Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2016. par

Quand la mémoire emprunte une « trail » !

Chaque homme est une humanité,
une brève histoire
universelle.
Jules Michelet

L’été 2016 va bientôt sombrer complètement dans le passé et selon les savants, son image filera loin de nous à la vitesse de 300 000 kilomètres par seconde. Le temps ne se promène pas en berlot ! Dans ce court espace de temps que l’on ne peut retenir, il est quand même possible d’observer le mouvement des chasseurs empruntant mille sentiers pour retrouver leurs camps où rôde une famille d’orignaux ou de chevreuils. C’est le temps de la chasse ! Cela a été confirmé solennellement par Jacques notre curé hier à la cérémonie qui portait Jean-Pierre dans l’au-delà. Et la chorale a chanté :

Au sommet des montagnes, il est là, il t’attend
Ses bras sont grand ouverts, inondés de lumière
Il s’avance vers toi pour te donner sa joie
Il te livre un secret pour te donner sa paix.

Nos rêves éveillés voient Jean-Pierre reçu là-haut par tous ceux qui ont aimé la beauté des coulées, l’escarpement des montagnes, le vol d’une perdrix, le cri de l’orignal, le chant des ruisseaux, le vol des outardes, le firmament étoilé des nuits d’automne. Même l’eau des ruisseaux savait lui dire « je t’aime ». Oui, un Jean-Pierre qui a aimé la nature !

Je vous ai déjà parlé de monsieur Majorique. Je récidive, car il y a beaucoup à écrire sur ce coloré personnage. Il avait inventé lui-même sa légende ! Ainsi, il racontait qu’une fois sur le bord de la rivière Madeleine, il avait entendu un chevreuil dire à son troupeau : – R’gardez si c’est pas Major su l’bord de l’écart ! Il a été le deuxième pionnier à l’ouverture de notre colonie. Monsieur Majorique chassait et prenait soin de sa faune pour le temps présent et pour les générations futures. Dans les bois il aimait entendre les pleurs braillards du renard, les soirs de pleine lune ou le hurlement féroce des coyotes dévalant la montagne. Mais comme le disait Aldo Léopold, seule la montagne a vécu assez longtemps pour écouter objectivement le hurlement du coyote ! Défiant Henry David Thoreau, monsieur Majorique aurait pu vivre son Walden plus longtemps que le père de l’écologie qui n’a vécu dans la forêt que deux petites années. Notre chasseur n’appréciait cependant pas le travail des architectes des barrages qui déplaçaient les cours d’eau ou créaient de véritables étangs pour leurs besoins domestiques. Ces digues finalement nuisaient au travail des trappeurs, car elles inondaient les sentiers des hommes des bois, chassaient les rats musqués, faune appréciée par les fous de l’industrie des pelleteries.

En plus de sa maison dans la colonie, il avait construit deux « campes », l’un près de la mer où il pêchait la morue durant l’été et l’autre aux « plairies », son territoire pour la chasse d’automne et celle d’hiver. Je rendais souvent visite à monsieur Majorique à son « campe » à l’embouchure de la rivière. Sur la fin des années 60, tôt le printemps, le curé se prêtait encore au rituel de la bénédiction des fonds marins et des barges. Une fin de journée, le curé Guité rencontre monsieur Majorique pour une petite jasette.

Alors Majorique, comment ça va la pêche ?

Monsieur Majorique lève la tête et comme ça, en regardant le curé droit dans les yeux, lui dit :

Depus qu’vous êtes v’nu bénir les fonds pis les barges, monsieur le curé, on pogne pus djink du crapaud !

Le curé a osé un sourire et s’en est allé vers monsieur Albert Francoeur !

Sur un mur de chacun de ses domiciles, monsieur Majorique avait suspendu un crucifix noir pour parler à Jésus-Christ lui-même, sans intermédiaires. (Comprendre que, pour lui, les interventions des curés n’étaient pas indispensables.) Lorsqu’il nous racontait ses aventures de chasse qu’il romançait ou exagérait, parfois il lisait notre incrédulité sur nos visages ahuris. Majorique ne tolérait pas que l’on doute des exploits qu’il racontait. Alors, pour quelques instants fugaces, il devenait muet comme une carpe, la lèvre tremblante de colère ; puis il se tournait vers le crucifix noir et touchant les pieds du crucifié disait d’une voix de stentor :

Toé, Jésus-Christ dis-y !

Comme à son habitude, le Seigneur ne répondait pas. Majorique plissant le front disait alors :

Si y répond pas, c’est quié d’accord.

Majorique possédait la métis des dieux grecs. Il ne se lassait pas d’inventer stratagème sur stratagème, d’utiliser la ruse pour se tailler une place parmi les hommes et les bêtes. Il avait toujours le dessus sur les bêtes… et quelquefois sur mieux nanti que lui !

As-tu déjà vu ça dans les commandements de Dieu, toé Tlaude : « tu tueras pas d’orignal en temps défendu ? ».

Majorique, à cause d’une dentition défectueuse ajustait ou réinventait l’alphabet à sa convenance. C’est Tlaude qu’il me nommait. Il prononçait les mots tels que lui permettait son appareil phonateur ainsi, les prairies devenaient « lé plairies », le porc-épic devenait le « partipi » et le curé Bujold devenait « Bijo ».

J’y ai dit à Bijo : – Des faux-serments pour la viande de bois, j’en f’rais à pleines poches. Au djiable le juge Quimper ! Pis à part de ça, l’enfer, Tlaude, ça n’existe pas. L’enfer, c’est Adrienne ma voisine, la câliss !

Adrienne, belle-sœur de Majorique avait dénoncé son beau-frère au garde-chasse.

En pluss, la câliss, disait Majorique, c’était pour nourrir sa famille que je suis allé chercher un « chevreux » dans l’mois de janvier.

La famille d’Adrienne crevait de faim. Madame Adrienne avait perdu ses dents à la suite d’un scorbut mal soigné. Alors, elle ne mangeait pas de viande donc pas de « chevreux » ! Tout au plus à la fin de l’été, mangeait-elle ses « totombes » qu’elle avait fait pousser sur son « toteau » ! Ah ! Que les substitutions de consonnes de madame Adrienne nous inspiraient dans nos dialogues d’enfants. La guerre étant prise entre les deux familles Adrienne et les siens n’ont pas eu d’autre choix que de déménager, loin de Majorique. Genre « traité de paix sans traité » !

Monsieur Majorique est allé à Ste-Madeleine, le village voisin, une fois dans sa vie. C’était pour aller se chercher une femme. Oui, madame Isabelle. C’était une Coulombe de la parenté d’Adélard. Tout le monde dit : « À Madeleine ». En fait, Madeleine est une perle rare, composée d’au moins quatre villages : Grande Anse, Madeleine-Centre, Petite-Madeleine et Manche d’Épée. Il y a de quoi fêter de temps à autre. Et cet été, on ne s’en est pas privé. « C’est à l’hiver 1916 que les villages de Manche d’Épée, Madeleine-Centre et Rivière-Madeleine s’unirent pour ne faire qu’un. Le 10 janvier, la municipalité de Ste-Madeleine-de-la-Rivière -Madeleine est née. Mer, rivière et de nombreux lacs en font un lieu touristique agréable où s’arrêter. De plus, son histoire est riche à travers l’épopée du moulin à papier du Grand Sault, de son majestueux phare qui éclaira les navires et bateaux de pêche d’est en ouest, et bien d’autres richesses. »

Avec ses sites enchanteurs, le village de Madeleine était reconnu pour son industrie touristique jusqu’au jour où un peu de cuivre a dévié la route vers l’intérieur des terres. Là, ma mémoire insiste pour vous rapporter une anecdote à l’occasion d’une fête qui a eu une fin pour le moins humide à Madeleine !

Avec maman il fallait prier. Nous priions souvent, le matin, le soir, avant et après le repas. À la messe le dimanche, aux multiples fêtes d’obligation, quelques fois aux petites messes sur semaine. C’était comme si maman avait été en compétition rogatoire avec le curé. Le curé nous faisait prier, la maîtresse Thérèse nous faisait prier. Mais maman les déclassait tous. Elle nous faisait prier pour obtenir des vocations religieuses, pour avoir la santé, pour être préservé de la mort subite et imprévue, pour avoir du beau temps, pour avoir de la pluie. Ah oui, elle nous faisait prier. Nous priions à genoux sans appui sauf mon père fourbu qui prenait appui sur sa chaise berçante. Pour ne pas tomber d’épuisement, maman au milieu de la prière s’assoyait et poursuivait la récitation du chapelet. Et nous répondions : – Sainte-Marie mère de Dieu priez pour nous pécheurs… une fois, plus fatiguée qu’à l’accoutumée, maman s’était endormie sur la fin d’un ave. Nous, enfants, étions demeurés à genoux dans un silence d’église, en attendant la suite. Puis maman a eu un sursaut et demanda : où on est rendu, son père ? Papa avait répondu : – je crois qu’on arrive à Matane. Ce soir-là, ce fut un tollé général qui termina les oraisons.

Nous étions alors en 1953, le diocèse de Gaspé avait organisé un « festival » eucharistique dans le village voisin dit Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, là où les gens sont « turbulents » aux dires du docteur Ferron. C’était un grand évènement, précurseur des festivals de Montréal, de Québec et de Petite-Vallée. Comme tout grand évènement religieux d’importance, il fallait au préalable, faire des répétitions dans les villages environnants, apprendre quelques prières nouvelles, enlever la poussière sur la peau des vieux cantiques et invoquer le Dieu des vents, des pluies et de tout finalement. Alors, un jour, un prêtre du festival, délégué à un mini-rassemblement préparatoire, a fait prier toute la colonie de Grande-Vallée afin d’avoir du beau temps pour le dimanche suivant où tout le « Jet set » ecclésiastique diocésain se retrouverait en plein air, à Madeleine pour le rassemblement triomphal, monstre, final. Et cet après-midi-là, dans la colonie de Grande-Vallée, face à la statue de la Vierge, nous avons scandé à la suite du prêtre la formule incantatoire suivante : – Notre-Dame du très Saint- Sacrement, donnez-nous du beau temps.

– Ensemble et fort, s’égosillait le prêtre empêtré dans ses étoles et manipules qu’un vent de sud emportait. La Vierge Marie dut prendre une décision lourde de conséquences ce jour-là, car le jardin de maman avait besoin de pluie. Les saints n’ont pas toujours la vie facile, même sur un piédestal perdu au fond d’une colonie. À notre retour à la maison, maman nous a fait prier afin d’obtenir de la pluie pour les fraises qui menaçaient de sécher sur le champ. Elle a été exaucée ! Toute la journée du dimanche, ce fut un déluge de pluie, de tonnerre et d’éclairs ! Ce soir-là, alors que le « jet set ecclésiastique » trempé jusqu’aux os, décrochait les banderoles de papier crêpé dégoulinantes, maman forte de son « un à zéro » a consenti généreusement une dizaine du chapelet en famille aux intentions des perdants.

Mon père un peu plus terre à terre que maman pour les questions d’interventions divines dans les jardins, disait sobrement :

– pour les jardins, moé j’ai plus confiance à l’irrigation qu’aux oraisons.

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