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Poivre et Sel

Dans No 01 - Février 2016. par

Les écureuils en sarabande.
L’appétit est le meilleur cuisinier
Citation de latine
(Fames est optimus coquus)

Quand j’ai pris ma retraite, pour combler mes heures de solitude, je suis devenu le cuisinier attitré de la maisonnée. Un jour, ma fille Marie-Andrée en semaine de relâche, observait son père faire la popote. Marie-Claire et sa maman passent leurs avant-midis à se gaver de connaissances. Ce qui ne les empêche pas d’éprouver la faim quand sonne midi.

Le dîner mijotait à p’tit feu : deux cuisses de pintade, deux cuisses de canard de ma propre basse-cour attendrissaient languissamment dans leur purgatoire de six cents watts en répandant un doux fumet de « pintade et de canard ». Le « p’tit feu », c’est quelque chose de doux, juste ce qu’il faut pour laisser échapper une légère vapeur. Après coup, j’ai compris que selon ma culture déficiente en cuisine, si j’avais appliqué à tort le principe des vases communicants : ce que tu gagnes en feu, tu le perds en temps; j’aurais carbonisé mon dîner. Ce n’est que par hasard que j’avais opté pour la bonne démarche et dans le four rôtissait aussi une oie dodue qui, de son vivant, était bien amie avec les enfants.

Dommage, toute chair a une fin. Mon oie avait passé l’été au soleil. Elle n’avait pas subi les affres du gavage comme celles de Brigitte Bardot. Elle protégeait son territoire. Un matin, à l’aurore, Conrad le chauffeur d’autobus était venu, à mon insu, se gaver de mes fraises. Accroupi entre deux rangs, tout à sa dégustation, Conrad ne se doutait de rien. L’oie s’était approchée subrepticement, sans bruit, le cou allongé, le bec prêt à l’attaque et sans crier gare, avait attaqué l’impertinent visiteur, en lui prenant une cruelle « mordée » dans une fesse. Conrad avait pris la poudre d’escampette, coupant à travers champs, une oie à sa poursuite. Dans sa précipitation, il a perdu le sens des sentiers, et il est tombé dans la « calvette » prévue pour l’évacuation de l’eau, en période de crue. Pauvre Conrad ! C’était la rançon à payer pour le monsieur qui se croyait chez lui partout ! J’ai eu droit à cette confession quelques jours plus tard. Le ferme propos de ne plus recommencer n’était cependant pas au rendez-vous, comme j’ai pu le lire dans son regard. Conrad récidiverait ! Mes fraises étaient par trop délicieuses et invitantes.

En matière de cuisine, je préfère me soumettre à des directives impératives, car, à cet égard, j’ai plutôt tendance à descendre de mon père qui cuisinait plutôt comme l’homme de Néandertal. La modification génétique chez moi s’étire à n’en plus finir. Mon épouse, munie d’un système phonateur « ad hoc » en timbre, en hauteur, en intensité et autres phénomènes mineurs de l’acoustique, indique les préférences (s’il y a lieu, bien sûr) en toutes matières, y compris en art culinaire. Alors, j’applique les lois, comme en système démocratique, mais matriarcal. Pour développer des talents, il faut d’abord commencer par en avoir. Or, en cuisine, à mon avis, quand la bouffe prend trop souvent au fond du chaudron, c’est que le marmiton est téflon. Tiens, je cuisinais depuis cinq ans et pas une journée, je n’ai refermé tous les panneaux d’armoire (cela ne fait pas partie des recettes) ce qui m’attirait remarques et réprimandes rouges ou vertes. Quand le pli s’enracine dans l’enfance, il est réfractaire à bien des efforts. Chateaubriand écrivait : « Si j’avais la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l’habitude ». Et moi, je dis son corollaire : « Si j’avais la folie d’avoir des habitudes, je chercherais le bonheur». Peut-être que la discipline engendre les habitudes. Et que le bonheur coule tout près, sans turbulence, dans le ruisseau solitaire.

En plus d’être dur de la feuille, mon système de reconnaissance des couleurs est déficient ! J’en perds mon latin. Pour quelqu’un de moindrement doué, tout vient à point… ! Tout se met en place sans effort. Moi, je déploie des montagnes de précautions. Je pense, je réfléchis, j’analyse, je doute, je révise, je décortique, je « poétise ». En ce qui concerne le lavage de la vaisselle, j’en déplace des montagnes. Diantre, que ma vie se complique !

Bon, ma femme avait dit : – À la fin de la cuisson du gros volatile, tu enlèves la graisse avec une cuillère. Autrement dit, tu dégraisses le liquide puis tu ajoutes de la fécule de maïs pour en faire une sauce. Une oie bien nourrie, c’est gras par nature. Pas utile de les gaver la tête en bas pour en faire du foie gras. Alors, sous les yeux curieux de ma fille, j’ai procédé au dégraissage.

Minutieusement. Mais, le lipide est abondant ! Las de dégraisser, j’ai ajouté la fécule de maïs en ignorant qu’il fallait d’abord la délayer. Et sans que j’aie eu le temps de prendre mon fouet, la graisse liquide s’est transformée en une solide balle de softball. C’est à ce moment que la vocation scientifique de Marie-Andrée a pris naissance, tant le phénomène était spectaculaire. Elle a ajouté : – Ça devrait être bon quand même. « You just have to shake well before using ».

Pendant ce temps, dans le champ d’en face, deux écureuils dessinent leur chapelet de velours blanc dans la neige, à la recherche de je ne sais trop quoi. De ma fenêtre, leurs escapades me semblent bien inutiles. Le besoin de bouger justifie leurs ébats. Trouver un refuge plus près des provisions de graines de tournesol, que je réserve aux oiseaux, est aussi tout à fait pertinent. La température, baissée à moins vingt-deux, ne ralentit guère leur course électrique. Tantôt ils filent, longiformes, sur des trajectoires rectilignes, à vitesse supersonique. Puis subitement, comme s’ils avaient frappé un mur, ils s’arrêtent, tordent le cou, risquent l’œil vers un nuage, comme pour mesurer la hauteur du soleil. En position assise, leurs pattes de devant se joignent à la hauteur pectorale, pour une prière à la sauvette, adressée au Dieu des urgences fauniques. Leur queue remonte en panache en un déclic, sur leur petite tête rousse. Hésitants, la fraction d’un instant, ils rebroussent chemin à la même allure, mûs par des forces magnétiques occultes. On dirait qu’ils ont oublié quelque chose. Nouveau stop subit, impromptu, robotique, suivi d’une danse sur deux temps, dans un air ultrasonique. Les voilà maintenant propulsés sur une trajectoire orbitale autour de quelque planète imaginaire, en poussant leur accélération aux alentours de deux ou trois « g » comme dans les problèmes de physique ou dans la vie des aviateurs. Pure question de dynamique ou prosaïque karma  réincarné depuis bien avant le pléistocène ? Le mystère demeure entier, enfoui dans des mythes de savants qui s’usent tous avec les ans. Je verrais bien mieux mes écureuils, dans un tronc d’arbre douillet, à rêver de fruits sauvages et de liberté, comme les ours, à moins qu’ils ne souffrent d’insomnie. Certains jours, le p’tit gars du voisin, Jonathan, les poursuivait avec sa motoneige. Les bestioles défiant les lois de la pesanteur avaient tôt fait de regagner le boisé où ils retrouvaient la sécurité des ambassadeurs. Dans le temps, Jonathan, sans plus de raison que les écureuils poussaient son bolide exactement vers nulle part. Les geais bleus traversaient le ciel, en se mêlant de leurs affaires, comme si les drames d’en bas n’étaient pas importants. Jonathan oubliait son dîner. L’attrait de l’aventure primait. Il en oubliait son besoin de se nourrir malgré les appels incessants de sa mère. Une tête d’épilobe séchée, comme l’âme d’Abraham, roulait sans destination apparente sur le tapis blanc et glacé de l’hiver. Pourtant, ce n’est pas par hasard que d’autres fleurs naîtront de ce voyage. Pour le plaisir des écureuils ou de celui d’Abraham.

Mes convives se pointant, il me faut vraiment discipliner ma folle du logis sinon, mon chef-d’œuvre culinaire va devenir un « snack » de cantine.

Le soleil darde mes assiettes fumantes. Fini, le rêve des volatiles.

Les écureuils sont partis laissant derrière eux les traces évanescentes de leur grisante cavale.

________________

1 – Forme de juron féodal admis par l’Église et la langue de Molière. Aujourd’hui obsolète, il est remplacé par une variété d’expressions modernes, mais non acceptées par aucune académie.

2 – L’accélération due à la pesanteur à la surface de la Terre est égale à 9,80 m/s2. Les pilotes de F18 poussent quelques fois leurs avions, jusqu’à 8 ou 9 fois cette accélération. Alors mes écureuils?

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