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Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2015. par

Allergique à l’encens ?
« Notre plus grande responsabilité est d’être de bons ancêtres. » Jonas Salk

Je suis descendant d’augustes personnes ! Alexandre Côté, mon grand-père, était fils d’Auguste Côté et ce dernier avait comme père un autre Auguste. De plus grand-père avait un frère qui portait le nom d’Auguste. Est-ce suffisant pour se réclamer d’une lignée de nobles ? Pas sûr ! Quoique l’un des Auguste avait marié Alphonsine Boulet, qui aurait eu des racines provenant d’Hélène Boulet, femme de Champlain.

La maison d’Alexandre était située sur la côte, près de la rivière et de son vieux pont couvert. En bas, tout juste sur le bord d’une petite falaise surplombant la mer se trouvaient les maisons de messieurs Wilfrid Boulet, Moïse et Omer Brousseau lesquels la nuit venue, dormaient sans crainte des grands vents. La mer qui peut parler tantôt si bas ou tantôt si fort ! Personne pour la faire taire. Des rochers plus que millénaires, usés par le temps, usés par le vent ! Quelques arbrisseaux, souvent épineux s’arrachent une vie sur des pierres sans vie. Grand-père possédait une « longue vue » qui lui permettait de voir plus loin que ses concitoyens. C’était un tube en cuivre de près d’un mètre de longueur muni comme tout instrument d’optique d’un oculaire et d’un objectif. Dans ses moments libres, il surveillait les bateaux voguant dans le large ou ceux accostés au quai où la mer est profonde. Grand-père était également mon parrain et, à l’occasion, j’avais le privilège de regarder avec sa longue-vue les canards arlequins qui se prélassaient dans la baie, juste en bas. Chaque été, les canards reviennent comme de fidèles touristes. J’avais une grande admiration pour mon grand-père. Il fumait sa pipe, ne parlait pas beaucoup, recevait les quêteux, permettait que l’on danse dans sa maison sans se soucier des objurgations du curé qui démonisait la danse.
Andréa Lebreux m’a un jour demandé de composer un hommage aux descendants de la famille d’Auguste Côté originaires de Petite-Vallée. J’ai hésité ! Et à l’occasion, comme ça, j’ai consulté. Oui, j’ai demandé à madame Jeannine si elle se souvenait des soirées de danse organisées dans la maison d’Alexandre. Ah ! Oui, répondit-elle. Ça prenait un coup, ça sacrait et ça se battait. Les Lebreux assumaient la partie musicale de la soirée avec sobriété et piété. Et, ça ne sentait pas l’encens ! Oui, ça donne une douche d’humilité. Moi qui avais mis mon grand-père sur un piédestal !
Dans mes vieux papiers, j’ai retrouvé dernièrement « l’hommage » en question. Bien que reçu à l’époque avec une dose d’humour convenable par plusieurs, une tante avait été offusquée. Pardon Brigitte ! Je reprends donc aujourd’hui, quelques petites feuilles généalogiquement tombées du fameux arbre, histoire de situer les générations futures sur ce qu’a été la famille Côté de Petite-Vallée : cette race de tête dure que portent aussi fièrement ceux de la branche d’Auguste et de quelques petits rameaux qui n’ont génétiquement rien d’étranger à l’arbre maître : Emma, Georgiana, Paméla, Marie. Et bien sûr, je ne parle ni d’hommage ni d’encens !

Jean Côté est notre ancêtre venu du Perche dans le début du XVIIe siècle. Vendeur de foin de métier. On rapporte qu’un été, il a vendu cinq cents balles de foin pour 80 $. Ce n’est pas ce qu’aujourd’hui on appelle « faire du foin » ! C’était un beau commencement, mais pas tellement excitant. C’était dans les débuts de notre pays. L’histoire bougeait lentement ! C’était probablement dès lors, une époque de récession technique. Pourtant, les conservateurs n’étaient pas au pouvoir. Tant de foin pour moins que cent dollars. Toujours est-il qu’aujourd’hui, je me balance fièrement dans une ramification de l’arbre généalogique à titre d’aîné de la famille d’Alexandre.

Mon fils porte le prénom du vieil ancêtre venu du Perche : Jean. Lorsqu’il a été baptisé, le curé Laffoley m’a demandé quel nom porterait l’enfant. J’ai répondu : Jean. L’abbé a rétorqué : tout le monde va l’appeler Ti-Jean. J’ai maintenu ma décision. Mais c’est le curé qui baptisait : il a donc dit en me gratifiant d’un clin d’œil : Jean-Georges Côté je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Impossible de placer un protêt ! Dans l’Église du temps, je l’aurais perdu !

Depuis la Genèse, on le sait c’est aux hommes que revient le fardeau de faire vivre la famille : à la pêche, dans la forêt et à la culture d’un lopin de terre. Chez grand-père le vieux précepte s’appliquait. Pendant que les femmes géraient la maison, les hommes travaillaient dans les « chankiers » d’André Chrétien à Gaspé et dans ceux de Charles-H. Nadeau à Petite-Vallée. S’il y a controverse, j’en prends le blâme ! Les hommes ne se vantaient pas de leurs prouesses. Ah ! Il y a bien mon père qui racontait avoir pris un flétan de 500 livres avec une ligne à morue. Faut s’entendre là, une livre de plus, une livre de moins… On pesait à l’œil ! Puis mon oncle Ti-Frid affirmait devant grand-père incrédule qu’il avait vu le diable à Rivière-au-Renard.

– Va sul’djiabe que grand-père a dit.
– C’est là que j’étais, a rétorqué Ti-Frid.

C’était lors d’une soirée de danse ! Allez savoir. Pour cela, grand-père l’a envoyé à la guerre. Le temps que mon oncle fasse son « training » à Tadoussac, la guerre était terminée.

J’ai davantage connu David, Ti-Li, Ti-Mer puis Ida. Qui n’a pas connu Ida ? Selon les propos entendus, ici et là, il ne fait aucun doute que Ti-Mer était le plus beau de la gang. Omer, Ti-Mer pour les intimes. En passant, je me suis toujours demandé pourquoi cette avalanche de Ti chez grand-père Alexandre : Ti-Georges, Ti-Frid, Ti-Blanc, Ti-Li, Ti-gène, Ti-Charles, Ti-Mer. David, Jeannette, Donat, Lionel et Bruno ayant échappé à l’avalanche des Ti de Tite-Vallée. Quant à Ida, y a jamais eu moyen de faire quecqu’chose de p’ti avec elle. Y a pas d’affaire comme ça chez mon grand-oncle Élisée. Gervais, Firmin, Milien, (hum on a passé proche ici) Raymonde. Pis Ti-Guy, pis Ti-Dem, ces deux-là je ne les connais pas, ils ne doivent pas être de la filiation d’Élisée. Chez Élisée, c’est la famille noble quoi ! Comme preuve on a pu observer le matriarcat chez Raymonde, la prestance chez Lilianne à Milien sans oublier la classe chez Myriam. Tout, chez-elles dénote le haut de gamme. Avec des noms comme ça, tu peux passer à l’histoire et t’asseoir confortablement à côté de Jacques Cartier, Papineau, le curé Bujold, Pie XII et j’en passe. C’est vrai qu’avec l’histoire il ne faut pas se décourager. C’est long l’histoire, on ne sait pas où ça commence ni où ça finit. Ça peut prendre des siècles à faire un noble. Tiens par exemple, combien pensez-vous qu›il y a eu de Ti-Paul en Pologne avant qu’on aboutisse à Jean-Paul II, pis encore ce n’est pas son vrai prénom. Son vrai prénom, c’est Carol. Pis « II » ce n’est pas un nom c’est un chiffre. Comme sa consœur Élisabeth II d’Angleterre. L’histoire a de ces ratés incontournables. Quatre rois et huit papes ont porté le nom d’Alexandre. Tous, on a entendu parler de Georges VI. Mon père aurait bien pu s’appeler Georges VII, encore là, un de plus ou un de moins ! C’est vrai que si grand-père s’était appelé Alexandre IX, il ne serait pas né à Tite-Vallée. Pis à part ça, le destin de grand-père, c’était d’engendrer quatorze enfants. Record de fertilité que son fils David s’est appliqué à battre. Ce qui fait que grand-père s’est dit : je n’ai pas le temps de papoter. Remarquez c’est peut-être prétentieux pour Petite-Vallée de vouloir faire dans la noblesse. Moi, je trouve ça absolument normal. Grande-Vallée a bien eu son Léon XIV pour être né alors que Léon XIII était pape. En effet, Léon était fils de Jos Richard et les gens malicieusement l’ont toujours appelé « le pape ». Sainte bénite ! J’espère que sa fille Gemma ne m’en voudra pas de lui rappeler un souvenir douloureux.
À Petite-Vallée, j’ai passé une partie d’enfance heureuse. J’adorais la musique, les chansons, les veillées de danses, les cousins Mario, Denis, Égide ; les cousines Doris, Huguette, Doria, Lauréane et Blandine ; l’incontournable tante Ida. Avec grand-père comme parrain je me sentais le plus choyé des cousins. J’allais flâner dans le « fond » avec les oncles Ti-Li et Ti-Mer. Le « fond » c’était la prairie à grand-père en face de l’oncle Didier. Avec Ti-Mer, j’ai appris à plonger dans la rivière. À prendre mes premières truites, à construire un radeau pour traverser l’anse. Du pied de la falaise chez Bruno nous voguions Égide, Mario et moi sur l’eau saumâtre de la baie vers les jardins et les groseilliers sauvages de la tante Emma. Je me souviens des cris des tantes éplorées qui, du côté est et du côté ouest de l’anse, se lançaient des « longues distances » sans fil sur l’irresponsabilité de celle qui avait permis notre aventure. Personne n’avait permis rien du tout. Nous vivions libres et à plein dans tous les coins et recoins du territoire qu’enfants nous avions conquis. Du côté ouest de la baie, sur une ligne nord-sud, régnaient les tantes Rose et La Belle (Geneviève). Du côté est, la tante Emma fermait impérativement un triangle pour le moins irrégulier. De temps à autre une accalmie verbale. Puis soudain, un paragraphe ordurier, jaillissait au-dessus d’un tablier flottant dans le vent, et que le sérieux de mon propos m’empêche de rapporter. Un paragraphe violent comme un « squall » filait au-dessus de nos têtes sans qu’on sache si l’injonction allait de l’est vers l’ouest, du nord vers le sud ou vice versa. Mais une chose était sûre, les hostilités avaient repris à notre sujet dans ce que nous considérions aujourd’hui comme un dangereux triangle des Bermudes. Et nous avions envie de chanter : « Ils sont partis sur la barque légère, les trois p’tits gars ».

Mon grand-oncle Joseph dit « le beu» avait son Ti-Ri (juste pour l’fun). Avec Elmire c’était plus sérieux. Un grand-oncle Auguste portait le même nom que son père. Il était fort, très fort ! Mais il était sourd comme un «pott» ! Chez mon grand-oncle Patrick à part Placide le ratoureux, passe pour Ric, ce qui ne passe pas c’est Ti-Ouel pis Mial (pluriel mioux ?). Quoique Ti-Ouel aurait donné son nom à une rivière dans le berceau de Kamouraska ! Le nom est passé à l’histoire ! Non, non les Côté, c’est pas avec des noms comme ça qu’on va se faire épingler dans les livres pis qu’on va devenir encensable. Regardons autour de nous. Didier Lebreux est accroché à une montagne. Denise, fille de Freddy, est devenue une célèbre aubergiste (pis elle est toute jeune Denise, jeune, mais bien née). Pour mettre une particule à son nom, Andréa hésite entre « du fond» ou «de l’érablière» Raymonde a fouillé pour se trouver une falaise, ou un arbre. (Pour un parti politique, la généalogie avait préséance.) Finalement, Raymonde a versé dans la gentilé en se réclamant Estranaise. Du génie ! Ma tante Jeannette a sa «craque». Ouais ça vous fait rire. La «craque» c’est la route G103 reliant Grande-Vallée et Murdochville. Là où poussent des épinettes de métal. Ce chemin était si étroit que Jeannette l’avait baptisée : «La craque». Quoi, ça vous fait rire. Bande de pervers ! Alan a son théâtre et son festival. Je vous l’assure Yves Montand n’était pas plus versatile. Stéphane devient le Tom Cruise de Montréal. Il y a du stuff dans ce chanteur et comédien bien connu. Stéphane à Ti-Li. Pis Gilles à Ti-Mer expose à Toronto pis vend ses peintures aux États. Ce sont des maudits bons trucs pour devenir célèbre, ça. Mon oncle Ti-Li, lui, en bout de course, a opté pour le large. C’est un bel effort de faire jeter ses cendres dans l’eau de la mer froide et salée. Tentative ultime vers la célébrité. Ça va être une maudite job au jugement dernier par exemple. Pire que trouver une aiguille dans une botte de foin. Depuis ce jour-là, les Gaspésiens doivent acheter la morue des Russes et les bélugas sont en voie de disparition ! Coïncidence ? Moi, je ne vais plus à la pêche. Je crains de voir mon oncle se pointer sur mon «bob». J’étais bien chum avec Ti-Li. C’était un gars plein d’humour, honnête, sensible et surtout généreux. Je le remercie pour l’accueil attentionné qu’il a eu à mon endroit. Les visites qu’il m’a rendues avec Pierrette, sa femme, tout le temps que j’ai fréquenté les écoles dans des coins perdus du Québec y compris Montréal. Quand un Gaspésien s’en va à la ville, il devient un peu orphelin. Ti-Li avait beaucoup de compassion pour l’orphelin que j’étais.

Avant Ti-Li, il y a eu Ti-Gène. Ti-Gène qui s’est marié le même jour que son frère cadet Ti-Mer. Cette journée-là je m’en rappelle, j’avais 10 ans. Il s’est passé un paquet d’évènements dans la vieille maison sur le bord de la côte. D’abord c’était un mariage double : Ti-Gène avec Brigitte et Ti-Mer avec Blandine. Les deux sœurs (Minville) mariées aux deux frères. Mais avec Brigitte qui parlait, parlait… Ti-Gène tout seul aurait fait un mariage double quand même ! Grand-père avait fait boucherie l’avant-veille. Grand-mère Alma rôtissait les viandes dans ses chaudrons noirs et grands comme l’enfer, menaçant d’engloutir dans sa graisse de rôti, le député fédéral Léopold Langlois venu deviser avec grand-père sur la stratégie électorale à élaborer en vue des prochaines élections fédérales. Grand-père se devait d’intervenir auprès de ses deux fils afin que les mariées, filles de Wellie notoirement reconnu «bleu», votent rouge après la nuit de noces. On n’a jamais su le résultat du conciliabule de grand-père et du député. Plus tard, les filles ont voté rouge et Louis-St-Laurent a gagné ses élections. Ti-Gène était un globe-trotteur infatigable. Depuis son départ de Petite-Vallée, il avait usé ses souliers sur toutes les routes du Québec : Mont-Louis, Shawinigan, Clova, Baie-Comeau, Abitibi… Quand il élisait un nouveau domicile, Ti-Gène tenait à ce que l’on respecte son territoire. Ses poings sont alors entrés dans la légende ! Comme le dirait Jean Lapointe : y en a donné des claques sul’nez !

Longtemps, j’ai cru que David passerait à l’histoire. C’est définitivement un vrai Côté ! Outre d’avoir engendré une dizaine d’enfants sans être véritablement marié (une distraction du curé) ; David et Jeanne-D’Arc se voient contraints de se remarier en bonne et due forme cette fois, mais, sans tambour ni trompette, par un curé scrupuleux sur les détails. David s’est vu légitimé de continuer sur sa lancée pour une famille nombreuse. Gros succès ! Près d’une dizaine, d’autres enfants ont vu le jour. Pourtant David était un petit homme. Contrairement aux grands petits hommes de l’histoire qui à l’instar de Napoléon ont mobilisé des armées pour la guerre, David a enrégimenté sa descendance dans l’horticulture sur des accords de guitares, de chansons pour un bonheur renouvelable et durable !

À maints égards, cette nombreuse famille de Côté de Petite-Vallée ressemble à toutes les autres familles qui ont bâti les villages du littoral nord de la Gaspésie. Mais dans le cas des Côté de ma famille, sincèrement, et pour l’ensemble de son œuvre, je crois que seule grand-mère Alma aurait été encensable ! Et comble d’ironie, c’était une Fournier, fille d’Alexis !
(Note : Le journal des familles de Petite-Vallée a été une source précieuse de références.)

1 – Le « fond » est une prairie appartenant à grand-père et située près de la rivière.

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