La tradition de faire les sucres à Grande-Vallée

Dans No 02 - Mars 2016. par

« La tradition de faire les sucres à Grande-Vallée date d’avant l’arrivée des premiers habitants en 1842. Vers les années 1820, on dit que les gens de Montmagny, de L’Islet et de Cap-Saint-Ignace sont venus pêcher sur nos côtes. Les plus âgés nous ont raconté que ces pêcheurs arrivaient très tôt et avaient le temps d’entailler des érables ; arbre bien connu de leur région. Nos ancêtres, une fois établis chez nous, ont continué cette pratique. C’est pourquoi, même si l’érable n’est pas l’arbre dominant ici, nous en prenons toujours grand soin. Au début, c’était presque un moyen de subsistance ; ceux qui avaient la chance d’entailler des érables pouvaient faire un certain “TROC”, c’est-à-dire échanger leur sucre contre d’autres aliments avec les voisins et certains marchands.

Au cours de l’hiver, l’artisan fabriquait lui-même ses contenants en bois de cèdre : baril, seau, etc. Les récipients, faits d’écorce de bouleau, étaient placés au pied de l’érable et servaient à ramasser l’eau qui s’écoule goutte à goutte de cet arbre noble. Au mois de juillet précédant la saison des sucres, le sucrier avait pris soin d’aller prélever l’écorce des bouleaux en la taillant par lisières d’environ deux pieds de large par six pieds de long , tout dépendait de la grosseur du bouleau. C’est généralement dans la période qui précédait l’entaillage que les casseaux d’écorce étaient fabriqués devant un grand feu. Les goutterelles ou goudrilles étaient en bois de cèdre. Au moment de l’entaillage, il fallait taper la neige et entailler le plus bas possible, car la neige en fondant éloignait le casseau de l’arbre et de la goutterelle. Au début du printemps, c’était plus facile, car les casseaux étaient enfoncés dans la neige, mais à mesure que le temps des sucres avançait, il fallait à chaque cueillette laisser un peu d’eau dans le récipient afin qu’il ne s’envole pas au vent. La cueillette se faisait avec des seaux de bois fabriqués à cet effet. Pour éviter les renversements, le haut était plus étroit que le bas. Il en était de même pour le quart à courir qui, placé sur un traîneau, était tiré à bras d’homme ou souvent par un chien, mais rarement par des chevaux à cause de la topographie du terrain et de la distance du village. Le bouillage de l’eau d’érable se faisait dans de grands chaudrons de fonte noire. On pouvait avoir deux, et même trois chaudrons sur le même feu, tout dépendait de la quantité d’érables entaillés. Chaque habitant avait un chaudron de ce genre. Si le sucrier en avait besoin de plus d’un pour la saison des sucres, il en empruntait de ceux qui n’étaient pas sucriers et payait la location en produit de l’érable, généralement du sucre dur. La cabane était un abri rudimentaire et souvent temporaire. Elle protégeait le sucrier des intempéries et lui permettait de se reposer sur un lit de branches de sapin. Il fallait bouillir la nuit, car la journée était consacrée à la cueillette de l’eau et du bois de chauffage. Après la Seconde Guerre mondiale, quand le métal fut disponible, les aliments comme la graisse, la mélasse, les différents fruits et légumes arrivaient sur le marché en contenants métalliques. Les casseaux d’écorce furent rapidement remplacés par ce genre de chaudières. Les plus fortunés pouvaient même se procurer des chaudières spécialement fabriquées pour être accrochées aux érables. C’est à cette période que les sucriers ont fabriqué des poêles géants en béton où l’on incérait le chaudron, ce qui permettait une évaporation plus rapide tout en économisant sur le bois de chauffage, car les feux dehors, sous les chaudrons, étaient très gourmands. Les cabanes à sucre sont devenues plus confortables.

De nos jours, les cabanes à sucre sont très modernes. Les érablières, conservées de père en fils, ne sont pas devenues industrielles pour autant. Ceux qui pratiquent le métier de sucrier le font par tradition et par passion. Les fêtes et les réjouissances dans les cabanes à sucre continuent comme dans le bon vieux temps. »

Texte écrit en 2005 par Lucien Minville. Il est extrait du travail de madame Annie Lepage intitulé : L’ÉRABLIÈRE ESTRANAISE. Étudiante finissante en aménagement et environnement forestier à l’Université Laval.

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