Pour les fêtes remémorant le naufrage de la « Penelope»

Dans No 08 - Octobre 2015. par

Puis me revint un autre événement qui aurait pu avoir des conséquences plus graves que celles constatées à ce moment-là. Pour les plus vieux, vous vous rappelez l’importance qu’avait le coffre en bois pour mettre nos crayons et nos gommes à effacer. Il y en avait même à deux étages ! Parfois, on y mettait autre chose, comme une lame de rasoir qui nous servait pour aiguiser nos crayons. Je m’en souviens parce qu’à force d’aiguiser et de tourner le crayon pour le rendre le plus pointu possible, il ne restait plus qu’un bout de crayon. Mais il était pointu et se brisait dès qu’on pesait dessus.

Je m’étais lié d’amitié avec Gérald Coulombe, qui habitait justement ici où nous sommes. Il s’est tué en forêt, en Ontario, il y a quelques années. Il est le frère de ma tante Fernande et je sais qu’ici aujourd’hui plusieurs personnes l’ont connu. Il était d’une grande gentillesse. De l’infini indéchiffrable, il doit être avec nous présentement. En récréation, il m’avait nargué et je n’avais pas aimé cela. En classe, j’étais assis derrière lui. On avait des bancs à deux places tous pris l’un dans l’autre. Donc, je pouvais facilement toucher au dos de Gérald devant moi. Je suis vraiment en maudit. Je prends ma lame et je la laisse tomber entre son cou et sa chemise. Je ne me souviens plus qui avait bavassé à madame Philipienne, mais elle avait envoyé sa sœur Andréa aux toilettes avec son frère pour récupérer la lame. Celle-ci avait eu le temps de couper Gérald dans le dos, superficiellement, vous allez me dire. Puis-je vous dire que ma tante Paule qui enseignait aux grands en a été vite informée. Ne vous demandez plus pourquoi j’ai un derrière de tête en pente à l’envers. En rentrant chez ma grand-mère, à part des claques de ma mère, de ma grand-mère, et une bonne de tante Paule, j’ai été au lit sans souper. Mais, à la cachette, ma tante Gemma est venue me porter à manger.

Enfin, la petite école m’a laissé encore un souvenir indélébile. Un souvenir aussi indélébile que la trace semble-t-il laissé par notre baptême selon l’enseignement de l’Église. Ma trace indélébile à moi date d’aussi loin que la petite école de la Frégate. Un jour, madame Philipienne se met à vouloir nous enseigner quelques bribes de la langue de Shakespeare. Elle écrit en anglais sur le grand tableau noir le mot sang en français et le mot b-l-o-o-d en anglais. Se retournant vers nous, elle dit : Ici, c’est sang et en anglais c’est bloude. Répétez après moi, bloude. Je lève la main.

  • Madame, on prononce blood, pas bloude.

Un silence de mort s’installe dré là. Elle me regarde et dit :

  • Non, c’est bloude et c’est bloude qu’il faut dire.

Je rétorque :

  • Non, c’est blood.

Je m’obstine et je continue de dire que c’est une fausse prononciation. On sonne la cloche pour la récréation. L’atmosphère est lourde. Ma tante Paule est mise au courant. Je me sens foutu. Et la pétarade des claques va suivre chez ma grand-mère. Mais, cette fois-ci, grand-mère Régina Bernatchez m’explique :

  • Peut-être que tu as raison. C’est blood qu’il faut dire. Dis-le ici tant que tu veux, mais à l’école tu diras bloude parce qu’on ne s’obstine pas avec la maîtresse d’école. Bon. C’est clair.

Voilà comment tout cela s’est terminé.
Mais, comme on dirait aujourd’hui, je devais à ma grand-mère un chien de ma chienne.
Je l’aimais beaucoup, mais je la trouvais sévère sans bon sens. Je lui dois le mérite insigne de m’avoir assis sur ses genoux et de m’avoir enseigné les rudiments des mots croisés. Et chaque semaine encore, je pense à elle quand je m’attaque à la grille des mordus de la Presse. Elle avait le don de créer chez moi des centres d’intérêts essentiels au développement de l’intelligence et du dur entraînement au raisonnement. Mais revenons au chien de ma chienne que je lui devais. Je n’acceptais pas sa façon de négocier avec l’école. Quelque temps plus tard, en révisant à la maison mes leçons avec moi, elle me demande d’épeler le mot mère. Je lui réponds : mother. M-o-t-h-e-r, mother. Elle me dit :

  • Fais pas ton fin fin avec moi. Épeles-moi le mot père.

Je lui réponds : father. F-a-t-h-e-r, father.
Et la série de claques revenait, mais là la tête était dure et je ne m’en faisais plus. Va pour ces quelques souvenirs de la petite école de la Frégate.
Je dois saluer avec affection le travail de défrichage qu’a pu faire madame Philipienne avec une tête à claques comme la mienne. Je ne pourrai jamais l’en remercier comme elle le mériterait. Il en est ainsi aussi de ma tante Marie-Paule. Son intelligence vive m’a toujours fasciné. Toutes ces personnes qui m’ont instruit auraient toutes pu faire leur université et davantage. Mais les moyens n’étaient pas là. Aujourd’hui, tous les moyens sont là et facilement. Aucune raison ne peut être invoquée si ce n’est le manque d’effort et une volonté crasse de se laisser porter par le système.

Le temps à mon sens passe plus vite et est mieux meublé quand on sait lire. Parfois, en consultant Facebook (le livre de face en traduction libre), je note, comme le disait si bien Voltaire, que l’ignorance fait des pas énormes ces années-ci. Une grande part de cette ignorance vient du fait que l’on n’approfondit rien et que les « opinioneux » peuvent dire n’importe quoi.
Cependant, revenons à ce qu’il y a de plus important : votre présence ici pour célébrer et se rappeler. Sachant que possiblement je ne serai pas ici à la célébration du trois centième anniversaire de la Penelope et son capitaine Galloway, sachant d’emblée depuis très longtemps que vous êtes des gens avec un grand sens de l’humour, enfin, conscient que nous avons été éduqués en riant de temps en temps les uns des autres, permettez-moi avec un œil rieur de vous raconter quelques anecdotes qui à l’époque étaient perçues et vécues par un jeune espiègle.

En premier lieu, il y avait celui qu’on appelait affectueusement Ti-Noir à Jack. Je n’ai jamais su d’où venait son nom non plus. Moi, je ne lui ai jamais parlé. Lui, il m’a parlé une fois et je n’ai rien compris. Il m’a souri souvent cependant quand je le rencontrais sur le bout de rue menant à l’hôtel de ma tante Monique et de madame Mémé. Ti-Noir à Jack c’est une démarche lente et un peu lourdaude, traînant des grosses bottes de pêche roulées jusqu’aux genoux, des culottes épaisses tenues par des bricoles de police sur une chemise blanche en général à manches longues. Puis, une calotte sur la tête qui jadis avait peut-être été une calotte de capitaine. Le visage ? Des petits yeux noirs au-dessus de pommettes saillantes et un peu rosées. Je suis chez ma tante Monique à l’hôtel. Ti-Noir rentre et dit d’une voix basse pour ne pas déranger d’éventuels touristes :

  • Monique, j’ai pogné un beau flétan de quelque cent livres, le veux-tu ?

 

  • Combien Ti-Noir ton flétan?

 

  • Seulement 20 $ Monique.

 

Un silence suit.

 

  • Assis-toué dans la chaise berçante là et je m’occupe de toué tantôt. En attendant, tu prendras bien un petit gin ?

 

Ti-Noir a passé sa grosse main sur ses lèvres pour se les essuyer comme il faut. Une petite jouissance est apparue dans ses yeux et:

 

  • Oui Monique, un double, s’il vous plaît.

 

La shot a été engotée assez vite. Puis, revenant, ma tante lui dit

 

  • Combien encore ton flétan Ti-Noir ?

 

  • Hé ? 15 $, ça fera.

 

  • C’est cher Ti-Noir, c’est cher. Un dernier gin ?

 

  • Envoyez donc Monique un dernier double pis je vais aller arranger ton flétan.

 

Ti-Noir avale le divin liquide de la bouteille au petit cœur et aux grandes épaules.

 

  • Excuse-moi Ti-Noir je suis bien pressée. T’as dit 10 $ pour le flétan ?

 

  • Ok, Monique, je te fais un spécial pour toi toute seule.

Et le flétan qui tantôt valait 20 $ est maintenant 10 $ parce qu’un nectar nommé geneva l’a fait fondre comme beurre dans la poêle !
Maintenant, changeons de perspective. Imaginons-nous au milieu des années cinquante. Au 20e siècle, au village de la Frégate et de l’Anse-aux-Canons. Le paysage, la vue, les points de vue n’ont pas changé ? Erreur dirait notre œil s’il pouvait parler. C’était quelque peu différent d’aujourd’hui. Je regarde les coteaux et les montagnes autour et je note que la forêt s’est rapprochée de la mer. Finira-t-elle par étendre ses racines et rejoindre le rivage ? J’espère que non et qu’un élan venu de quelque part, viendra à nouveau défricher et meubler ces coteaux d’animaux, et de champs de culture : avoine, patates, blé,etc… Aussi dans ces années-là, la fierté prenait racine dans la couleur des barges ancrées au large, le nez pointé vers le rivage et qui se balançaient au gré de la houle. Où donc sont passées ces beautés de mon enfance qui me permettaient de rêver jusqu’à en tomber endormi sur les crans et me faire réveiller par la marée montante ?

Ceci m’amène à une autre petite histoire du temps passé. Un jour, je crois que c’était en juillet, comme actuellement. Au matin de cette journée-là, personne n’était sorti pour la pêche. Grand-père Louis Roy avait préféré monté sur le premier coteau pour aller vérifier son champ de « pétates » comme il disait si bien. Dans le ciel, aucun nuage, un ciel bleu pur avec, seulement, Galarneau comme invité de cette immensité. Éole s’était emparé de l’air ambiant et le tourbillonnait avec force comme un mauvais garçon. J’ai à l’époque huit ou neuf ans. Je suis à côté de la laiterie chez grand-père à l’abri de ce vent mauvais. J’essaie de réparer une roue de mon camion fait main de morceaux de madrier. La roue est faite d’un flotteur de rets en liège. Tout à coup j’entends une voix à côté de moi :

  • Attends, m’a te réparer ça tout de suite, mon petit Bambine.

Je me retourne et c’est Ti-Yves Curadeau ou Côté, c’est selon. Sur les entrefaites, arrive presqu’ en même temps mon oncle Maurice Roy. Il dit à Yves :

  • Viens-t-en, on va aller voir au « plain » comment se comportent les barges dans une tempête de vent pareil.

Suite en novembre !

 

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