Poivre et Sel

Dans No 08 - Octobre 2016. par

Hein ?

 

Entendre un coup de tonnerre
ne prouve pas qu’on a l’ouïe fine.
Sun Tzu

Ah ! Nous étions très jeunes et maman écrivait sur un bout de papier ce qu’il fallait rapporter du magasin de monsieur Georges Fournier. Monsieur Georges se tenait toujours au comptoir, un bras appuyé sur la caisse enregistreuse et fredonnait pour son propre plaisir. Par ailleurs, ici et là, nous pouvions voir son homme de confiance, Roch Fournier, un jeune homme qui apprenait ce qu’était l’ordre marchand. Nous tendions le papier à monsieur Georges.

À l’école nous apprenions nos lettres de l’alphabet, oui les 26 lettres : a, b, c.…. Z, puis, ensuite, les syllabes qui nous donnaient bien du plaisir quelques fois. Fla, Fle, Fli, Flo, Flu cela aurait pu se chanter. Vers le mois de février de notre première année d’école, nous éclosions en lecture et les papiers de maman pour les commissions nous semblaient superflus. Nous étions comme gênés et nous avions hâte de montrer que nous avions dépassé le stade de la pure ignorance ! La première fois où je me suis senti assez fort en lecture, j’ai fourré le papier dans le fond d’une de mes poches et j’ai demandé de vive voix à monsieur Georges, ce que maman voulait.

-Du savon et une nappe, reprend monsieur Georges.
– Oui. Du savon et une nappe.
-Tu diras à ta mère qu’elle fasse sa commande chez Eaton ou, chez Dupuis et frères, ici on ne vend pas de nappe. L’ordre marchand venait tout juste d’arriver dans notre village.

Aujourd’hui au magasin, on trouve de tout. Mais il faut tout de même ajouter que dans le temps, chez Robert Lebreux on pouvait acheter des cercueils. Monsieur Lebreux les gardait au frais dans le même département que la moulée à cochon ! Chez monsieur Georges, pas de nappe !

Je file à la maison. En me voyant arriver avec le savon, maman dit : – et la moppe, elle ?

Oups !

Aujourd’hui, je prends toujours le petit papier.

Et je crois que le sort a voulu que cette anecdote marque le début de mes problèmes d’audition. Des fois, j’aimerais donc avoir les oreilles de Barack Obama. Quel pavillon chaque côté de la tête chez ce bon président américain. De la prime enfance jusqu’à la fin de l’adolescence la consigne à ne pas se soustraire était l’obéissance. Il fallait prêter une oreille attentive à toute personne qui détenait le pouvoir de l’autorité : les parents, le curé, la maîtresse… ! Malheur aux sourds ! Pourtant dans notre religion catholique, Jésus a eu beaucoup de compassions pour eux. Lorsque l’on a amené un sourd à Jésus, on s’est aperçu qu’il parlait difficilement. Là, le grand Maître a sorti un remède de cheval. Il a pris l’homme à l’écart, loin de la foule, et Il lui a mis les doigts dans les oreilles. Puis, mais puis seulement, Il s’est craché dans les mains et lui a touché la langue. Aujourd’hui, les médecins mettent plutôt des gants de plastique pour s’approcher de la langue. Et quand mon père se crachait dans les mains, c’était pour ne pas échapper sa hache. Et Jésus a lâché son Ephphata qui signifie « ouvre-toi » en soupirant ! Oui, en soupirant ! La foule disait : « Il a bien fait toutes choses ; Il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Aujourd’hui, il faut que je lise sur un papier, pas tant parce que j’aime lire, mais parce que mon oreille ne permet pas à ma mémoire de faire son travail. Je garde d’ailleurs toujours sur moi un papier et un stylo. Je note ce que je réussis à comprendre. Hélas, je crois que je ne suis pas le seul à entendre tout croche. Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu quelqu’un dire : « Je n’ai jamais lu nulle part ce à quoi sont confrontés les malentendants ni les problèmes que cela suscite dans leur vie ». Ce quelqu’un était pourtant une très jolie femme, brillante, enjouée, sympathique et j’en passe. C’est madame Andrée. Ah ! si l’on pouvait donc apprendre le langage des sourds, le parler avec les mains et que ce soit aussi gracieux que lorsque Louane chante : Mes chers parents, je pars vous n’aurez plus d’enfant ! Autour de nous, tout n’est pas facile même pour ceux qui entendent bien. Mais, être malentendant, c’est tout un sport surtout pour entendre quelqu’un parler sur un fond de musique ou pire encore un fond de brouhaha. Dimanche dernier, à l’église je m’apprêtais à emprunter le couloir qui permet aux choristes de sortir et retourner à la maison. Soudain, à travers le brouhaha, j’ai réussi à entendre madame Marie-Berthe prononcer le mot « retraite ». Cette femme a l’allure tellement jeune que je ne fais pas le lien entre son travail et la fin de sa carrière. Comme elle passait près de moi, je lui dis tout bas : – tu t’en vas en retraite ? Elle répond : oui en revêtant son manteau en vitesse comme si elle avait peur de manquer un rendez-vous. Dans ma tête, je la vois assise avec son mari dans un sanctuaire où un saint homme prêche une retraite ! Je lui dis à l’oreille : – n’oublie pas de prier aussi pour nous. Elle répond : oui c’est sûr. Le dimanche suivant, j’ai su qu’une fête avait eu lieu dans le centre Clairence Minville où l’on avait souligné le départ à la retraite de madame Marie-Berthe. Là, j’ai allumé et j’ai compris pourquoi la semaine avait été dure de toutes les façons. Personne n’avait prié pour moi !

Qu’en est-il au juste de ce problème de surdité ? Vous êtes déjà entrés dans une forge ? Non ? Moi si ! La forge à monsieur Louison. Et je peux affirmer que, là où l’on trouve un marteau et une enclume, il y a du bruit. Ce que la personne a besoin pour entendre le langage de ses congénères c’est du son. Le son est une vibration qui se propage dans l’air. Il est défini par une fréquence et une intensité. La fréquence définit la hauteur en unité hertz (Hz) et l’intensité se mesure en décibel (db). C’est ce qui différencie le « criage » et le murmure ou le chuchotement. Si je reprends pour une meilleure compréhension des quelques qualités du son, je dis par exemple :- madame Danièle peut chanter et monter très haut dans les gammes, des fois, on en a le vertige ; elle est rendue au si bémol si aigu, presqu’aux nuages et on a peur qu’elle chute. Un bon chanteur avec une voix de basse peut descendre très bas, le sol, le fa, le mi, le ré et le do. Même avec mon oreille déficiente, je peux affirmer que monsieur Jean-Maurice peut aisément descendre dans ces profondeurs. Comment dire ? Il est à l’aise dans les « sous-sols » ! Et dans une pirouette vocale, il peut sans échelle, s’envoler deux octaves plus haut pour aller retrouver madame Danièle dans ses nuages.

L’oreille est composée de trois parties : l’oreille externe ou pavillon, l’oreille moyenne qui contient le tympan et les osselets (marteau, enclume et étrier), l’oreille interne qui contient l’organe de l’ouïe et l’organe de l’équilibre. Qui n’a pas entendu parler des canaux semi-circulaires et du fameux liquide qui permet de rester debout sans être étourdi, en équilibre ? Et au bout de cette partie de l’oreille se trouve un conduit qui mène au cerveau. Dans mon cas, c’est là que ça se complique. J’ai rencontré bien des experts de l’oreille, mais aucun n’a voulu s’aventurer dans cette région qui mène au cerveau. Et le verdict est rapide ! – « Vous devez porter des appareils. » Les problèmes reliés à un défaut de l’oreille interne sont de plusieurs ordres : problèmes de discrimination auditive, la personne confond le s et le f, le d et le b par exemple, problème de perception du son s’il est trop faible, perception de la fréquence du son qui est une difficulté à apprécier la valeur du son. Est-ce un la ? Un sol dièse ? Un si bémol ? Et certains jours, selon la pression atmosphérique, on dirait que les problèmes sont plus aigus qu’en d’autres moments.
Décoder la musique à partir d’une partition notée, je trouve cela facile, si la musique est dans la gamme de do ; il n’y a pas d’altération après la clé à l’armature. Pas de dièse ni de bémol. C’est beau. À peu près tout le monde peut chanter la gamme : do, ré, mi, fa, sol, la si. Mais si les bémols et les dièses entrent dans la danse, le déchiffrage de la mélodie se complique. Monsieur Jean-Maurice lit ce qu’il voit et ça marche instantanément. Moi, je dois transposer toutes les gammes en gamme de do pour pouvoir faire mon déchiffrage mélodique. Tantôt, c’est le fa qui devient un do avec son si bémol. Le sol qui devient un do avec son dièse, un la avec ses trois dièses, un si bémol avec ses deux bémols. En tout cas, je vous l’affirme ce n’est pas drôle d’être malentendant. Mais, il faut se consoler, le malentendant a une longueur d’avance sur les sourds.

On trouve aussi l’infrason, celui qui est trop bas pour être entendu par l’oreille humaine et l’ultrason, trop haut pour être perçu par l’oreille humaine. Certains animaux vont dans l’infrason (en bas de 20 Hz) et l’ultrason en haut de 15 000 Hz. Les animaux aussi ont leur propre chorale ! Le son a également une autre bonne qualité : le timbre. C’est la couleur de la voix ou de l’instrument. Ce qui différencie la voix de deux chanteurs exécutant la même note. J’ai lu que certains animaux entendent les infrasons comme la baleine à bosse et d’autres comme la chauve-souris émettent des ultrasons. Selon les experts, le bruit est quant à lui un ensemble de sons produits par des vibrations plus ou moins irrégulières dépourvues de toute harmonie. Il est souvent perçu comme une nuisance.

À la différence des animaux, la belle femme dont il est question plus haut et moi sommes des malentendants. Comme disait Gérard Lavoie : – sourd oui, mais jink ben. La majorité du monde entend ce qu’il veut entendre, le sourd n’entend rien, le malentendant entend ce qu’il peut entendre. Plusieurs facteurs jouent et des solutions nous sont proposées. Je retiens entre autres : les fameuses prothèses auditives. Béquilles pour oreilles. Trop fort, trop faible… le son joue au yoyo et l’humeur aussi. Que dire de leurs piles qui lâchent au moment où l’on en a besoin en priorité… que dire des petits orifices à nettoyer avec des doigts « arthriteux ». Et que dire de l’autre solution : le sous-titrage à la télévision ? Ça va trop vite, ça cache ce que l’on voudrait voir, c’est illisible la plupart du temps tant les mots sont mal orthographiés. Comme si sous-titrage était malentendant ! Enfin, que dire des téléphones spécialisés pour oreilles déficientes ? Ça sile, ça clignote, ça hurle comme une sirène de pompiers de quoi défoncer un tympan normal. Mais la meilleure solution, c’est encore lorsque la personne qui nous parle nous fait face. Tournez la tête et vous nous perdez et ça vous frustre.

Alors, au nom de tous les malentendants de la planète, je plaide pour l’indulgence lorsqu’on vous fait répéter. Quoi ? Répéter ! Je n’ai pas compris…

Hein ?

Je vous entends siler !

1 –  Marc, 7, 31-37.

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