Poivre et Sel

Dans No 09 - Novembre 2016. par

La migrante

 

Je suis le rêve de l’homme, partir, revenir, et repartir. Je suis une femme envolée, une femme en liberté. Mère couveuse, grand-mère pensive. Je suis une lettre dans le ciel, la lettre « V », parfois un « I ». Je suis un message dans le ciel, une réclame aérienne, nous écrivons ensemble le mot « VIE », au moins deux fois par année.

Serge Bouchard, Bestiaire II, l’outarde.

Elle est arrivée sur une fin d’après-midi à la mi-octobre. Je n’avais jamais reçu une telle visite ! Je l’ai regardée. Elle avançait librement comme chez elle sous les arbres cherchant une place sûre pour y passer la nuit. C’est ce que je croyais. Était-ce plutôt une réfugiée en quête du gîte et du couvert ou une clandestine fuyant un territoire devenu inhospitalier ?

L’histoire de son peuple est longue. En la voyant, j’ai pensé que la civilisation n’a pas évolué au même rythme que notre univers. Lorsque l’on évoque la naissance de l’univers et ses êtres vivants, au moins deux choses entre autres sont à retenir : milliards d’année et évolution. Selon les savants, l’univers aurait environ treize ou quatorze milliards d’années. On assiste ainsi au commencement du temps et de l’espace, des premiers matériaux qui ont formé l’univers en termes de nombreuses galaxies et d’êtres vivants.

Depuis, l’univers est en expansion, les êtres vivants sont en évolution. Ainsi les oiseaux descendants des dinosaures seraient apparus il y a quelque deux-cent-millions d’années. L’homme, ayant avec les singes un ancêtre commun, serait apparu il y a quatre-vingt-cinq-millions d’années. Il y a des créatures à sang chaud tels les êtres qui vivent sur la terre ferme comme l’homme, plusieurs animaux et les êtres à sang-froid comme les poissons, les reptiles et quelques mammifères dont la baleine. Le temps  navigue dans un bateau qui ne va pas vite! Notre terre réchauffée par le soleil connaît des zones froides, tempérées et chaudes. Pour les êtres vivants, la température est une donnée importante. Chez certains êtres comme les oiseaux, la plus importante quantité de chaleur leur vient de leur métabolisme, c’est-à-dire des réactions chimiques internes qui transforment leurs aliments en énergie. Pour les humains, la source de chaleur provient surtout de la température ambiante. On sait cela en pensant au mois de juillet et au mois de janvier. Plus un être est petit, plus il a besoin de chaleur. Et j’ai été surpris d’apprendre que si l’éléphant produisait sa chaleur au même rythme que l’oiseau-mouche, la grosse bête cuirait littéralement sur place[1].  Pour les scientifiques, « la petite taille générale des oiseaux anciens » expliquerait un plus grand besoin de chaleur d’où le besoin de plumes. Les plumes jouent d’autres rôles importants à part le vol. Le duvet agit comme isolant et protège contre l’eau. Les plumes de corps de l’oiseau le protègent contre le vent et les intempéries. Les plumes de vol se retrouvent sur les ailes et la queue et maintiennent l’animal dans les airs et lui permettent de freiner, de diriger et d’équilibrer le vol.

[1] Michelle Prévost, Michel Lévesque. Mieux connaître les oiseaux des mangeoires.

Les oiseaux ont dû s’adapter. Ces caractéristiques impliquent, comme pour les mammifères, que ces petits animaux, au rapport surface/volume élevé, perdaient rapidement leur chaleur, ce qui leur imposait un métabolisme très actif pour maintenir leur température corporelle. La plume de type duvet, comme le poil des mammifères et le plumage des oiseaux, seraient alors une réponse adaptative à cette déperdition de chaleur en permettant le développement d’une couche d’air isolante.

Les oiseaux me fascinent depuis ma tendre enfance. Le printemps, avec mon frère, nous cherchions les nids. Nos trouvailles étaient dans un arbre, dans un champ, quelquefois dans un flanc de rivière érodée. Toujours ensemble, mon frère et moi, dans nos visites journalières nous tentions de suivre l’évolution invisible de la naissance des petits. À l’éclosion, les oisillons ressemblaient à de petites bêtes dépourvues de poils ou de plumes. Les petits naissants n’avaient rien de la beauté qui les habillerait quelques jours plus tard. Leurs yeux, camouflés derrière des paupières sombres, enflées et hermétiquement fermés, avec le temps, s’ouvraient et nous regardaient ! Ha, quelle émotion nous envahissait !

Ah ! qu’ils sont beaux les moineaux !
Les p’tits, les gros,

les moineaux. Ils ont mangé les raisins,
ils ont laissé les
pépins des raisins. (bis)
Si cette histoire vous ennuie,

ennuie, ennuie les amis, pour vous désennuyer,
on peut la 
r’commencer. Ah ! qu’ils sont beaux…

C’était la chanson que chantait monsieur Roland Huet de Cloridorme quand, avec son taxi, il nous reconduisait au collège en septembre. Nous la savions par cœur et nous la chantions en répétition pour réveiller ceux (car nous étions une dizaine dans le taxi) qui avaient commencé à s’ennuyer de leur home sweet home et de la Gaspésie. En bon grand–papa, j’ai appris cette ritournelle à mes petits enfants qui eux en ahurissent leurs parents lorsqu’ils s’en vont en vacances.

Pour les scientifiques, les oiseaux ont précédé les humains, il y a des millions d’années. Plus près de nous, la Bible de l’Ancien et du Nouveau Testament, dans son contexte imagé, évoque plus de cinquante fois la présence des oiseaux. Je crois que la plus belle réflexion sur les oiseaux nous vient de Jésus-Christ que nous rapporte Matthieu l’évangéliste : « Regardez les oiseaux du ciel ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans les greniers ; et votre père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? »

Quand j’ai aperçu le voilier, les volatiles étaient très loin au nord du village, peut-être sur le banc Parent. C’était une journée de grisaille. Un ciel bas, mais qui, toujours, permettait d’apercevoir un tel troupeau d’oiseaux venant du Grand Nord. Je suis malentendant, mais, quand le bruit ou le chant devient trop fort, mes oreilles se réveillent et perçoivent ces sons de plusieurs décibels plus hauts que la normale. J’étais affairé à réduire en miettes les feuilles d’érables, de peupliers, de pruniers et d’un arbre plutôt rare par, ici, le marronnier et qui ne fait pas les choses comme les autres. Le printemps, il fleurit. Oui, de longs épis blancs persillés de rose fuchsia en quantité astronomique. Et des fois, ça pique la curiosité des passants. Un jour, c’est Denis Richard qui est reparti avec une explication pour le moins farfelue venant de la bouche de mon de frère Nérée. Denis intrigué s’était arrêté en voyant mon frère et lui a demandé :

– C’est quoi, cet arbre avec des fleurs en forme d’épis ?
– C’est un bananier.
-T’es fou, lui réplique Denis, ces fleurs sont droites et les bananes sont plutôt « croches ».
– Non, non, reprend mon frère, avec la chaleur, ces fleurs vont plier exactement comme le font les bananes !

Denis est reparti, vaguement troublé et totalement incrédule. Riant sous cape en songeant que lui aussi s’était souvent payé la tête de ses concitoyens.

Je reviens donc à mon occupation d’automne de déchiquetage de feuilles, je tente de redonner à la terre ce que mes arbres lui ont pris durant le printemps et l’été.

Il vente beaucoup en ce mois d’octobre. Le soleil nous envoie quand même une bonne chaleur qui réchauffe l’âme et le corps. Les oiseaux du voilier, la plupart de couleur foncée, ressemblant à une armée de cerfs-volants, avancent, quittent la mer et entrent dans la plaine, prolongement de notre village. J’arrête mon engin pour profiter d’un spectacle intriguant. Le voilier avance dans un grand V difficilement maintenu. Le vent est fort. Des nuages de feuilles mortes menacent de le rejoindre. Sur la montagne d’en face, les arbres vont sûrement casser et former un chablis. La grande faune est demeurée à l’abri des épinettes le temps que dure cette agitation exceptionnelle de l’air. Tout ce monde ailé y va de sa plus forte voix. Un moment donné, les oiseaux perdent de l’altitude et se mettent à crier encore plus fort. Le ton change. Comme une chorale de grenouilles soprani secondée par une partition de basses comme celle des crapauds des milieux humides, tout fiers de retrouver le printemps et de prendre un rythme cardiaque plus haut qu’une dizaine de battements à la minute. Les oiseaux se dirigent vers le Delaware USA en entrant dans notre vallée. Ils suivent la rivière. Debout dans mon champ, je suis leur mouvement houleux. Environ à un kilomètre et demi du village, ils baissent, baissent pour reprendre aussitôt de l’altitude. Un seul volatile garde sa position. Est-il malade ? Le vent a forci et le risque est grand de voir l’oiseau se crasher, exténué après un si long voyage. Qu’a-t-il aperçu ? Des chasseurs à l’affût ? De gros nuages qui menacent de le faire dévier de sa course ? La perspective que Trump devienne le président du Delaware ? Wouash ! Je me perds en conjectures. Dans cette trajectoire nouvelle, il a aperçu un spectacle de désolation. Un paysage brisé comme si les chars d’assaut de Mossoul y étaient passés. C’était pourtant un bon milieu humide si bien camouflé. Dégoûtés, tous les oiseaux ont dévié de leur course et se sont mis à tourner sur un cercle imaginaire, sauf cet oiseau que j’ai pu identifier comme étant une oie des neiges. Elle me rappelle la colombe de Noé quand elle est sortie de l’arche. Certes, cet oiseau égaré a été récupéré puis toléré tout au long du voyage depuis le Pôle Nord par un contingent d’outardes. Je l’ai vu quitter le troupeau, perdre encore de l’altitude et venir se poser sur la pelouse près de notre maison. Elle n’était pas farouche et m’a laissé l’approcher comme si je lui étais familier. Elle est blanche et, au Canada, pour la nommer les gens invoquent le nom d’oie blanche. Son nom, selon maître Roger Tory Peterson, c’est l’oie des neiges. Son aire de nidification est tout en haut du Nord québécois sur l’île Bylot au Nunavut. Selon Mathieu Côté, l’ornithologue au parc Forillon cette présence de l’oie des neiges sur le littoral nord de la Gaspésie est exceptionnelle.

Je l’approche. Lui parle. Elle allonge le cou. Qu’elle est belle dans sa robe d’adolescente ! Je lui donne à manger. Un mélange de bons grains qu’elle dédaigne pour aller se repaître des résidus de notre jardin. Elle a même accepté de se faire photographier et m’a généreusement offert sa compagnie une dizaine de jours. Un matin ensoleillé, dans un kow-luk aigu et nasal en ouvrant gracieusement les ailes, elle m’a dit :

– Adieu mon ami !

[1] Michelle Prévost, Michel Lévesque. Mieux connaître les oiseaux des mangeoires.

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