Pour les fêtes remémorant le naufrage de la « Penelope»(3) – Rodrigue Deraiche ( texte offert lors du 200e anniversaire de la Penelope)

Dans No 09 - Novembre 2015. par

Mon oncle Maurice et Ti-Yves, me prenant chacun par une main, m’accompagnent. Faut savoir qu’alors il n’y avait pas de motels. On pouvait plus clairement voir la mer. Le foin poussé très haut pliait jusqu’au ras du sol et les rets étendus claquaient au vent chassant les rares goélands téméraires qui cherchaient leur pitance dans les restes de morues éviscérées la veille. Les deux s’accotent sur un vieux cabestan et m’assoient sur le cabestan entre les deux. La mer atteint sa marée haute et le spectacle pour moi est fantastique. Une dizaine de barges aux couleurs variées qui se garrochent à gauche pis à droite, piégées par les ancres qui les retiennent. Certaines sont en train de se remplir d’eau quand une houle trop pointue frappe leurs bordées et découvre une partie de leur étrave. Ce ciel bleu, cette mer d’un autre bleu vert avec ses moutons qui roulent diamanté par ce soleil qui semble passif à l’action d’Éole, qui frise et défrise. Tout ça fait penser à une magie pour un enfant. Je suis en sécurité et plus tard ces images viendront remplir mon imaginaire de souvenirs pour la durée de mes jours. Puis, une conversation s’engage :

Dis donc Maurice, as-tu déjà vu une pareille tempête dans un ciel si clair en plein mois de juillet ?
Ouin, une tempête de vent. P’pa dit que c’est la pire de toutes et qu’aller pêcher et jigger aujourd’hui c’est courir après sa fin. P’pa l’avait vu dans la couleur du ciel hier soir. Il ne s’est pas trompé.
Tu vois-tu ce que je vois, Maurice ? Les ancres au fond n’ont plus l’air de tenir et les barges me semblent partir à la d’rive.
T’as ben raison Ti-Yves. Tiens, regarde, il y a une barge qui va aller se frapper sur l’autre si ça continue. Elles vont se défaire en miettes.
Ah oui, ah oui, elles sont à d’rive de plus en plus et on va les retrouver à l’Anse-aux-Canons et peut-être même jusqu’au Petit Cloridorme si le vent ne lâche pas.
Plus je regarde avec eux au large, moins je comprends ce qu’ils se disent. À d’rive, à d’rive ! Je vois bien les barges qui brassent et se retournent de tous les bords, mais c’est tout. Et après un grand soupir, j’ose demander à mon oncle Maurice :

Elle est où la d’rive. Je la vois pas.

Essayez de vous imaginer les rires qui ont fusé de ces deux êtres qui m’accompagnaient ! Ils m’ont jeté un regard de tendresse avec pas mal de pitié dedans. Et Ti-Yves de préciser :

La d’rive c’est la barge qui bouge et qui descend vers l’Anse-aux-Canons doucement. Regarde la barge rouge là-bas elle était plus haute par là tantôt. Donc, tu vois bien, Ti-Bambine que la barge à d’rive par en bas.

Je les ai laissés se défouler et rire tout leur soûl. Surtout mon oncle en profitait largement. Parfois j’avais l’impression qu’il m’agaçait outre mesure. Dans le fond, j’avais pris un peu sa place dans le cœur de ma grand-mère Régina et de mon grand-père Louis. Une fois les deux calmés, j’ai regardé mon oncle Maurice et lui ai demandé :

Comment t’écris ça la d’rive ?

Son œil a cligné et il a regardé Ti-Yves. Puis, Ti-Yves l’a regardé. Puis mon oncle Maurice m’a dit :

On a essayé de t’expliquer c’est quoi la d’rive. Ça devrait te suffire. Pourquoi tu veux savoir comment ça s’écrit. Même si je te disais comment ça s’écrit, y d’riveraient pareil les barges !
Il m’a débarqué (c’est le cas de le dire !) du cabestan et m’a dit :

Viens-t-en à la maison. Toi pis tes maudites questions. La d’rive, je ne sais comment ça s’écrit et Ti-Yves non plus. Contente-toi donc d’écouter ce qu’on te dit.

Ainsi se passait ma vie à la Frégate. Enfin, et pour finir, une dernière toute courte, mais que plusieurs parmi vous ignorent certainement. J’avais à peu près douze ou treize ans. Je me promenais en avant de chez mon oncle Salomon ou encore je jouais à un jeu quelconque et quelqu’un est venu me voir (peut-être que c’était Ti-Loup Francœur, je ne peux m’en souvenir) et il me dit :

Y a quelqu’un qui veut te voir. Puis, il m’amène chez mon oncle Salomon. Je rentre par le bout de la maison et je monte un escalier. Il y avait un doux silence, pas ordinaire. Je vois une porte entr’ouverte. Je m’approche avec l’autre personne et la porte s’ouvre.

Quelqu’un est couché dans ce lit ou plutôt elle est demi-assise. Ses cheveux sont blancs et beaux. Elle semble dormir. Je m’approche. Mais non, elle ne dort pas. Elle se repose. En arrivant près de son lit, cette belle dame vieille et digne tient dans ses mains son chapelet qu’elle semble ne jamais quitter. Il est entortillé dans ses doigts. De sa voix douce, elle me dit :

Tu es le garçon à Simone la fille de Louis Roy, celle qui a perdu tragiquement son mari il y a quelques années. Disons ensemble une dizaine de chapelet pour ton père et pour moi aussi parce qu’il ne m’en reste pas pour bien longtemps. Ce qui fut dit fut fait. Je venais de rencontrer madame Marie-Luce, femme de monsieur Félix Francœur, la mère de bien des Francœur d’ici et la grand-mère de nombreux descendants.

Avec ces quelques souvenirs, j’espère que j’aurai pu, pour ces fêtes entourant la Penelope, détendre l’atmosphère, rêver de ce que fut le temps jadis, etc.. Cependant, laissons-nous en essayant de comprendre pourquoi nous sommes ici. Prenons-le tout comme ceci :

Quand Jacques Cartier a mis les pieds à Gaspé pour le roi de France en 1534, il ne savait pas qu’autour de lui il y avait des ondes de toutes sortes qu’il ne pouvait pas voir ni sentir leurs effets. Quelques siècles plus tard, un dénommé Marconi découvrait les ondes radio, et le bal était commencé. Depuis, les ondes micro-ondes, les ondes téléphones, les ondes compteurs électriques, et des ondes encore inconnues qui viendront tantôt améliorer, nous l’espérons, la vie des êtres vivants. Peut-on un instant s’imaginer que dans un avenir pas si lointain nous pourrons défaire la voix et la repérer dans l’espace. Car, à chaque fois qu’on parle, on laisse une trace dans cet espace qui nous entoure. Théoriquement, nous pourrons donc reconstituer non seulement la voix des personnes qu’on a connues, mais avoir une description de l’événement vécu.

Ajoutons maintenant, que pour l’instant présent, nous sommes ici encore vivants et que nous voulons perpétuer un souvenir : le naufrage d’un bateau irlandais. Je ne connais pas son histoire, ni combien sont morts lors du naufrage. Mais dans ce que j’appelle l’infini indéchiffrable, ces naufragés sont avec nous aujourd’hui. Dans l’infini indéchiffrable, je vois monsieur Philippe Guillemette avec ses lunettes noires et sa famille tout autour, je vois aussi Gustin Roy et sa descendance, je vois mon oncle Eddy Francœur et ma tante Manda, monsieur Gaston Francœur et madame Éloïse, mon grand-oncle Elzéar Roy et son épouse irlandaise Kathleen Rail, les Roy, les Déry, Salomon Francœur et son épouse, monsieur  Éphrem que j’aimais beaucoup, monsieur Jean-Baptiste Francœur et madame Marguerite, père et mère de ma tante Lise, femme de mon oncle Fabien, les Côté, surtout Dédé et Bizoune et encore les Roy, Régis, Monique, Antoine (Mono) et Gemma, femme de mon oncle Florian Francœur, etc. Je pourrais continuer ainsi toute l’après-midi.

Une dernière salutation à ma tante Fernande et à deux phénomènes pour moi : Laurent Philibert et Paul-Aimé Guillemette.

Je vous remercie de m’avoir invité. Au nom de mon épouse Micheline, de ma fille Sonia, mon gendre Sylvio Roy et mes petits grands enfants, Éliane Roy-Deraîche et Jérémie-Roy Deraîche longue vie à ce village tributaire de descendances fortes et courageuses ! .

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