Poivre et Sel

Dans No 10 - Décembre 2016. par

Il était une fois…

Lorsque vous lui ouvrez la porte,
la magie est partout.

Olivier Lockert

Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, est arrivé un évènement que j’aimerais vous raconter. L’hiver, avec ses grosses tempêtes de neige, avait recouvert champs, lacs, rivières, montagnes d’un joli manteau blanc. Monsieur Jules était un vieil ermite amoureux de la nature qui habitait le royaume des dix milles dans l’arrière-pays de Grande-Vallée. Il chérissait sa solitude d’ursidé sans qu’il se coupe tout à fait des gens de son village. Depuis des lunes, monsieur Jules était autonome en tout et vivait dans sa forêt, loin d’une dizaine de milles de la mer bruyante et du va-et-vient continuel de ses citoyens. Il habitait une cabane faite de billes de bois ronds qui parfument de résine cet espace à aire ouverte. Le poêle dégage une chaleur dans la nuit éclairée par des chandelles qu’il a reçues du curé. Son bois de chauffage qu’il a cordé dans un petit hangar a été bûché au printemps et a passé l’été à sécher durant des jours entiers de soleil. À l’accoutumée, avant de s’endormir, il jette un coup d’œil par la porte entr’ouverte et entend les coyotes descendre la montagne en hurlant à la recherche de quelques lièvres égarés.

Ce soir, aucun son, aucun bruit sinon le crépitement du poêle et un doux froufrou qui ne menace en rien le sommeil que va prendre monsieur Jules. Monsieur Jules sait que la plupart des animaux de la forêt roupillent dans leur terrier choisi dans les jours frais du début de l’automne. Quelques-uns se réveilleront un p’tit bout de temps, d’autres dormiront jusqu’au printemps. Même l’ourse va accoucher, à moitié endormie, dans le mois de février. Ah oui il y a aussi la musique de la rivière qui coule son eau en cascades. Demain, de multiples décorations de cristal de glace seront formées par les caprices de la rivière. Sous de gros glaçons penchés dans le bord du cours d’eau l’est un trou chaud. Durant toute la saison froide, ce trou jouera le rôle de cheminée permettant à la

rivière de respirer.
Depuis quelque temps, monsieur Jules est affligé d’un mal bien étrange. Il oublie. Il oublie même de manger, surtout depuis qu’il n’a pas pensé d’éteindre le feu sous le chaudron qui cuisait son repas. Il a peur alors il mange froid. Il oublie le jour qui passe. Était-ce mardi ou mercredi ? Le calendrier ne sert plus à rien, il oublie ce qu’il a fait hier. Il retrouve parfois ses ustensiles dans la boite à bois. Et ça le rend perplexe. Où avait-il donc la tête ? Parfois dans ses itinéraires, il doit interroger les arbres pour retrouver son chemin lorsqu’il va faire ses achats au village ou faire la ronde pour la levée de ses pièges. Il reste alors là, immobile, attentif aux réponses. Monsieur Jules achète localement, mais vend ses fourrures à la Compagnie de la Baie d’Hudson qui le vole littéralement. Il n’achète pas beaucoup, mais lorsqu’il quitte le village pour la forêt, son pack sac est rempli. Sur le retour, il visite quelques parents et amis, il les fait rire avec des histoires qu’il est seul à connaitre. Mais hélas oui, monsieur Jules oublie de plus en plus souvent ! C’est comme si un vilain lutin lui dévorait un morceau de mémoire chaque jour. Pourtant, sans qu’il sache pourquoi, au mur, son horloge l’interpelle, lui fait signe, c’est une véritable fixation. Au fil des jours, il lui a été infidèle, il oublie de la remonter et il ressent du remords. Inconsciemment, du mystère l’enveloppe un peu à la manière de la vapeur qui s’élève parfois au-dessus des champs dans la colonie en début d’automne. Ça ne devrait pas arriver et il est un peu inquiet. À ces moments, il invoque des êtres supérieurs dans ce qui ressemble à une prière que sa mère lui a enseignée et il retrouve la paix. Et il poursuit son quotidien qui se résume à une simplicité « volontaire ». Et souvent, il se remémore ses souvenirs de trappeur. Des fois, dans son recueillement solitaire, il se surprend à « gosser » des bouts de bois pour en faire de petits objets utiles : des bougeoirs pour ses chandelles, des grattoirs, des boites pour ses trouvailles, des pots pour ses fleurs en été, des gobelets dont il décore sa table. Il protège aussi, pour le jour où les arbres fruitiers recommenceront à fleurir, une colonie de champignons qu’il nomme à juste titre : morilles. Les fées visiteuses adorent. En pensée, il refait mille fois le sentier qui le mène à ses pièges. Pour cela, il doit traverser la rivière. Un castor ayant bâti une digue de branchages tout près, monsieur Jules l’empruntait comme si c’était un ponceau. Souvent, déséquilibré, il se retrouvait dans l’eau jusqu’aux épaules et il devait faire demi-tour pour aller mettre des vêtements secs.
Ce soir, dans son camp, un sapin planté dans le coin, entre la table et la fenêtre se demande ce qu’il fait là. Monsieur Jules le trouvait beau, il l’a coupé, mais ne sait plus pourquoi. Dans ses heures de solitude parfois, monsieur Jules se fâche : les souvenirs sont devenus évanescents. Certains ne sont plus au rendez-vous, il leur en veut, et donne de grands coups de colère dans les murs de sa confusion. Ha quelle dévastation que de ne plus savoir qui l’on est, d’où l’on vient, où l’on va ! Encore des nuits de feu à traverser !

Pourtant, notre vieil ermite savait reconnaitre le chemin du loup cervier, celui de la belette, du lynx, celui de la marte. Une fois, de l’autre côté de la rivière, au début de l’été, en louvoyant, il a traversé une montagne le menant au lac de la ferme, une des multiples sources de la rivière Madeleine. Là, il s’est arrêté, car sur la berge nord du lac, à travers les bois de corbeau, poussait une fleur rare, le cypripède royal : magnifique orchidacée de nos milieux humides. Le cypripède royal est l’emblème de l’Ile du Prince-Édouard et du village de Grande-Vallée. Monsieur Jules protégeait ces colonies de plantes rares. Plus tard, il a fallu un groupe de personnes ignorant la présence de cette précieuse flore pour faire disparaître l’écosystème fragile de ces fleurs en y aménageant une aire de pique-nique.

Comme il habite dans ce royaume lointain, monsieur Jules n’a pas souvent de visite, mais chaque jour, à la brunante six petites souris et un écureuil gourmand viennent débarrasser sa table et son plancher des miettes de pain qu’il a oublié de ramasser. Il a donné un nom à chacun et chacune. Il leur parle. Les amadoue. Leur chante des chansons. Et souvent, il s’adresse à eux et comme une vieille maman, il doit les nommer les sept avant de trouver le bon nom. Il confond les noms, mais se souvient bien de la robe de l’une, de la moustache de l’autre, des yeux de feu d’une autre, des petites oreilles de la plus jeune, de la voix de celle qui donne le ton ou de la gourmandise du seul mâle de la petite troupe. Avant de le quitter pour leur nuit de sommeil, les petites souris lui font une douce et lente sarabande en suivant le rythme martelé par les pieds de l’écureuil, assis sur un cruchon Masson.

Durant cette veille de Noël, la nature s’est définitivement endormie. Au père Noël, monsieur Jules n’y croit plus depuis la fin de son enfance. Là où il vit, ce sont plutôt les fées qui lui rendent visite. Ce soir, il n’y a rien sur la table. Mais, on le sait, les fées se nourrissent surtout de beauté, de grâce, de bonté. C’est facile à digérer. Et dans son cœur, monsieur Jules en a plein en réserve.

En cette nuit du 24 décembre, soudain, une irrépressible intuition l’envahit lorsqu’il redécouvre son horloge. Comme si instantanément les synapses de sa mémoire s’étaient alignées. Son horloge, un héritage qui sonne le quart, la demie et l’heure. Bien sûr il faut la remonter. Car à quoi sert une horloge si elle n’indique pas le temps. Avec ses gros doigts pleins d’arthrite, il la remet à l’heure, amoureusement, religieusement. Il y a des réminiscences qui lui éclatent la tête comme des feux d’artifice. Il est fébrile. C’est ça qu’il doit faire : remonter son horloge. Remonter son horloge… Tic, tac, tic, tac. Oui, oui, remonter son horloge ! Il attend. Une certitude s’impose. Quelque chose va se passer. Il doit s’asseoir au bout de sa table. Il roupille par intermittence au rythme des secondes qui s’égrènent en lui soufflant : patience, patience, patience.

Dix… onze… douze ! Miracle au dernier coup de minuit, la misérable cabane de monsieur Jules se transforme en un véritable château. La table regorge de tourtières, de ragoûts, de tartes, de gâteaux, de vins raffinés. Les arômes appétissants réveillent toute la faune du royaume des Dix Milles. On les aperçoit déjà se pointer le museau aux fenêtres anticipant le festin ! La vieille vaisselle ébréchée devient fine porcelaine, les gobelets : coupes de cristal, les vieux ustensiles : argenterie rutilante, les misérables bougies : candélabres aux mille feux. Monsieur Jules est en extase. Il savait, se doutait bien que cela devait se produire. Dans un vieux repli de ce qu’il lui reste de mémoire, il se souvient que son horloge, c’est plus qu’un héritage, c’est un objet précieux, un objet magique !

Le sapin oublié dans son coin s’enguirlande et s’illumine. Des notes de guitares et de piano résonnent en douce folie dans tous les coins de la maison de monsieur Jules. Un concert se prépare. On entend des accords… oui, oui, les harmonies de Jean-Maurice et de Dan. Et MAGIE de Noël, les six petites souris sagement attablées se transforment en six magnifiques et adorables fées. Et l’écureuil gourmand devient leur chevalier servant ! Les yeux humides d’émotion, le cœur débordant de tendresse, l’esprit devenu clair, monsieur Jules les nomme par leur vrai nom : Jessy, Anne, Mélanie, Camille, Marie-Frédérique, Julie-Alice et Sylvain tous virtuoses de la chanson ! L’ensemble vocal chante pour lui. Juste pour lui, un concert intime pour sa mémoire qui trop souvent l’abandonne. Il retrouve les plus beaux refrains de son enfance. Les fées et leur chevalier servant l’entourent en lui assurant que désormais, grâce à leur concert, son bien-être, sa quiétude et son confort sont assurés. Et comme le dit la chanson, ses souvenirs deviendront des cerfs-volants.

Dans le royaume de l’Estran, non, non, non, personne ne va oublier son nom !

Joyeux Noël ! .

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