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Poivre et Sel

Dans No 10 - Décembre 2015. par

Il était une voix!

Il faut toutes sortes de monde pour faire un monde. Pis à Petite-Vallée, on les a toutt.
Prudent Brousseau

Prudent vivait dans son village de Petite-Vallée entouré de voisins tous aussi ordinaires que lui, ainsi que de quelques « péteux »! De son vivant, il peaufinait à son insu, discours, faits et gestes lui assurant le statut de légende! Il portait une attention particulièrement vigilante à un voisin, Médéric Coulombe. Celui-ci était reconnu pour marcher dans la marge la plupart du temps. Comme le font les chats, Médéric traversait la route principale sans au préalable, avoir regardé ni à droite ni à gauche, malgré les avertissements de Prudent.

J’ai déjà invoqué le personnage de Prudent dans une chronique il y a quelque temps. Il y était question en priorité d’Edgar le barbier, mais aussi de Georges l’érudit et de Benjamin l’artisan. Les quatre frères étaient les brillants fils de Napoléon (Fie). Rien qu’à les entendre parler, il était difficile de dire qui était qui. Il fallait l’image! Presque même timbre de voix, même attitude de bonshommes sûrs d’eux-mêmes. Le son naissait dans leurs poumons, se faufilait entre le pharynx et la trachée là où il prenait couleur d’acide sur des cordes vocales toujours très courtes, mais tendues au boutt. Un témoin affirme qu’ils tenaient de leur mère Marceline leur timbre de voix sépulcrale! Prudent savait être patient et longtemps il pouvait écouter des âneries avant que des paroles sortent de sa bouche dans une sonorité robotique. C’était une voix à signature unique! Et d’une certaine façon c’était tout à fait drôle à cause surtout de sa physionomie lorsque le discours commençait à lui tomber sur les nerfs! « Bande d’i-gno-rants» disait-il! En certaines circonstances, Prudent s’exprimait à la manière d’une imprimante! En petits coups détachés. Mais la plupart du temps, il avait beaucoup à dire et souvent avec dans des phrases longues d’un kilomètre ce qui épuisait ses décibels! Il manquait de souffle et continuait quand même dans un filet de voix quasi inaudible. On craignait pour l’étouffement! On aurait dit qu’il avait consommé tout l’azote et l’oxygène de l’air pour ne fonctionner que sur les gaz rares : argon, krypton, radon, xénon.

Celui qui a vu et entendu Prudent ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie ne peut oublier le personnage : sa corpulence, sa démarche de sénateur, les traits de son visage, ses cheveux plutôt hérissés, la couleur de sa voix. Pour le décrypter lorsqu’il gardait le silence, il suffisait de regarder dans ses yeux neutres et de savoir lire dans ses pupilles. C’était un homme plutôt court, mais avec un bâti et une force de géant pouvant résister et même avoir le dessus dans des batailles de mots ou de bras là où du monde ordinaire déclare forfait avant la fin normale des hostilités. Homme brillant, ses réparties se concevaient à la vitesse de l’éclair. Oui, il avait un esprit aigu! Il avait le mot de la fin à chaque fin! Un air flegmatique cachait, comme dans une nuit sans lune, un pince sans rire la plupart du temps. Il disait : quand la gêne est passée, j’étais pas che-nous!

-Un jour tu vas te faire tuer par un « char » lui disait Prudent.

-Pas de danger. Ils ont des yeux, y vont me voir rétorquait Médéric!

Prudent savait tout des circonstances de la mort de son concitoyen Médéric. C’est à titre de témoin qu’il a été assigné à comparaître en cour pour répondre aux questions du juge qui voulait en savoir plus sur la mort de Médéric.

J’ai souvent parlé de notre curé Bujold qui dans les
« coltaillages » avait le dessus même sur grand-père Alexandre! Prudent a confié à son petit-fils André, qu’il avait mis le curé « échec et mat », en l’obligeant à venir chez lui, s’excuser de ne pas lui avoir donné la communion parce qu’il avait dansé un peu trop lascivement avec une jolie femme de son village. Le curé finissait par tout savoir. Il avait ses taupes! Prudent pouvait avoir des propos tendres comme pour parler à des petits enfants et à ses amis; mais malheur à celui qui flânait dans sa cour sans sa permission. Il devenait loup affamé, tigre aux dents de sabre face à une proie. Il en épuisait ainsi ses réserves d’adrénaline. Le lendemain, les glandes surrénales en manque le laissaient avec une pression artérielle élevée et un taux de glycémie aussi très élevé. Contrairement au monde ordinaire comme vous et moi, Prudent ne savait pas ce qu’était la peur! Des fois, on aurait dit qu’il manquait de prudence! Très jovial d’habitude, ses sautes d’humeur cependant faisaient trembler même madame Demerise, sa femme qui pourtant le connaissait bien!

Lorsqu’un homme est ainsi fait, il peut exercer cent métiers sauf peut-être le métier à tisser. Ainsi Prudent a fait chantier forestier chez Charles-H. Nadeau avec hache et godin en hiver. Il a aussi cultivé un lopin de terre et dans sa barque, pêché en été. Il a exercé le métier de forgeron. Et pas n’importe quel forgeron. Selon ses propos les plus sérieux et crédibles il pouvait ferrer douze chevaux dans un avant-midi. Je crois qu’il enjolivait à l’occasion! Pour terminer son plan de carrière, il a obtenu un emploi du ministère des Transports. Étrange, un bleu qui obtient une job de rouge! Avec trois ou quatre autres hommes dont son cousin Moïse, il « maquillait » armé d’un râteau, une partie de la route 132 qui traversait Petite-Vallée. Certains jours, son équipe devait se déplacer pour aller donner un coup de main à des collègues de L’Anse-à-Valleau. Arrivé là, apercevant une masse non identifiable en haut, tout à fait en haut de la grande côte, un collègue de travail a dit : mais qu’est-ce que c’est ça? Prudent de sa voix matinale pleine d’harmoniques a répondu : si ça grouille, c’est des vaches, si ça grouille pas, c’est des gars de la voirie. Lucide, le bonhomme! Et ses compagnons, pour la rigolade, lui ont fait une ovation debout en jouant du râteau!

Dans sa période agricole, Prudent a dû acheter un cheval. Il a rencontré un maquignon nommé Gagnon qui vendait des chevaux pour un dénommé McMullen de Ste-Félicité. Il lui fallait acheter une bonne bête à tout faire : le chantier, la culture, le magasinage jusque dans les villages voisins. Et à l’occasion faire le trajet pour aller à l’église de la Grande-Vallée. Prudent convainquant a obtenu le cheval pour une cenne « cash » avec promesse verbale de s’acquitter du solde de la dette par un paiement mensuel évalué à 20 dollars par mois. Tout allait bien. Le cheval possédait les meilleures qualités de la race chevaline. Ce dernier point tenait lieu de garantie verbale du vendeur. Et Prudent a travaillé quelques saisons avec sa bête; bûcher, labourer, voyager… Et lorsque Prudent était plus de bonne humeur qu’à l’accoutumée, il racontait une histoire spécifiquement composée pour son cheval. Et le cheval se tordait de rire! Ah! Oui une vraie bonne bête!

Un jour, le grand patron McMullen crève. V’là ti pas que Gagnon se pointe chez Prudent suivi de Cyrille Lapointe, huissier de Mont-Louis, chargé de saisir le cheval dont le solde hypothécaire s’élève à 30 dollars. Son garagiste-chauffeur de camion les accompagne. Ce dernier doit ramener la bête.

– Prudent est à la forge à Freddy, dit sa femme Demerise.

– Je vais le chercher.

Oh! Prudent a douze chevaux de ferrer depuis le matin! L’estomac dans les talons, il n’a pas le cœur aux farces. Prudent prend conscience que son cheval est l’enjeu.

-Laisse-moé faire dit-il à sa femme. On va voir ce qu’on va voir.

Un drame va se jouer sur la côte passée le pont à Petite-Vallée! Un camion occupe l’entrée chez Prudent.

Toute la gang se retrouve autour de la table de cuisine : Cyril le Lapointe, Prudent, Gagnon, le chauffeur de camion pis Demerise. Prudent exhale une odeur pénétrante de cheval, mais qu’à cela ne tienne! L’huissier dit : on vient chercher le cheval. S’ensuit un échange de propos décousus qui ne mènent à rien. Alors le ton monte entre Prudent et l’huissier. Prudent se charge d’adrénaline! L’huissier déballe ses papiers qu’il montre à Prudent. C’en est trop! Prudent donne une claque magistrale sur la table. Tout a r’volé : papier, crayon, verres d’eau, même le p’tit bouquet de Demerise. Prudent est monté sur ses grands chevaux. Ce n’est plus un homme, c’est la rage à l’état pur. Même Demerise a peur.

-T’a-ppren-dras que j’suis pas un vo-leur crie Prudent. M’a vous battre tous les deux, non tous les trois lance Prudent en attrapant l’huissier par la gorge. Pis j’vais t’étrangler rugit-il s’étranglant lui-même.

Tout le monde quitte la table et se dirige vers la sortie.

-Hey! Hey! Attendez, vous autres. On va régler cette affaire-là tout de suite. Toi l’chauffeur de camion tu vas avoir ton «bed in » betôt!

Prudent aurait bien été capable de les tuer tous les trois.

Prudent n’est plus un homme, c’est le diable! L’huissier se prépare à l’assermentation pour la saisie du cheval. Prudent a perdu toute emprise sur son calme. Il est en colère bleue. S’adressant à l’huissier, il lui dit : toé tu vas passer, mais mes paroles ne passeront pas. Bon voilà Prudent dans les évangiles. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.

Et Prudent continue,
-si le cheval se pointe le nez dans la porte de la grange, j’prends ma hache pis je lui coupe l’cou! Tu ne mettras pas la main sur mes cordeaux. Puis j’vais te tuer toé aussi. Prudent va chercher sa hache dans le tambour.

Il poursuit :
le cheval, j’l’ai payé. Non, il me reste 30 piastres à donner dessus. Quien v’là 20 piastres pis crisse ton camp. Je te donne ça parce vous êtes des bandits. Vous ôtez le pain de la bouche de mes enfants.

Les trois messieurs ont repris le bord de Mont-Louis en faisant une pause à Grande-Vallée pour raconter leur aventure à Louis Richard dont la bru était originaire de Mont-Louis. Ils avaient eu la peur de leur vie! Ils avaient vu le diable!

Quant à Médéric, ce qui devait arriver arriva. Médéric a été tué par une automobile dont la femme du conducteur était cousine de la victime. Alors, on ramasse les morceaux de Médéric, on embaume ça du mieux qu’on peut puis on lui chante des funérailles « ex abrupto ». Peu de gens pleurent. Mais Médéric est mort. Et un jour, un gratin judiciaire se pointe chez Prudent. On le sait Prudent a bien connu la victime. Il sera donc témoin à la cour dans l’enquête sur la mort de Médéric. Prudent ne connait pas beaucoup la loi. L’érudit dans la famille de Napoléon (Fie) c’est Georges. Tout le monde disait mon oncle Fie ou tout simplement monkfie! Oui, tout le monde consulte Georges Brousseau pour les affaires judiciaires. Dans une affaire de cour un procureur ayant dit à George : Vous seriez bon pour être avocat. Georges a répondu : non, le droit j’le connais, c’est les « croches » que vous faites que je ne connais pas. C’est George qui va préparer la prestation de Prudent en cour. À cause du lien de parenté entre le conducteur de la voiture et la victime, Prudent ne voulait pas que ses réponses aux questions du juge fassent pencher la balance ni en faveur de la victime ni en faveur du conducteur. À cause du lien de parenté entre Médéric et la femme du conducteur. Alors Georges l’a préparé selon les règles de l’art du prétoire des Brousseau.

Il y a une bonne audience dans la salle. Le juge vêtu de sa tunique de la justice fait son entrée et interpelle Prudent :

-C’est vous monsieur Prudent Brousseau? Approchez-vous!

-Oui dit Prudent, j’m’en viens.

Devant une tribune où siège un juge à la mine patibulaire, pour la première fois de sa vie, Prudent sens un p’tit malaise quelque part entre le colon et l’œsophage. Alors, plus silencieux qu’une carpe Prudent s’en va prêter le serment d’usage. Pas plus grand que 5 pieds 3 pouces, il s’avance en tanguant selon sa démarche habituelle vers la sainte Bible.

-Vous avez connu Méderic Coulombe dit le juge?

-Trrais bien rétorque froidement Prudent.

Prudent se remémore les leçons de son « érudit » de frère. Il fallait répondre aux questions du juge de façon à ce que son honneur doive faire un effort pour comprendre la réponse. Prudent avait manqué sa première réponse en disant : trrais bien.

Il allait se reprendre. Le juge ayant décelé un témoin astucieux a décidé d’y aller mollo avec ses questions. On aurait dit que le juge ce matin-là avait décidé de jouer dans une comédie.

-D’après vous demande le juge, est-ce que Médéric Coulombe avait une bonne vue?

– Médéric limait mon égoïne pas de lunette, a répondu Prudent d’une voix solennelle.

– Bien. Maintenant Monsieur Brousseau, est-ce que monsieur Coulombe entendait bien?

-Chaque fois que j’lui ai posé une question, il m’a « répond » avance Prudent sans sourire comme s’il était devenu sûr de lui. Il a tourné la tête vers l’assistance où quelques-uns avaient pouffé de rire à l’écoute de cette réponse inattendue devant un honorable juge

Oui, c’était répondre de façon détournée, un peu comme les paraboles de la Bible. Il faut faire un effort pour saisir le sens du discours. Un « oui » sec aurait été trop simple.

Le juge a donc continué avec la question qui tue.

-Monsieur Brousseau est-ce que monsieur Coulombe était prudent?

Non répond le témoin. Prudent c’est moé, lui c’était Médéric!

Là, hilarité générale! Au diable la cour, la Reine, le juge. Prudent a fait rire tout le monde y compris le juge dans un contexte qui s’annonçait macabre. Pardon monsieur Médéric.

Comme ce sera Noël dans quelques jours, je vous propose un petit amuse-gueule de circonstance.

Quand monsieur Prudent est devenu riche, lui et sa femme ont décidé de se faire plaisir; ils se sont acheté chacun un manteau de fourrure qu’ils devaient étrenner pour la messe de minuit. Or, cette année-là, une pluie diluvienne est tombée toute la journée du 24 décembre. Monsieur Prudent, optimiste, croit dur comme fer, que la pluie se changera en neige dans le courant de la veillée. Il scrute le ciel, en catimini, fait quelques invocations, soulève stores et rideaux en vain : y mouille! Au moment de partir pour la messe, trajet qu’ils doivent faire à pied, leur maison n’étant pas tellement loin du centre communautaire, madame Demerise refuse d’étrenner son manteau. Monsieur Prudent, lui, persiste et signe. « Y a beau tomber d’la marde, moé j’ai dit que j’mettrais mon manteau à soir, pis j’le mets »! Alors quand monsieur Prudent est entré dans son banc pour la messe, il avait aux yeux de tous, l’opulence dégoulinante d’un rat musqué s’étant baigné toute la journée dans le ruisseau à Batoche. Excusez-la!

Joyeux Noël et Bonne Année!

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 1 – Uniquement dans le but d’alléger le texte,  « monsieur et madame » seront éliminés sauf à quelques endroits
2 –  Mathieu, 24, 35

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Dehors, le vent d’esse souffle furieusement. Les bûches s’enflamment. La cheminée rougit.

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Tout vient à point à qui sait persévérer À titre d'administrateurs d'un
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