Hommage à monsieur Émilien Dufresne et à tous les anciens combattants ( suite ) – Capitaine (retraité) Jacques Bouchard, étudiant à la maitrise en histoire à l’UQAR

Dans No 08 - Octobre 2015. par

NOVEMBRE 2013LETTRE 4 DE CLORIDORME

Je te dis qu’il nous en est arrivé toute une cette semaine. Le 7 septembre 1942, imagine-toi donc qu’une torpille d’un sous-marin allemand a explosé ici à St-Yvon! Mon père m’a dit qu’un sous-marin allemand, le U-165, qui courait après un navire de la marine marchande qui se nomme le MEADCLIFFE HALL, a voulu le torpiller et l’a manqué. La torpille a manqué sa cible et a continué son chemin pour se ramasser sur les crans. Heureusement, même si elle a explosé, elle n’a pas trop fait de dégât. Bien certain, il y a des vitres qui ont éclaté, mais personne n’a été blessé par cet engin infernal. Mais je te dis que madame Clavet a fait un maudit saut. Je pense bien qu’elle a eu la peur de sa vie. Les gens du village ont ramassé les débris et c’est monsieur Ti-Roch Côté qui en est devenu le propriétaire. Il l’a emmené dans sa ched à bois en attendant que quelqu’un vienne lui demander ou bien qu’on lui dise quoi faire avec. En attendant, je te dis qu’il est bien fier de le montrer. Satanée guerre, je ne pensais jamais qu’elle viendrait frapper à nos portes.

LETTRE 4 DE L’EUROPE

Le soir du 5 juin au souper, le Commandant nous annonce la grande nouvelle : LE JOUR J, C’EST DEMAIN. Les officiers reçoivent des sacs de toile scellés contenant des cartes. La température est enfin favorable, nous sommes bien préparés, nous savons exactement quoi faire et comment le faire. Le Canada et le monde libre comptent sur nous. C’est toute une responsabilité. Soudainement, dans le bateau, c’est le silence total. Pour un fantassin du Régiment de la Chaudière, comme moi, l’objectif est immense. Heureusement l’esprit de corps de notre unité et plus particulièrement de mon peloton saura nous assurer la victoire. Le Padre (terme militaire signifiant un aumônier) Huard a des mots bien encourageants et il célèbre une messe aussi belle que nos messes de minuit à Cloridorme, mais beaucoup plus solennelle. Il se peut que, pour certains de mes frères d’armes, ce soit leur dernière occasion de célébrer l’Eucharistie. Pourvu que la bonne Sainte-Anne nous bénisse.

LETTRE 5 DE CLORIDOME

Le 13 septembre 1943, c’était le centenaire de Grande-Vallée. Nos soldats ont organisé une belle parade commandée par le Major Souci. Je te dis qu’ils étaient propres nos militaires et qu’ils avaient fière allure à part ça. Le maire de Grande-Vallée, monsieur Wilfrid Fournier, qui est aussi un soldat, était bien content que le brigadier Edmond Blais, qui est le commandant du secteur, s’arrête pour lui parler pendant l’inspection avec un autre monsieur, le lieutenant-colonel Jos Pinault. J’ai cru comprendre que ce monsieur Pinault est le commandant du régiment les Fusiliers du Saint-Laurent, le 2e bataillon de réserve. J’aurais donc aimé que tu sois avec moi pour voir ça.

LETTRE 5 DE L’EUROPE

C’est à bord du navire « Prince David » que l’on va nous faire traverser la Manche jusqu’en France. L’orage sévit et bientôt, plus de 2 000 navires, bateaux et péniches de débarquement se rassemblent afin de former la plus incroyable armada. Le succès de l’opération OVERLORD ne fait plus aucun doute. Sur un front de 34 kilomètres de large, chaque navire, bateau et péniche avance à travers la zone minée par les Allemands. Heureusement nos marins canadiens sont les meilleurs et ils parviennent à éviter tous les obstacles, mais surtout à respecter l’horaire prévu. Il est important de rendre hommage à nos fiers marins pour qui la tâche est particulièrement difficile, mais qu’ils parviennent pourtant à accomplir à la perfection. Mais j’aime encore mieux ma job de fantassin que la leur, car je suis un membre du Régiment de la Chaudière, le meilleur. Reste, que je ne veux pas que la bonne Sainte-Anne m’abandonne, je sens qu’elle va avoir de l’ouvrage aujourd’hui.

LETTRE 6 DE CLORIDORME

Il y a tellement de navires qui ont été coulés dans le fleuve que l’armée a décidé d’établir un système de guetteurs le long du fleuve. C’est comme ça que dans tous les villages, il y a des gens qui sont guetteurs. C’est bien simple, c’est que le monde doit téléphoner au fort Ramsay aussitôt qu’ils entendent ou bien qu’ils voient quelque chose sur le fleuve ou dans les airs. Ils font surtout ça pour avertir quand un avion pourrait avoir du trouble. Mais bien des fois le monde pense avoir vu ou entendu quelque chose, mais en réalité il n’y a rien. L’autre jour, un gars de l’armée, un certain Capitaine Lafond, est venu installer des radars le long de la côte et l’autre soir à Rivière-au-Renard, une alerte au sous-marin a été lancée dans le village. Je te dis que ça n’a pas été long que les gars des Fusiliers du St-Laurent sont arrivés armés jusqu’aux dents. Malgré qu’ils aient patrouillé toute la nuit, ils n’ont rien trouvé.

LETTRE 6 DE L’EUROPE

Après un déjeuner simple, mais consistant, on monte à bord d’une péniche de débarquement. Un LCA dans notre jargon. Vers 6 heures et demie, sur une mer agitée qui ressemble à nos mers d’automne à Cloridorme, plusieurs de mes compagnons ont le mal de mer et ont bien hâte de toucher terre malgré les Allemands qui nous attendent de pied ferme. On entreprend la dernière étape de la traversée et on est encore à environ 7 milles de la côte normande. J’aimerais bien mieux partir pour bobber la morue que partir pour canarder les Allemands. Un épais rideau de fumée rend la côte invisible et on voit nos aviateurs se diriger vers la France pour poivrer nos ennemis. Nos braves aviateurs sont finalement les premiers Canadiens à débarquer en Normandie. Ils font un travail remarquable qui devrait faciliter le nôtre. C’est maintenant que la réalité dépasse la fiction. Jamais je n’aurais eu assez d’imagination pour créer une telle horreur. C’est le matin du 6 juin 1944, je me rappelle avoir rencontré la mort, la vraie, celle qui est gluante et froide. Celle qui apparaît invincible malgré toutes nos théories de vainqueur. La mort qui ne permet plus de croire à l’éternité dorée d’un paradis promis et retrouvé, car tout autour rappelle l’enfer. Il y a des navires de guerre, à perte de vue, bondées d’hommes, surtout des jeunes hommes. Je dois débarquer sur cette plage sans soleil où je sais être attendu par des combattants ennemis aussi bien préparés que moi. Après coup, je me demande à quoi pouvais-je penser.

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