Poivre et Sel

Dans No 02 - Mars 2017. par

L’invitée

On ne choisit pas un chat, c’est lui qui vous choisit !
Philippe Ragueneau

Elle n’arrivait ni de la Birmanie, ni de la Somalie, ni des forêts norvégiennes. Non, elle n’avait pas connu les chats de gouttière, les itinérants de Montréal, les riches demeures de Westmount. Elle arrivait tout juste d’un pays où la vie lui rendait le quotidien impossible et non elle ne portait pas de bottes de sept lieux.

L’hiver, tout en tricotant ou filant de la laine, maman nous racontait les contes fabuleux de Grimm et ceux tout aussi fabuleux de Perreault. Nous aimions bien ces séances que l’on redemandait sans nous lasser. À cette époque, la mode et les fortunes ne se consacraient pas aux jouets, alors nos meilleurs souvenirs s’enracinent dans ces contes merveilleux. Bonjour Petit Poucet ! Bonsoir Geneviève de Brabant, à bientôt Cendrillon, Chat botté attends-nous… Maman se révélait bonne raconteuse, mais pas aussi habile que monsieur Antoine Fournier. Des fois elle hésitait parce qu’un mot important lui échappait. Quand la mémoire de monsieur Antoine faisait défaut, sans hésitation, il bouchait le trou avec une expression de son cru qui s’avérait souvent meilleure que le mot d’origine.

En cadeau lors des dernières fêtes, mon bas de Noël contenait « Les contes de Grimm » et le livre tout récent de Bernard Werber : « Demain les chats ». Mes petites-filles : Marion, Emma et Gabrielle savent que leur grand-père adore les belles histoires. Elles sont toutes jeunes et je crois qu’elles aussi reçoivent de leur mère de ces récits anciens, mais sans tricotage ni filage de quoi que ce soit. Les contes de Grimm et de Perreault ont traversé les siècles datant de l’époque de Louis XIV et ils demeurent toujours d’actualité. En décembre, entre deux pelletées de neige, je m’esquintais à la lecture aride du livre de Joseph E.Stiglitz « Le prix de l’inégalité ». Ainsi, mes petites-filles m’ont offert le prétexte idéal pour oublier cette lecture trop sérieuse pour ce temps de réjouissances. J’ai mis Stiglitz sur la tablette et c’est avec bonheur que je me suis rafraîchi la mémoire en lisant ces vieux contes dans leur formulation d’origine. C’est-à-dire avec tout ce que le contexte de l’époque impliquait en termes de violence. Grimm et Perreault n’avaient rien en commun avec Walt Disney et sa version sirupeuse de ces contes.

Bon, je reviens à mon histoire. Un soir glacial d’hiver, il y a trois ans, j’ai entendu un petit grattement en provenance de l’escalier extérieur de notre maison. Je me suis approché de la fenêtre et j’ai pu apercevoir ce qui ressemblait à une petite chatte de par sa fine taille et son allure craintive. Mon cœur a fondu. Mais en m’apercevant, elle a pris la poudre d’escampette me confondant sans doute avec des fantômes qui peuplaient ses nuits. J’ai quand même pris le risque de lui apporter à manger. Au cours de la nuit, elle est revenue, car le lendemain les victuailles avaient disparu. Le soir suivant la revoilà, implorante, telle la petite fille aux allumettes. Mais elle décampait dès qu’elle m’apercevait, gagnant refuge dans le boisé d’épinettes où elle jasait sans doute avec les lièvres et les perdrix, mais faisait sûrement la chasse aux souris, aux mulots et aux écureuils. Je la voyais courir ses victimes au loin. Et chaque soir elle revenait pour son « snack » ! Avec les semaines, elle se faisait moins sauvage. Par une fenêtre de la cuisine, je pouvais l’observer. Elle mordait dans son souper, relevait la tête et me regardait en tentant de capter mes véritables intentions. Farouche comme une gitane, elle devenait de plus en plus belle avec son long poil gris cendré. Dans sa figure, outre un œil adoptant une ouverture oblique, j’apercevais quatre traces verticales de couleur pâle. Ces traces colorées se présentaient là où chez les humains les rides marquent la dureté de l’âge !

Il a fallu trois mois de ce manège pour qu’elle accepte un câlin. Une fois, à la barre du jour, j’ai pensé l’appeler en sifflant comme sifflent tous les siffleux. Sortant du bois en courant à toute allure, la chatte s’est assise à une dizaine de mètres de moi et m’a étudié tout en philosophant en paix, dans l’aube menacée par le soleil dont les premiers rayons frôlaient la crête des montagnes à l’est. Elle parlait avec ses pattes, fouillait tantôt son cou, tantôt ses oreilles, tantôt son postérieur dans une gymnastique digne des maîtres yogis ! Enfin heureuse ! Comme Bernard Werber la chatte affirmait que l’avenir appartient à ceux qui se lèchent tôt !

Dans l’été suivant, je la perdais de vue durant de longues journées. J’ai cru que ma présence l’importunait. Certains jours, de loin, je la voyais couchée sur une vieille souche. Pendant de longues minutes, elle ne faisait aucun mouvement. Seule, elle semblait rêver. Rêver à ses origines, loin de plusieurs centaines de milliers d’années. À la même époque que la naissance des hommes quoi ! À la même époque que le gros météorite venu du fond de l’espace en frappant la Terre a causé la disparition des dinosaures. Ou bien, plus terre à terre, elle voyait des surlonges de souris pour son dîner ! Elle entendait le bruit des moteurs d’avions qui relient les vieux pays à notre Canada. Elle soupirait quand passaient les ondes des grandes capitales, dictant le sort de nos villages en perte de vie. Mais, ce n’était qu’un chat ! Un chat avec une ouïe très développée, sensible aux sons de très hautes fréquences ainsi qu’à la perception de faibles bruits. Puis le vent dominant de l’ouest la réveillait tout à fait et elle quittait sa souche. Les jours de l’été arrivés, elle a alors adopté le patio pour prendre de longues siestes. Pour cause, son petit corps s’arrondissait. Ma belle gitane attendait des petits ! J’en ai déduit qu’elle avait comme la Belle au bois dormant, rencontré son prince charmant !

Soudain, sortant de la lune, elle se mettait à bouger langoureusement : tourne sa tête, se donne un coup de patte dans les oreilles, regarde ce décor de plaine et de montagnes en se disant: voilà le Grand-Vallon ! Le fiston de la Grande-Vallée !

Plusieurs matins, je l’ai aperçue qui s’en allait à la rivière. Aurait-elle commencé à pêcher ? Je me suis demandé si, l’été, ses repas du jour ne se composaient que de menu fretin. J’ai bien tenté de savoir ce qui l’attirait vers les broussailles près de la rivière. Si j’essayais de la suivre, elle mettait fin à sa course et revenait me voir. Elle avait l’air de se dire en frôlant le bas de mon pantalon : – tu n’as pas d’affaires ici. Retourne chez toi !

Son attitude froide à mon égard m’a fait soupçonner que madame avait accouché. Elle cachait ses chatons dans les broussailles longeant la rivière. Malgré mes incursions, je n’ai jamais trouvé le berceau des petits.

Par un midi ensoleillé, dehors près de la maison, je jasais avec Mélanie, une universitaire en quête d’informations pour rédiger une thèse ou quelque chose du genre sur un pays aux paysages intouchables. Soudain, voyant les branches d’une spirée s’agiter, elle me dit : – bien, voyons donc, regarde les beaux petits chats ! Miracle ! La maman des chats m’avait ramené ses petits. Me faisant confiance, elle les avait abrités sous le patio d’où ils s’amusaient à sortir pour explorer leur nouvel univers. Il y en avait six de toutes les couleurs : caramel, noir, gris, tigré. Leurs vœux comme au temps des Romains : du pain et des jeux.

J’ai examiné les yeux des chatons. Simple vérification, car le médecin de famille de la mère avait détecté une ressemblance avec les chats persans. Oui, persan, car la chatte louchait de l’œil gauche vers l’intérieur. C’est un strabisme léger qui n’a pas l’air de l’incommoder dans ses chasses aux petits oiseaux, écureuils et souris. Mais cela n’empêche pas ses yeux de briller le soir en regardant une lumière. La nuit, les yeux des chats sont plus sensibles à la lumière que les nôtres. En effet, il y a plus de bâtonnets au niveau de sa rétine. Or, ce sont ces cellules qui servent à voir par faible intensité. Ainsi, plus il y en a, mieux l’on distingue notre environnement dans la pénombre. Quand leurs yeux sont grand ouverts, ils voient très bien grâce aux lumières naturelles de la nuit (lune, étoiles, environnement lumineux…). Selon les estimations, ce bel animal voit trois à huit fois mieux que nous dans un endroit sombre. C’est pour cela que l’on dit que le chat est nyctalope !

Pourtant, s’il se trouve dans le noir total, il sera lui aussi perdu et ne pourra pas plus voir que vous et moi !

À ce moment, les chatons ne présentaient pas de symptôme du gène du strabisme. Ils ont été adoptés dans de bonnes familles comme s’ils étaient des immigrants attendus. La chatte a subi la grande opération. Adieu les princes charmants ! Mon généreux voisin Sylvain lui a construit une maison chauffée pour l’hiver. Elle a pris l’attitude des retraités : mange, dort, voyage !

Petit à petit, elle s’est incrustée dans notre chez-nous. Des ratons laveurs ayant pris d’assaut sa maison, elle n’a plus voulu y séjourner et elle s’est consacrée reine de notre foyer. Fière, indépendante, à la limite « snob » elle a lentement mais sûrement pris ses aises dans la maison, nous reléguant ma femme et moi au statut de serviteurs. Cependant, j’avoue que cet esclavage est bien doux.

Minette, c’est ainsi qu’on la nomme, laisse ses touffes de poils angoras un peu partout : dans mon fauteuil préféré, sur mes pantalons, ou une chaise berçante. Lorsque je suis occupé trop longtemps à l’ordinateur, elle vient se coucher sur le clavier me signifiant qu’elle existe. Le soir, je dois lui offrir une place sur mes genoux, car elle aime bien regarder « Unité 9 » ou le « hockey des Canadiens ». Comme si elle savait que je suis malentendant, elle ne parle pas, ne chante pas, ne miaule pas. Tout au plus, ronronne-t-elle discrètement ! Elle communique avec le langage des sourds, seulement par signes. Quel instinct ! On se comprend bien elle et moi. Elle est mon invitée !

Le soir à l’heure du coucher, c’est avec ses yeux qu’elle me demande d’aller la border ! Mais comme un enfant qui ne s’endort plus, sitôt seule, elle s’amuse avec tout ce qui lui tombe sous la patte.
Croyez-moi, je me sens privilégié, car si au départ elle était mon invitée j’ai la certitude aujourd’hui que c’est elle qui a choisi de m’adopter.

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1 –  http://www.pourquois.com/animaux/pourquoi-chats-voient-nuit.html

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