Poivre et Sel

Dans No 06 - Aout 2016. par

Pour un p’tit creux

-Apolline
Qui donc te chagrine ?
– Je suis ici, Maître Divin,
Pour douleur, et non pour chagrin :
J’y suis pour mon chef, pour mon sang.
Et pour mon mal de dents.
(Extrait de la prière à sainte Apolline)

Comme par les années passées, nous avons eu la visite de nos petits-enfants : trois filles et deux garçons de 6 à 14 ans. Je savais par expérience que les petits oiseaux de basse-cour et les jeunes lapins font le grand bonheur des enfants. Alors, je suis allé chercher des œufs fécondés et des petits lapins à Rimouski. Les petits lapins ont tout de suite intégré le clapier bâti avec mon frère l’an dernier. Après leur voyage dans une boîte où la lumière se faisait rare, dans leur clapier ce fut la débandade, les danses, les courses, les sauts, les pirouettes ; on aurait dit que ces petites bêtes se préparaient pour une prestation aux jeux de Rio. Pour les lapins, ce fut un succès. Mais, je devais procéder à la couvaison des œufs pour que des petits poussins naissent à la vue de mes petits-enfants. Je possède un couvoir que j’ai payé le gros prix il y a une vingtaine d’années. Ce couvoir est bâti de telle façon qu’il peut remplacer une poule couveuse en ajustant la température dans le voisinage de 37 degrés Celsius et l’humidité à 65 % durant les 19 premiers jours de couvaison. Ce degré d’humidité permet à une bulle d’air de se former à l’intérieur de l’œuf pour permettre à l’embryon de respirer. Cette bulle s’agrandit au fur et à mesure que le temps de couvaison passe et qu’augmente le besoin d’air du poussin prisonnier. Puis, les deux derniers jours, il faut augmenter l’humidité à 90 % pour ramollir la coquille et ainsi permettre au bec du petit poussin de la percer et se frayer un chemin vers la lumière et le grand monde !
Vous vous souvenez de l’expérience rapportée dans une de mes chroniques que les jeunes de l’école avaient réalisée au bon vieux temps. Une fidèle lectrice n’a pas prisé les propos osés, échangés par un groupe de jeunes élèves sur le comportement de papa coq et de maman poule au moment du protocole suivi lors de l’accouplement et que j’avais avec impertinence gauchement relaté dans mon texte. Selon la dame qui affiche une bonne noblesse, je n’aurais jamais dû écrire cela. C’était exagéré. Mais en dépit du lamentable échec de ma dernière tentative de couvaison, je ne crois pas que la madame en question ait gardé une DENT contre moi dans mes tentatives avortées de faire naître des poussins à l’avenir. Suspecter les pouvoirs magiques de la madame serait tout aussi exagéré de ma part. Mais je dois avouer que ma dernière expérience en matière de couvaison a obtenu un « zéro je ne retiens rien » comme succès !

Il a fallu trente minutes pour me geler la peur et le côté droit de la face !

Un dimanche de juillet, j’étais seul à la maison. Tout était calme. Le téléviseur avait eu un haut-le-cœur sur une émission avec Donald Trump. Indigeste ! Anne mon épouse dorlotait ses jeunes pousses de fleurs dans les platebandes. J’ai eu un « p’tit creux » que j’ai comblé en mangeant comme un glouton des « bulls eyes » de tire achetés chez Bonichoix. Bon ! Bon ! J’en ai mangé un, puis deux, puis trois, etc. Exactement comme un goinfre qui n’a cure d’une augmentation à pic de sa glycémie. J’espère que mon médecin de famille ne lit pas Le Phare ! Puis soudain, une auto est arrivée, des visiteurs sont descendus. J’ai vitement reconnu ma belle-sœur et mon beau-frère. Je devais aller à leur rencontre et leur souhaiter la bienvenue. Ça se fait mal la bouche pleine ! J’ai donc accéléré le masticage à un point tel qu’un plombage d’une prémolaire a sauté juste au moment des civilités d’usage. J’ai discrètement retiré la petite boule grosse comme un pois en canne numéro 2 et je l’ai fourrée dans ma poche de chemise en vue d’une analyse poussée à réaliser plus tard.

C’est le cas de dire qu’une de mes dernières dents a pété les plombs. Comme c’était un gros plombage, le vide laissé dans la dent prenait l’allure d’un cratère éteint. Pas de douleur, mais un immense trou que ma langue curieuse ne cessait d’explorer au risque de s’y blesser. J’ai dû attendre deux jours pour rencontrer une dentiste.

Chanceux, me diront les gens de la ville.

Le chapeau émaillé de la dent était gravement affecté. La dentiste a tenté un premier essai d’extraction avec son mini « pipe  wrench ». Merde ! Toutes les protubérances de la dent se sont « effoirées ». Pourtant, elle y était allée en douceur ! La dentiste a levé les yeux au ciel. Je pense qu’elle a invoqué sainte Apolline.

st-iconeCette sainte avait des pouvoirs prodigieux. Ainsi, un jour, elle avait réduit en poussière des statues païennes en soufflant dessus. Pour la punir, on lui avait arraché toutes les dents. Sur le point de mourir, Apolline aurait prié tous ceux qui étaient affligés de maux de dents, de l’invoquer.

Cherchant une solution au problème, elle m’a écouté lui raconter les aventures de la croix rouge faisant le tour des villages en quête de dents et d’amygdales à extraire ou à opérer. Pour les amygdales, on procédait à une opération éclair. Je racontais, je racontais jusqu’au moment où m’est revenue à l’esprit, l’objurgation du dentiste qui avait dit à sa bavarde cliente : ferme ta gueule pis ouvre ta bouche ! Suite à mon propos historique, la dentiste a eu un léger soupir au goût d’impatience. J’ai invoqué le fait que j’étais chroniqueur et que si les labours pratiqués dans ma gencive ne donnaient pas de résultat, il y aurait matière à la rédaction d’une chronique dont elle serait l’héroïne. L’ai-je piquée au vif ? Elle a recommencé avec acharnement ! Elle travaillait avec une adjointe d’origine anglaise qui avait les mains pleines de petits instruments ressemblant à des « grubs », des ciseaux, des marteaux, des pelles, des drilles, des crowbars, des ciseaux « à fret », des aiguilles, dont l’une chargée était prête pour un surcroit de congélation d’urgence. Oui, j’étais couché dans  une chaise de dentiste et mes deux mains mues par la seule anxiété tenaient ferme les deux bras de la chaise. Le temps passait. La dentiste piochait dans la gencive, autour de la dent pour que son « wrench » puisse mordre dans ce qui restait de la suppliciée. Une sueur froide est passée entre mes deux yeux et est allée se percher au bout de mon nez. Nous en étions à la trentième minute de travail. Je crois que la dentiste suait plus que moi. Elle agrippait son wrench dans le chicot, passant son bras libre par-dessus ma tête et avec son pouce accrochait ma mâchoire là où étant jeune il y avait des dents. Je voyais à travers les manches de sa blouse les muscles de son bras droit entamer une tentative « usquae ad mortem » pour réussir cette extraction. Flop ! Elle se redressait, prenait une couple de bonnes respirations. Durant ces brefs instants, je croisais les jambes ainsi que les  pieds tout en étant, vous vous en doutez bien, très relaxe ! Le charme de mes deux experts opérait ! Au plafond un luminaire spécial éclairait ma cavité buccale permettant ainsi à la professionnelle d’éviter le tâtonnement dans un milieu humide et sombre ! L’adjointe ayant aperçu mes prothèses auditives parlait très fort. Entendons-nous, je ne suis pas sourd, c’est juste que j’entends mal, mais je vous jure qu’un sourd l’aurait entendue. Un souci en faveur du patient que l’on voit de plus en plus souvent chez les meilleurs professionnels de la santé. Les propos anodins de l’adjointe avaient pour but, je présume, de distraire le patient du drame buccal qui se jouait à proximité d’elle.

« - Il fait très chaud dans le bois. – Il y a beaucoup de maringouins. – Les orignaux ont des tiques. – Les chasseurs ne sont pas contents. – Par contre, on dirait que les perce-oreilles ont diminué. – Une bonne affaire ». Et petati petata! J’étais bien d’accord, mais impossible de lui en faire part, mon organe phonateur étant « sur le répondeur » ! Oui, une boite vocale engorgée ! On aurait dit que ses fortes paroles faisaient partie de la définition de tâche inscrite dans sa convention collective. Je suppose là ! Sans que je m’en rende compte, mes mains serraient de nouveau les appuie-bras de la chaise. Dès que je m’en apercevais, je leur demandais de faire relâche. La dentiste opérait toujours, tentait de se creuser un tunnel vers ce que je croyais être les quatre racines de la dent. Pioche, pis pioche. J’ai pensé que la fameuse dent avait des racines dont l’origine dépassait de loin la mâchoire. God knows it ! Nous étions en fin de journée. Et comme la tête de la dentiste était très proche de mes yeux, c’était comme si je voyais ses pensées : un long voyage pour retrouver son domicile après sa journée de travail, ses enfants qui arrivent de la garderie, le souper à préparer, deux maringouins à tuer dans la chambre à coucher, un conjoint à retrouver, etc. Mais, son attention restait ferme. Elle voulait le meilleur pour son patient. Il faut creuser encore un petit peu plus dans la chair qui enveloppe la dent ! L’adjointe, les mains  pleines, joue tantôt de la main gauche, tantôt de la main droite. Et moi, je cogite sur toutes les expressions dont la dent est la vedette : – Ai-je la dent dure ? Ai-je une dent contre quelqu’un ? Pourquoi ai-je la dent sucrée ? Être armé jusqu’aux dents, être sur les dents, œil pour œil, dent pour dent. Et j’en passe !
Sans douleur, l’extraction de la dent se poursuit. La dentiste procède avec tellement de délicatesse que j’en oublie de trouver le temps long. Des souvenirs d’enfance d’arrachage de dent me reviennent. Il s’agissait d’attacher la dent avec une corde solide après une poignée de porte ouverte et un quidam fermait vigoureusement la porte. C’en était fait de cette fameuse dent. L’opération réussissait à tout coup à condition d’avoir une bonne poignée.

Mais, dans la petite salle médicale où je me trouvais, il y a deux semaines, j’ai perdu ce qui me restait de peur en échangeant avec la dentiste. Rien ne semblait avancer quand soudain, je ressentis un mouvement de va-et-vient dans ma bouche. Comme si l’experte dévissait un vieux boulon retenu par la rouille.

Ma dent n’avait qu’une seule racine. Mais, quelle racine ! En forme de toupie élancée pointant profondément dans la gencive. Je n’ai ressenti aucune douleur. Ni avant, ni pendant, ni après. Je crois que cette femme possédait des pouvoirs de sorcière. Quel dommage qu’il m’en reste si peu à enlever, je commençais à aimer cela.

Et tout cela pour un p’tit creux !

________________________
http://astrologie.aufeminin.com/forum/un-probleme-de-sante-un-saint-a-invoquer-fd1600168

Réagissez à cet article