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Poivre et Sel

Dans No 03 - Avril-Mai 2016. par

Quoi de n’œuf ?

Qui est venu en premier, la poule ou l’œuf ?
Ancien paradoxe

L’ordre et la propreté dans une bonne école favorisent l’apprentissage des matières académiques. D’où leur importance ! En 1979, après de belles années passées à Cloridorme, je suis devenu directeur de l’école primaire de mon village natal, Grande-Vallée. J’avais remplacé une sainte femme qui avait pris sa retraite et la poudre d’escampette. Diriger une école de petits enfants n’était pas mon vœu le plus cher. En leur présence, j’avais l’impression de parler allemand ! J’aurais préféré travailler à l’école secondaire là où ma formation en sciences et en mathématiques aurait été plus utile. À l’école primaire, tous les membres du personnel étaient compétents dans la plupart des matières académiques. Sauf cependant en éducation physique et en musique par manque de fonds financiers à la commission scolaire. Cela a été un combat pour le directeur ! Avec les talents musicaux que possédaient plusieurs élèves de l’école, il fallait savoir chanter plus que « l’au clair de la lune » et l’« Ô Canada » !

À cette école, j’étais fortement appuyé d’une part par les parents et d’autre part par les professeurs et le concierge qui lui en fait, était mon meilleur allié en ce qui concernait les dictats de l’ordre, de la discipline, et de la bienséance. Oui, monsieur Euchariste était pratiquement un directeur adjoint. Il faut ajouter qu’il était assisté de sa conjointe Marielle !
Quelqu’un frappe à la porte de mon bureau.

  • Oui. Bonjour. Assieds-toi.

C’est madame Solanges qui vient me présenter son projet de classe pour la prochaine année. Madame Solanges est une institutrice qui a l’art de faire les choses de façon différente de tout le monde. C’est comme si elle en avait marre de l’enseignement traditionnel. Il lui faut des projets qui sortent de l’ordinaire, question d’attiser la motivation chez ses élèves et de supplanter Maria de Montessori en pédagogie. Elle requérait toujours mon approbation. C’était dans l’ordre des choses. Et, elle m’en a fait voir de toutes les couleurs ! Durant toute une année, dans sa classe les élèves ont fait du théâtre sur les fables de Lafontaine. Les élèves étaient heureux, car tout ce qu’ils faisaient serait un jour présenté à leurs parents qui les applaudiraient. Une année, son imaginaire a débordé et une patinoire a remplacé les bancs rangés dans sa classe. Non, elle n’a pas fait de glace. C’était pour l’enseignement dans le cadre de la ligue d’impro. Avec la chanson : Certain jour le bon Créateur fit dire au peuple de la Terre, etc. À l’école, une année, il y avait deux groupes d’élèves d’un même niveau. Certains parents demeuraient sceptiques quant à l’efficacité de la méthode de l’institutrice « dans le vent » ! Et quelquefois, j’étais mis à l’épreuve. À la fin d’une année, des parents sont venus me rencontrer afin de demander que leur enfant reçoive le meilleur enseignement. Comme je devais me prononcer sur la classe traditionnelle et sur la classe à « gogo ». J’ai répondu à une maman inquiète : C’est sûr que si vous préférez un enseignement centré sur le contenu pour votre enfant, ne choisissez pas la classe à « gogo ». Par contre si vous préférez que votre enfant fréquente une classe où la nouvelle pédagogie sort de l’ordinaire et qui fait aussi ses preuves, demandez que votre enfant fréquente la classe à « gogo » ! Lors d’évènements spéciaux d’une certaine année, cette institutrice m’a déguisé en Charlemagne, oui, celui qui a inventé l’école et, à ces moments, je devais porter le chapeau impérial ! Ce qui lui a donné des idées de couvre-chef pour ses années de retraite ! Quelle institutrice ! Elle se serait ennuyée dans une classe où les airs traditionnels des participes passés des verbes pronominaux s’apprennent comme des litanies !

Un jour, j’ignore ce dont elle avait rêvé, mais elle revient cogner à ma porte et me dit :

  • Les enfants ont une expérience à faire en sciences de la nature. Tu ne viendrais pas les aider ? C’est une activité qui dure plusieurs jours et je me sens toute gauche là-dedans.

Une classe-atelier, pensais-je. C’est le genre d’activités « ben l’fun », mais qui demande de la préparation.

  • Ouais. C’est quoi, ton expérience ?
  • Ben, les jeunes voudraient faire couver des œufs de poules, sans la poule.
  • Et tu voudrais que je fasse la poule ? dis-je en badinant.
  • Non le coq, qu’elle reprend sur le même ton badin.
  • Silence ! Elle sourit, soulagée.
  • Je n’ai pas le temps de tout faire tout seul. Avec l’équipement qu’on possède, je sens que ton activité va être du sport. C’est pas comme faire une omelette.
  • Trouve les œufs, dis-je à tout hasard. Je vais t’aider. Dans le village, de petits producteurs se feront un plaisir de te fournir tes précieux œufs.

Le lendemain, un couvoir improvisé à partir d’une boîte de carton sorti tout droit du centre d’achat à Catou, contient une mini chaufferette à biberon, une lumière, source de chaleur, un thermomètre et un hygromètre. Un peu de paille dans un coin de la boîte donne une note d’authenticité. Le laboratoire improvisé se trouve en face de mon bureau dans un local vaquant financé par le ministère de l’Éducation vingt dollars le pied carré. Et madame Solanges arrive toute ragaillardie avec ses œufs.

  • Où les as-tu trouvés ?
  • À l’épicerie.

J’ai envie de lui dire : Écoute Solanges, toi-même, tu as eu des enfants et tu sais que ça se fait à deux.

Au lieu de quoi, je reprends : Ces œufs-là ne font pas l’affaire. Ils n’ont pas été fécondés. Toutes les poules qui travaillent pour les épiceries, n’ont que faire des coqs.

  • Ah ! J’savais pas.
  • Va rejoindre ton groupe d’élèves, je vais trouver des œufs quelque part. Il faut un coq, Solanges, pour faire des poulets.
  • T’es ben fin !
  • Comme le disait monsieur Prudent :
  • Ça, je savais ça !

Il m’est souvent arrivé dans ma carrière de directeur de faire les choses à la place des gens. C’est plus expéditif, mais ça n’aide personne. Je l’ignorais au départ, mais, pour les vingt et un jours qui ont suivi, j’ai couvé à plein temps et dirigé l’école à temps partiel.

Les œufs sont placés délicatement dans ce qui ressemble à un nid de paille. La première journée d’incubation en fut une de mise au point. Réglage de la température, réglage de l’humidité. Je réussis mal à coordonner les mécanismes afin d’obtenir à la fois 36 degrés Celsius de chaleur et entre 40 à 65 % d’humidité selon l’avancement de la couvaison. Le couvoir est placé dans un local très fenêtré et dès que se pointe le soleil je perds le contrôle des paramètres. Alors je diminue la chaleur, ce qui a pour effet d’augmenter l’humidité. Trois fois par jour, je dois retourner les œufs comme le ferait la poule, j’imagine. Le soir, je vais faire une vérification. Le soleil est disparu, le système de chauffage est réduit pour la nuit. Je dois reprogrammer mes appareils de fortune et attendre que l’ambiance convenable soit recréée. Il se fait souvent tard. Le matin avant le petit déjeuner, je file à l’école dans l’éventualité qu’un désastre soit arrivé. J’en profite pour retourner les œufs comme le ferait la poule instinctivement, sans trop trop s’en rendre compte. Dans la journée, je dois être vigilant, car le local est souvent visité par des élèves à la recherche d’un globe terrestre, d’un livre oublié ou tout simplement en visite à l’incubateur. J’ai pris mon travail de couveuse au sérieux. Ajuster la température, vérifier l’humidité, retourner les œufs. Revenir en soirée.

Mine de rien, des piles de papier s’accumulent sur mon bureau. Je vais au plus urgent. J’en oublie mes tournées quotidiennes de supervision. Quelque chose qui ressemble à l’instinct galliforme me commande. Je me surprends à penser « volaille ». Je me souviens bien avoir vu les poules que maman mettait à couver à la chaleur dans l’étable au printemps. Mais je n’ai pas passé mes nuits à observer le rigoureux protocole suivi par les futures mères dans leur retraite de poules couveuses. Dans une brochure, j’ai pigé quelques informations, pour le reste, je me fie à mon flair. Lors de longues soirées, dans la pénombre du local, je n’assure souvent qu’une présence en fredonnant des : la la la la qui ne ressemblent en rien à des : cotcot cotcot. À certains jours, je suis bien confiant, mais d’autres jours le doute s’empare de moi. Le miracle va-t-il se produire ? Oh ! Un vieux miracle usé, mais toujours neuf. Depuis des millions d’années, ces descendantes des dinosaures fabriquent des poussins. Des poussins de toutes sortes. Des poussins sous toutes les latitudes, aussi bien dans les glaces des pôles terrestres que dans les forêts de l’Équateur. Des petits oiseaux de toutes les couleurs. Des milliards d’oiseaux par-delà les montagnes et les mers qui n’ont pas toujours le temps de se « cacher pour mourir ». Et je soupçonne que je n’en ai pas fini avec les questions.

Un matin, Solanges me rejoint au couvoir. Elle est fraîche comme un perce-neige.

  • Tout à l’air sous contrôle ? dit-elle.
  • Ouais, hier soir, j’ai confectionné une mireuse. Là sur la table, dis-je en lui montrant une boîte de carton munie d’une ampoule électrique et dont une extrémité est percée d’un trou un peu plus petit qu’un œuf. Ça, c’est le genre d’échographie maison qui va servir à observer l’embryon.
  • Qu’est-ce que cela va donner ?
  • Dans peu de temps, on devrait pouvoir observer les fœtus à travers la coquille.

Une frimousse qui ne fait pas plus de bruit qu’une souris se profile à ma porte. Solanges en profite pour filer dans sa classe. C’est un enfant de la maternelle, pas plus gros qu’un moustique.

  • Entre, mon garçon.
  • Il est brave. C’est madame Gaby qui l’envoie.
  • On… On veut… On veut voir… On veut voir les poussins tant la timidité l’amène à bégayer.

Madame Gaby, qui en a un peu marre des activités artificielles, proposées par le manuel du ministère, a sauté sur l’occasion d’en voir une vraie. Sur une rangée systématiquement ordonnée, deux par deux, ses élèves défilent à l’allure et la cadence d’un mille-pattes.

  • Mais, mon gars, les poussins vont éclore dans une vingtaine de jours.
  • J’aurais cru voir un petit enfant de la ville qui n’a jamais vu un nid de mésange.
  • On pourrait-y, on pourrait-y voir le nid ?
  • Toute la classe attend dans le corridor. Ils sont propres, peignés comme dans les annonces de shampoing et vêtus comme des petits princes.
  • Bien sûr.
    Tu vas avoir des questions, me lance Gaby.

Les œufs sont là sur la paille. Par une fenêtre que j’ai pratiquée dans la boîte, on peut tout voir. Les œufs bien sûr, l’hygromètre, le thermomètre et la source de chaleur. Et le silence des grandes œuvres.

L’une après l’autre, les questions fusent de la part de ces petits curieux.

  • Pourquoi t’as mis de la paille ?
  • Parce que la poule met de la paille.
  • Pourquoi il y a de la vapeur dans la vitre ?

Ce n’est pas de la vapeur, c’est de la buée. Regarde bien et tu vas comprendre pourquoi il y a de la buée dans la fenêtre.

  • Une poule, est-ce que ça fait de la buée ?
  • Non, une poule ne fait pas de buée.
  • Elle est mieux organisée que toi.
  • Pour sûr que la poule est mieux organisée que moi.

Là, j’espère qu’un élève ne me demandera pas d’expliquer le paradoxe de la poule ou de l’œuf.

  • Pis pas de thermomètre ?
    Non pas de thermomètre non plus.
    C’est quoi, ça ?
    Ça, c’est un contrôle thermostatique. Ça permet de garder la chaleur constante. Chaque appareil que vous voyez dans la boîte (le couvoir) accomplit une fonction normalement faite par une poule couveuse.
    Est-ce que la poule l’a ce contrôle-là ?
    Oui, on peut dire, mais pas comme celui-ci !

J’allais entreprendre l’explication compliquée du rôle de la chaleur et de l’humidité dans la couvaison lorsque la secrétaire est venue m’annoncer :

  • On te demande au téléphone.

Quelques instants plus tard, les enfants ont repris le chemin du retour vers leur classe où ils vont colorier des cœurs préfabriqués. Toutes les classes sont venues faire un tour au couvoir. Certains groupes ont la bouche cousue comme des carpes. Là, les consignes sont respectées, me dis-je. De la classe de Solanges, deux élèves viennent prendre des notes chaque jour pour les inscrire dans leur rapport. C’est leur consigne ! Mais je n’ai pas eu connaissance de visite collective du groupe. Ça m’étonne ! C’est de leur part que j’attendais le plus de questions. Mais, j’avais oublié que ces élèves de la « nouvelle pédagogie » font aussi leur apprentissage par leurs pairs. Ils se sont faits discrets jusqu’à un matin où leur présence bruyante attire mon attention. Une dizaine d’élèves de sixième et quelques tout petits sont montés sur une galerie métallique et discutent fort. Je m’approche de la fenêtre et à travers ce piaillement de moineaux morts de faim, j’entends, estomaqué, Jeannot qui parle « adulte ».

  • Oui, oui un coq ça a un pénis pis ça fourre. Ça fourre les poules !
  • C’est pas vrai, reprend un autre. Mon grand-père a des poules pis, y vend des œufs, y a jamais un poussin qui sort de là, intervient Dominique, pas plus haut que ça. Pis, y a pas de coq.
  • Ben, c’est ça, ton grand-père n’a pas de coq. Toé, tu connais pas ça, alors ne parle pas !
  • Une poule, c’est comme un pigeon ajoute Jeannot. Ben, y a un coq pigeon pis, une poule pigeon.

Jeannot est sérieux comme Socrate. Des gestes étudiés accompagnent chacune de ses paroles. Son discours est captivant, très visuel comme disent les pédagogues.

  • L’autre jour, j’ai vu les pigeons à Maxime, dit-il. L’pére est monté su la mére, pis icitt on y donne !
  • On y donne quoi, réplique un tout petit ?
  • J’sais pas moé, répond celui qui parle « adulte » ! Un coq pis une poule, c’est la même chose. À part de ça, c’est aussi pareil pour un gars pis une fille. Sauf qu’une fille pis un gars, ça a du poil, pas de plumes. Mais j’sais que le pére fourre la mére. Pis ça fait des petits.
  • Ça fait pas des petits, ça fait des œufs, ajoute avec sagesse un marmot de maternelle.
  • Il a raison dit Dominique dont les poules qu’il connaît bien n’ont jamais la visite du coq puis font des oeufs quand même

Une certaine confusion brouille le discours !

  • Moi je sais ce qui se passe, reprend Denis. Mon père m’a expliqué. Le coq monte sur la poule puis il lui mord la crête ou des fois, juste la tête jusqu’à ce que le sang coule. Pis c’est pour ça qu’après un bout de temps, les poussins viennent au monde. Les deux sangs se mélangent pis ça s’en va dans les œufs qui vont faire des poussins !

Tous les enfants éclatent de rire. Jeannot, en avance sur son époque, réplique :

  • Ton père, y mord-t’y la crête de ta mère des fois ? Tu connais rien. J’te dis moé qu’un coq ça fourre les poules.

Malaise et fou rire se disputent en moi, mais je décide de ne pas intervenir. Intervenir ? Ça va donner quoi ?

Au vingt et unième jour de couvaison m’arrivent les petits de la maternelle accompagnés de madame Gaby. Bien sûr, ils veulent voir le couvoir. Et inopinément, sous leurs yeux incrédules, un petit bec perce sa coquille ! Quel hasard ! Tout le monde voit le miracle. Mais Dominique n’en croit pas ses yeux et avance que ce n’est pas vrai. Il ne sortira pas de poussin de là ! Son grand-père monsieur Victor élève des milliers de poules qui donnent des œufs, mais pas de poussin !
Tous les œufs ont éclos dans la journée. Et un festival de visiteurs a débuté. Les poussins ont reçu des cadeaux, des cartes de bienvenue, des boîtes de granules comestibles, du sable fin ! Parmi eux, un poussin est devenu le plus flamboyant des coqs.

À quelques détails techniques près, c’est Jeannot qui avait le mieux compris le mystérieux processus. Et aux yeux de ses pairs, le contesté Jeannot qui parlait « adulte » a été reconnu comme « l’incontestable » expert de la fécondation « in vivo » des œufs de poules !

Plus tard, avec la connivence de son mari, et sur mon approbation, madame Solanges lancera dans sa classe, le projet : « Petit poisson deviendra grand », projet d’élevage de truites sur une base industrielle. Là, les poissons ont refusé ! .

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