Pour les fêtes remémorant le naufrage de la « Pénélope»(1)

Dans No 06 - Août 2015. par

Quelques brides de souvenance…

Si vous saviez le temps qu’il m’a fallu pour coucher sur ce papier les quelques souvenirs de mon enfance en ces lieux-ci! Tout se mélangeait à mesure des souvenances. Avec le plus de couleurs possible, je vais essayer de vous peindre un tableau où chacun de vous ici présent pourra y insérer à sa guise par sa propre imagination et son propre vécu un coup de palette originale.

Pour, qu’aujourd’hui de l’Anse-aux-Canons jusqu’au haut de la côte anciennement du belvédère d’un bord, et jusque là la côte des Guillemette de l’autre bord, nous essayions d’imaginer que ceux que nous avons connus d’ici sont ici et qu’ils nous écoutent dans l’espace infini de l’indéchiffrable en compagnie des naufragés de l’Irlandaise Pénélope.

La Pénélope… nommée sans doute en l’honneur de la femme d’Ulysse, ce grand voyageur et aventurier de la Mythologie grecque. Mythologie : le mot est tout trouvé pour aujourd’hui. Ces merveilleuses histoires de l’Odyssée créées par Homère et jamais égalées depuis. Aujourd’hui, ce 25 juillet 2015, rêvons un peu. Telle Pénélope qui tricotait sans cesse, toujours, tous les jours, attendant le retour d’Ulysse, son mari, permettons-nous aussi de tricoter notre toile de souvenirs à nous.

Je vous ai concocté des historiettes de mon passage à la petite école de la Frégate. Puis, naturellement, m’est venu des images du comment je percevais le monde à l’âge de sept ans, puis dix ans, puis de douze à vingt ans. J’essayerai dans les quelques pages qui viennent de vous les transmettre avec ma perception et mes émotions et vous en ferez ce que vous voudrez bien en faire. Mais, retenez ceci : tous, nous avons cet imaginaire qui peut nous faire voguer sur des pénélopes éternelles et où la vraie vie est peut-être dans ce que l’on ne voit ne pas.

Avant d’entamer mon récit ou si vous le voulez, de le tricoter en laine de Frégate sur le rouet de Régina Bernatchez, ma grand-mère ou de ma tante Véronique Bernatchez, femme de mon oncle Patrick Roy, permettez que je me défoule un tantinet. J’ai appris que dans la vie, si vous ne voulez pas être égaré ou perdu, il faut savoir vous situer. Imaginez-vous en train de faire votre magasinage à Rimouski ou à Québec et que quelque touriste ou étranger vous demande :

-Dites-moi, je vous entends là et avec votre accent vous êtes de la Gaspésie, me semble-t-il ? Pouvez-vous m’indiquer où est le village de Cloridorme ?
Et, vous lui répondez :
– Ben, Cloridorme ? C’est sur la côte nord de la Gaspésie entre Grande-Vallée et Rivière-aux-Renards en descendant.
Ce n’est pas une mauvaise réponse, mais c’est très imprécis. Vous risquez de le mêler davantage que de l’éclairer pour qu’il puisse bien se situer.
Mais, si à la question vous répondez :
– Vous voulez aller où dans Cloridorme ?
Il va vous regarder d’un air ébaubi et vous dire :
– C’est si grand que ça ? Pourtant sur les cartes…
– Monsieur, ne vous fiez pas aux cartes. Cloridorme s’est étendu. Ça part de la côte du grand ruisseau jusque de l’autre côté de la Pointe-Sèche.
– On voit rien de ça sur les cartes.
– Je vous l’ai dit. Ne vous fiez pas aux cartes ou à votre GPS. Quand, en descendant vous arriverez à l’autre bout de Petite-Vallée, vous savez le village où il s’y tient un festival chantant, vous traverserez un petit portage puis vous arriverez directement dans Cloridorme, à l’ouest, où on appelle l’endroit : Pointe-à-Frégate. Un plat terrain, puis une petite côte et hop! Vous êtes à l’Anse-aux-Canons. Informez-vous, il y aura pour vous des surprises. Grimpant ensuite dans les montagnes, vous aurez une vue superbe du golfe qui par jour de grand vent se transforme en crêtes de moutons blancs. Avancez encore vers l’est et vous arriverez à une place appelée Petite-Anse dans Cloridorme. Si vous le désirez, vous pourrez vous détendre un peu en arrêtant dans un certain garage que je ne peux nommer pour vérifier votre huile et faire le plein d’essence. Je ne peux le nommer au risque de finir devant la Commission Charbonneau! Vous ne verrez rien de la route où vous serez, mais vous frôlerez un endroit magnifique sur le bord de l’eau qu’on nomme : Brûlé. Allez donc savoir pourquoi. Résidus d’anciens feux de forêt ? Peut-être. Ne l’oubliez pas cher étranger vous êtes toujours dans Cloridorme! Puis vous tombez dans le petit Cloridorme et le grand Cloridorme suit tout de suite après. Regardez à gauche et voyez cette église unique parce que construite avec des pierres extirpées du cap ici même et façonnées par les mains habiles de nos poseurs de pierre dignes descendants des compagnons bâtisseurs de cathédrales! Vous n’avez pas encore fini. Le grand Cloridorme s’étire et s’étire encore jusqu’à la Pointe Sèche ou encore pour les puristes et toujours attachés aux symboles chrétiens, St-Yvon. Enfin, avant de vous attaquer aux monts et vaux du portage du Grand Étang, je vous invite à revenir un peu en arrière et vous faufiler vers le cimetière et y admirer le calme et la sérénité des lieux tout en lisant sur les pierres tombales les noms de nos ancêtres, incomparables dans leur courage et leur vaillance. Quand vous en aurez fait le tour de cette façon, vous comprendrez tout de go que Cloridorme est un village si étendu en longueur et que d’en faire une ville serait une insulte aux règles de la toponymie.

Pour ajouter encore plus de connaissances à votre itinéraire gaspésien, sachez que le boulevard sur lequel vous roulerez en traversant le village s’appelle le boulevard Ste-Cécile. Ne confondez pas les genres, cher étranger, ce nom n’a pas été donné en l’honneur de la vierge martyre romaine mariée à Valentinien et patronne des musiciens. Non, non, ne confondez pas. On a nommé ce boulevard en l’honneur de ma tante Cécile Bernatchez, soeur de ma grand-mère, mariée à mon oncle Aubin Poirier dont une des filles a marié un dénommé Raymond Côté de qui une fille prénommée Suzanne est devenue juge à la Cour suprême du Canada. Je vous dis ça comme ça en passant pour compléter vos connaissances. Ce boulevard Ste-Cécile mérite de le fouler avec respect et bonne qualité de pneus.

Après trois bonnes journées de visite, vous pourrez filer vers Gaspé ou, dis autrement, vers le « bout des terres ».

Je reviens maintenant à la réalité du vécu à Pointe-à-la Frégate. J’ai sept ans. Mon père vient de mourir à 37 ans. Ma mère, m’man chez nous comme je l’ai toujours appelée, a 25 ans et devient veuve avec 4 enfants. Je suis l’aîné. Le tout s’est joué à la fin de septembre, le 28, 1952. Devant cette infortune, nous quittons notre maison de Gaspé pour passer l’hiver chez mon grand-père Louis Roy. J’ai sept ans et demain matin je dois commencer l’école à Pointe-Frégate. Ma tante Marie-Paule Roy y enseigne aux grands, de la 8e à la 10e, je crois, au deuxième étage. De la 1re à la 7e, c’est au 1er étage et la maîtresse d’école comme on disait dans le temps est madame Philipienne Guillemette.

J’ai sept ans. Nous sortons ma tante Paule et moi pour nous rendre à l’école. J’ai encore quelque part là dans mon cœur une boule de peine bien cachée et que je ne veux confier à personne. J’ai l’impression dans ma petite tête de sept ans d’avoir été catapulté dans une autre dimension et que je n’ai aucune défense et aucun autre moyen de faire que de regarder autour de moi et d’attendre. Nous n’avions pas à l’époque cette panoplie d’aidants en cas de catastrophe psychologique. Mais une maudite phrase me sonne encore à l’oreille à 70 ans et qu’on ne devrait jamais dire à un enfant et la voici : « c’est toi l’homme de ta famille maintenant et tu dois faire comme ton père. »

Ce n’était pas dans un mauvais dessein qu’on me l’avait dit. Non c’était l’époque qui le voulait ainsi.

Chez un enfant hyper sensible, ça peut labourer le fond des tripes. Mais, rêvons un peu. Je parle très mal le français avec un fort accent. Je connais mieux l’anglais. J’étais dans une école bilingue et certains de mes cousins étaient unilingues anglais… alors le petit, il est un peu mêlé. De plus cette boule au fond du cœur me porte à une certaine agressivité et à me défendre pour tout et pour rien. Je dois faire ma place et je la ferai coûte que coûte.

Quelques réminiscences me reviennent… Attendez. Madame Philipienne, notre maîtresse d’école nous mettait en rang en avant de la classe pour la récitation quotidienne. Cette journée-là, il fallait épeler des mots. Les mots dans la phrase sont les suivants : Léo a bu. Voilà la phrase. Alors, il faut épeler Léo. L-é lé, o, Léo, a bu. Donc, Léo a bu. Je suis le deuxième en rang à partir de la gauche. Le premier est Hughes Côté, fils de Théodore Côté qui reste de biais de chez mon grand-père de l’autre côté de la rue.

Comme c’est la coutume à l’époque, les surnoms foisonnent, et les raccourcis de noms aussi. On l’appelle donc Ti-Hughes à Todore. La maîtresse demande à Ti-Hughes d’épeler.

– Répète après moi, Ti-Hughes, Léo. L-é, lé, o, Léo.
Et Ti-Hughes de dire : Léo.
– Non, Ti-Hughes, écoute- moi : Léo. L-é, lé, o, Léo. Alors , épelle mon Ti-Hughes.
Et Ti-Hughes de dire : Léo.

J’ai éclaté de rire. Je me suis dit : à ce rythme-là, le « a bu » va prendre du temps. J’ai été relégué dernier de la rangée. J’étais, il faut le dire assez perturbateur et haïssable, mais jamais impoli.

La suite en septembre !

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