Éclats de lumières (2)

Dans No 07 - Septembre 2015. par

Pèlerins des aurores boréales
La lumière est au cœur de ce qui fait de nous des humains. Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle, insaisissable sans son corollaire, la noirceur. À l’occasion de cette année 2015 décrétée celle de la lumière par l’ONU, la journaliste Monique Durand offre aux lecteurs et lectrices du journal Le Phare des textes sur divers états de la lumière. Ces textes ont déjà paru dans Le Devoir.
Deux fois, deux vraies fois, j’ai vu ces vastes transhumances célestes à vous donner le tournis, quand une partie du ciel se déménage dans l’autre et que, vos yeux offerts autant que ceux du ciel, vous retenez votre souffle. Les couleurs, les formes, oui, mais peut-être d’abord la sensation que le tapis de la terre vous glisse sous les pieds et que la poussière d’étoile en vous s’envole retrouver ses semblables. Une fois sur la 138, en roulant vers l’est, entre Port-Cartier et Sept-Îles, c’était le cœur de février. Failli prendre le fossé. Aurores boréales vertes. Une autre fois, en Gaspésie, une nuit de Noël. Aurores boréales roses. Comme les petits anges de la crèche. « Ces voiles colorés dans le ciel nocturne entrent dans l’imagerie romantique exprimant la sensation du sublime, dit Maria Pihlaja, une historienne finlandaise, rencontrée lors d’un colloque récent à Reykjavik, en Islande.
Le bouquet ? De formidables aurores boréales, toutes récentes, remontant à la nuit du 22 au 23 juin, entre 23 h et 2 h, ont enflammé les ciels de l’Est-du-Québec et les réseaux sociaux. Captées par la soussignée seulement le lendemain… à la radio. Il en va de ces déménagements célestes comme des éclipses de soleil ou des pluies d’étoiles filantes, il faut être là au bon moment, quand ça passe. « Cette présence-absence, élément sitôt paru, sitôt disparu, provoque un sentiment d’étrangeté, d’émotion vive, explique Avril Maddrell, professeure en géographie à l’Université de Bristol, une sensation de rencontre avec l’au-delà, comme si Dieu nous revenait ! »
Débordement de lumière, comme un trop-plein, le phénomène fascine les humains depuis toujours. «Voir une aurore boréale et puis mourir, voilà l’imaginaire en train de se développer autour de cette figure de lumière. On en fait l’expérience d’une vie», dit la chercheure Maddrell. Elle compare le tourisme des aurores boréales aux pèlerinages où, de tout temps, les humains ont souhaité se rapprocher d’une forme de pureté originelle, en connivence avec la nature.
« Les aurores boréales apparaissent comme de puissants marqueurs de naturalité. Et cela, dans un contexte où l’érosion de la nuit dans les zones urbanisées donne un attrait nouveau à la nuit noire telle qu’elle existe encore dans les contrées isolées du Nord. » C’est ce que souligne Pierre-Olivier Dupuy du Collectif RENOIR, un groupe de chercheurs des universités françaises de Toulouse, Dijon et Paris qui s’intéresse à la nuit comme objet de recherche multidisciplinaire. « Ces nuits nordiques, traversées de l’éclat des aurores boréales, peuvent être considérées comme des moyens d’exorciser la nostalgie et une certaine identité perdue des citadins des grandes métropoles qui n’ont plus de nuit. »
« Alors t’en a vues ? », pouvions-nous entendre à l’aéroport de Reykjavik en février, mots répercutés en échos. Ils étaient des centaines à quitter le sol islandais ce jour-là, certains exaltés d’avoir rencontré la divinité aurore, d’autres déçus. Beaucoup de Britanniques et d’Allemands. Les attentes des pèlerins des aurores boréales sont énormes, parce que, de leurs pays lointains aux lumières opaques, ils ne sont venus que pour ça, ces éclats de lumière. Et ils ont déjà vu les plus magnifiques : sur internet !
Jusque-là, les régions nordiques étaient avant tout des destinations estivales où le soleil de minuit constituait l’attraction. Mais depuis quelques années, certaines d’entre elles sont devenues des destinations également prisées l’hiver, où il fait noir une grande partie de la journée. «Le tourisme des aurores boréales, en Islande, connaît un extraordinaire boom depuis trois ans », dit le chercheur islandais Gunnar Johannesson. « Le tourisme de la nature, en été comme en hiver, partout s’intensifie», renchérit Alain A. Grenier, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, qui emmène régulièrement ses étudiants en Islande. Les aurores boréales y sont devenues un élément central de l’éventail des produits touristiques.
Quoi les sublimes aurores boréales, de vulgaires produits de consommation pour les touristes ? « Rien de plus magique ! », clament les guides touristiques islandais. « Thérapeutique et reposant ! » « Expérience mystique, loin de la foule ! ». Loin de la foule et du bruit, vraiment ? Des autobus, de plus en plus nombreux, déversent un peu partout dans les paysages leurs passagers en quête du Saint-Graal. Ce qui ne va pas sans conséquences. « La présence touristique, sur les glaciers l’été ou pour voir des aurores boréales l’hiver, est vraiment en train de devenir un problème car l’environnement nordique est très fragile », souligne le professeur Grenier. « Il va falloir créer davantage d’aires protégées et surveillées. »
S’ils ne vont pas aux aurores boréales en autobus, alors ils y vont en Super 4 X 4, armés de GPS, roues 38 pouces, radio, compresseur, pelles. D’autres empruntent zodiac ou motoneige. Certains profitent d’expéditions personnalisées, faites sur mesure et sur commande. On leur a enseigné à régler les paramètres de leurs appareils-photo pour pouvoir capter la bête. Ils s’en vont à la chasse aux aurores boréales. Littéralement.
La chercheure Avril Maddrell s’intéresse depuis des années au marketing des aurores boréales telles que « vendues » aux Européens et à leur représentation dans les publicités. Ses constats ? Les aurores boréales sont beaucoup l’affaire d’hommes blancs hétérosexuels enfiévrés de véhicules pétrolivores, « petrohead masculinity », résume-t-elle. Et les publicités les présentent souvent sous des traits féminins relevant de clichés. « On les décrit parfois comme des divas capricieuses ou des maîtresses imprévisibles et peu fiables. Et l’idée de les chasser et de les capturer revient souvent. » Pour l’universitaire anglaise, la quête du phénomène lumineux dans la nuit est de l’ordre de l’intime et d’un certain silence. « Plutôt qu’une course au selfie avec les aurores boréales, l’expérience devrait s’envisager comme une conversation avec le paysage, par leur médiation. »
Et dans notre Grand Nord ? « Au Québec, le tourisme des aurores boréales est à peu près inexistant », dit Alain A. Grenier. D’abord parce que les infrastructures d’accueil existent peu ou pas et que les coûts du transport aérien pour se rendre là où on verrait le phénomène avec plus de certitude, sont prohibitifs. Un vol à Kangiqsujuaq, au Nunavik, par exemple, coûte près de 3 000 $. Un voyagiste, Aventure Inuit, offre un forfait Aurores boréales à 3 800 $ à Kuujjuaq, dont six personnes se sont prévalues l’hiver dernier. « À cet égard, nous sommes un véritable pays en voie de développement. Mais surtout, ajoute Alain A. Grenier, les Québécois détestent le Nord. Ils n’y voient que climat extrême et réservoir de ressources minières. On aime mieux la Floride. »
Pour la plupart d’entre nous, ces migrations célestes, éblouissantes d’émeraude et de jade, visibles dans notre Sud seulement à dose très modeste, resteront inaccessibles. Comme l’étoile de Jacques Brel. Mais le simple fait qu’elles existent et nous demeurent possibles en songe « entretient notre santé spirituelle, pour emprunter aux mots de l’écrivain Wallace Stegner, et enrichit notre conscience».

Photo : Il s’agit d’aurores boréales vues dans l’est du Québec dans la nuit du 22 au 23 juin dernier. CRÉDIT: Optik 360.

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