ils ont, pour la poésie, laissé aux abeilles, les fleurs et leur miel. Dans un temps record, sans s’enfarger dans la paperasse, ces gens ont fondé une coopérative forestière qui a duré une trentaine d’années. La solidarité était au rendez-vous.

Deux moments de solidarité vécus dans la Gaspésie du Nord ont été des coups durs, mais n’ont pas tué une Gaspésie insoumise.

Le premier est rapporté dans « La révolte des pêcheurs, l’année 1909 en Gaspésie » de Jacques Keable. C’est l’histoire des pêcheurs de Rivière-au-Renard qui ont manifesté contre l’exploitation des marchands de poissons qui étaient de mèche avec le député du temps Rodolphe Lemieux. En regardant Rivière-au-Renard aujourd’hui, on peut assurer que les coups durs reçus lors d’un procès digne d’un grand Guignol ne sont pas venus à bout de la solidarité des gens de ce village.

Le deuxième évènement est survenu cette fois, en 1970. Les plus âgés d’entre nous se souviennent de la création du parc Forillon. L’histoire sous forme de roman portant le titre « La bataille de Forillon » a été écrite par Lionel Bernier, l’avocat qui a défendu les droits des expropriés de ce bout de péninsule. Sans aucun avertissement, toujours de mèche avec l’appui du député du temps, le docteur Guy Fortier, les premiers ministres Pierre-Elliot Trudeau et Robert Bourassa ont créé ce parc. Je pense qu’en ce temps de turbulence au Québec, il a été difficile de mobiliser les gens face à une pareille machine de destruction massive. Il est sûr que la solidarité des gens a reçu un coup dur, mais ces Gaspésiens insoumis du bout du monde sont en train de reconquérir leur solidarité de jadis. 

Dans cette même ligne du temps, tous les Québécois vivaient la disparition lente de la grande noirceur, mais d’un bout à l’autre du pays, y compris à Grande-Vallée et dans les villages environnants, les gens voyaient clair malgré tout. Il faut admettre qu’à cette époque, la vie de la ville ressemblait pas mal à celle des campagnes, on a qu’à lire la Petite Patrie de Claude Jasmin pour s’en convaincre. Le début des années 1960 a changé la donne. Des études de grands savants, le nez et les yeux collés sur Montréal et Québec, ont programmé la disparition de la réalité économique et sociale des régions. Pour André Raynauld, l’équation est simple : « Il n’y a rien de répréhensible à supprimer la pauvreté et le chômage dans une région peu développée en attirant la population dans une ville dynamique […] », et « parier sur l’innovation et le progrès signifie concrètement que les efforts de développement pour le Québec doivent porter sur la région de Montréal. Cette région est le seul foyer autonome de dynamisme dans la province de Québec ». Le jeu est simple, en bref, l’État soutient l’industrie en ville, augmente les services, crée du travail, parallèlement à la création dans les régions de « maigres supports sociaux » dans le but d’empêcher les gens de crier au meurtre. 

Plus près de nous, le 20 mars dernier, suite à un combat qu’ont mené des Gaspésiens supportés cette fois par leur député Gaétan Lelièvre, le ministre de la Santé et des Services sociaux a annoncé l’instauration de services d’hémodialyse en Gaspésie. Le ministre a aussi annoncé l’agrandissement de l’hôpital de Gaspé pour les services d’urgences et de soins intensifs. Dans le journal de l’Est, le Gaspésien, du 4 avril dernier, le député monsieur Lelièvre a signé un article qui va comme suit : « Profitons de ce bon moment, apprécions-le, réalisons à quel point le travail du député conjugué avec l’implication citoyenne peut donner des résultats concrets et, surtout, continuons notre travail tous ensemble pour l’avancement de nos autres enjeux sociaux et économiques en Gaspésie. »

Dans la même page, Jean-Pierre Blier pour Solidarité gaspésienne fait état du mal de vivre des Gaspésiens. « La principale embûche que nous rencontrons dans la tournée de la région, c’est la “désillusion” chez un bon nombre de Gaspésiens et Gaspésiennes ». L’effondrement industriel dans tous les secteurs de base : forêt, pêche, baisse de la population et de l’achalandage touristique confirment nos inquiétudes face à l’avenir. Le chacun pour soi et un état qui abandonne son soutien aux régions devraient nous alarmer  Blier continue : c’est l’entraide qui a permis à nos ancêtres de s’établir, vivre, d’élever leurs familles et de créer la richesse. Qu’avons-nous besoin pour contrer ce défaitisme  Un chef régional fort  Mais, l’histoire nous apprend qu’il n’y a pas de messie sans apôtres. Il faut donc à ce leader la capacité de mobiliser solidairement le plus grand nombre de citoyens. Dans quel but  Pourquoi pas la création d’une assemblée constituante gaspésienne à l’instar de coins de pays à travers le monde qui connaissent le succès  Ou toutes autres formules innovantes. C’est comme si les vieilles formules avaient besoin de profond ressourcement  Bref, de l’optimisme  De l’enthousiasme  De l’espoir  Avons-nous recensé tous les nouveaux arrivants dans nos villages  Leur avons-nous souhaité la bienvenue  Pourtant, ils font partie de notre richesse…

Hier soir, j’assistais à une fête où l’on reconnaissait l’action commune des bénévoles dans ce pays de l’Estran. Tous les propos tenus par les animateurs : Solanges et Marc-Antoine et des maires faisaient référence à une vision commune forte et c’est du discours de Marc-Antoine qu’est sorti le mot : solidarité. La vie d’un village, c’est l’action des gens qui manifestent leur solidarité par exemple en scandant So, So, So, solidarité dans les différentes causes qu’ont à cœur les gens de nos villages. Que l’on se souvienne des efforts de mobilisation réussie dans les années 1970 pour le maintien à Grande-Vallée des niveaux 4 et 5 de l’école Esdras Minville  des manifestations percutantes pour la survie de l’usine de sciage des années 1970, 1983 et 2008  des gestes répétés de solidarité pour que le CLSC continue de donner tous ses services à la population 24 h/24, sept jours sur sept. Le travail de résilience qu’effectuent nos réseaux du centre d’action bénévole, de multiservices, de la maison des aînés, avec l’appui des organismes du milieu : les Lions, les Chevaliers de Colomb, les Filles d’Isabelle, le Cercle de Fermières, de la fabrique, de l’âge d’or, des 50 ans +, du journal Le Phare et les divers comités entre autres : chasse et pêche, sports et loisirs. N’oublions pas que nos acteurs économiques : hôteliers, épiciers, quincaillers, forestiers, camionneurs, jeunes écologistes, et les acteurs des milieux : municipal, culturel, de l’éducation et de la santé, etc, sont fortement redevables aux actions découlant du bénévolat, gardant ainsi, précieuse, la vie dans nos milieux.

Bravo  Et au nom de tous les Estranais et Estranaises, merci à tous ceux et celles qui osent un geste 

1 – Les orientations du développement économique régional dans la province de Québec. Benjamin Higins, Fernand Martin, André Raynault, 21 février 1970, p. 145.

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