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Poivre et Sel

Dans No 06 - Août 2015. par

Une histoire n’attend pas l’autre !
Il ne faut jamais faire que les sottises qui nous plaisent.
Prosper Mérimée

L’école numéro un, juste voisine de chez-nous avait donné une primaire, mais solide formation à une kyrielle d’enfants, dont Alexis et Égide, et à Pauline et Philomène leurs sœurs. L’école avait aussi accueilli les neveux et nièces de monsieur Esdras : Damas, Luc-Yves, Michel et Raynald, Micheline, Marianne, enfants de Léon Minville. Cette famille demeurant dans la colonie possédait elle aussi de grandes habiletés manuelles. Monsieur Ludger frère de Léon avait agi comme maître dans la construction de l’église dans les années 1910. Et Marianne, toute petite s’en allait à l’école comme si elle s’en allait au moulin ! Plus tard, elle a fui la colonie pour se tremper dans la ville au point de modifier sa façon de parler, de marcher et tout simplement d’être au monde. Dans sa bouche, sa langue rrrrroulait les « r » comme une vraie montrrrrrréalaise. S’ajoutaient sur les bancs de l’école, des Richard, d’autres Minville, dont Julien et Georges-Henri son frère. Jamais je n’oublierai les talents que George-Henri possédait en dessin. Même très jeune il aurait pu rivaliser avec les grands artistes ! Et bien sûr, il y avait une brochette de Côté qui se suivaient en âge comme des grains sur un chapelet.

Nous étions jeunes et, comme tous les enfants de l’époque, nous n’aimions pas aller à l’école. Les raisons principales de notre dégoût étaient l’humeur sévère d’une maîtresse et l’usage généreux de sa férule. Cependant lorsqu’une autre enseignante était souriante, sympathique comme notre belle mademoiselle Françoise ou la bonne mademoiselle Estelle, le goût de l’apprentissage du français, des mathématiques, de l’histoire, etc. nous revenait. Il fallait d’abord apprendre à lire. Pour employer une expression chère aux institutrices qui plus tard ont enseigné selon la méthode Le Sablier, en lecture nous éclosions dans le mois où les poules commencent à demander à couver c’est-à-dire vers le mois de février. Les plus brillants savaient lire avant Noël.

Mais un mois de septembre très lointain, aucune maîtresse n’avait accepté de venir régner sur la tribune devant le tableau noir de notre école. Aucun enfant ne s’en plaignait. Nous vivions un automne enchanté ! Nous allions pêcher le petit poisson dans le ruisseau coloré des dernières fleurs de l’été. Nous assistions au vol annuel des outardes et des oies blanches en direction des Côtes du Delaware. Le temps était devenu mauve. Une odeur d’abattis qui brûlent planait sous le ciel qui rétrécissait chaque jour. Et les montagnes se coloraient d’éclats vifs à s’en éblouir la rétine. Matin et soir nous faisions la levée des collets à lièvres que tendait mon père dans la cédrière mêlée d’épinettes blanches si chères à la petite faune : lièvres, pécans, martres, campagnols. Nous vivions du bon temps en prenant bien soin de ne pas faire allusion à l’école.

Hélas ! Toute bonne chose à une fin. En octobre, oups, une petite femme de Pointe-à-la-Frégate s’est pointée le nez par chez nous. L’école qui se profilait en désespérance, a de nouveau repris espoir. La nouvelle maîtresse n’avait environ que seize ans. Certains des élèves la dépassaient en âge ! Elle est entrée dans l’école en gardant ses sourires dans sa poche. Elle avait de gros cernes sous les yeux et le spectacle que donnait la petite femme en noir intriguait même les plus indifférents d’entre nous! Elle s’est faufilée à travers ses élèves jusqu’à son bureau où elle a pris un grand cahier pour nous inscrire. Chacun de nous avait quelques livres, cahiers et crayons. Chez nous, comme on n’était pas riche, maman avait acheté deux crayons qu’elle avait coupés en deux. Nous étions quatre dans la famille à fréquenter l’école. Chacun de nous possédait un bout de crayon. Cette division des crayons s’est reproduite souvent et multipliait les occasions de chicanes dans la fratrie. Le bout du crayon possédant la gomme à effacer étant la partie convoitée par chacun. Toujours est-il que, sans plus de préambule, la mademoiselle a donné quelques instructions suivies d’une assiette de devoirs à chaque groupe. Il faisait silence dans l’école. On aurait pu entendre marcher une portée de souris sur un tapis de velours. La maîtresse manifestait des signes étouffants de tristesse. Soudain, nous l’avons vu baisser la tête et l’appuyer sur ses bras reposant sur le pupitre. Un beau malaise a plané dans l’école. Les petits de première année bien innocents ne s’apercevaient de rien. Ils étaient assis tranquilles et poussaient à l’ombre des grands comme des champignons sans que rien ne leur entre dans la tête. Les cinquièmes et sixièmes en profitaient pour s’amuser et rigoler un peu tout haut et beaucoup tout bas. On entendait un reniflement fiévreux en provenance de l’imposant pupitre. Lucien, un très jeune élève, toujours sérieux, tentait avec sa petite prestance d’imposer l’ordre dans ce début d’entropie! Les choses se sont soudain améliorées quand miraculeusement la nouvelle maîtresse est sortie de son cauchemar à l’heure de la récréation. Nous avions un besoin urgent de détente dans ce climat d’orage menaçant.

En tant qu’aîné de la famille, j’avais l’instruction d’aider mes trois frères à s’intégrer à l’école; je réussissais assez bien mon devoir de parrain sauf avec l’un d’entre eux, le plus jeune, que la gêne figeait comme s’il avait été un glaçon à – 20 degrés Fahrenheit. Un soir, il devait mémoriser une récitation sur Jacques Cartier dans le but de la déclamer par cœur le lendemain. – À vous Régis, dit la maîtresse. Assis sur le même banc que mon frère, je le pousse en lui faisant signe de se lever pour sa récitation. Il se lève. Hésite, renifle, regarde ses souliers, jette un coup d’œil dans ma direction. Et se décide : Oh Cartier….. Ça finit là. Il se met à pleurer. La maîtresse a pitié et lui dit : c’est correct, on va se reprendre demain. Le demain arrive au trot ! Trop tôt ! Trop vite pour mon frère. Encore le protocole de se lever et d’amorcer une tranche du poème : Oh Cartier gloire à toi… Stop ! De nouveau, les larmes ! Il y eut d’autres tentatives pour aider mon frère à déclamer, mais sans succès : Ô Cartier gloire à toi ! L’œuvre de ton génie était sublime et sainte et ton Dieu l’a bénie. En récompense de ta foi, ce grain de sénevé de l’œuvre évangélique va produire bientôt un arbre magnifique. Ô Cartier gloire à toi.
La maîtresse a dû déclarer forfait ! Ni elle ni mon frère n’étaient mûrs pour le théâtre ! Elle s’appelait Raymonde et pleurait comme une Madeleine !
Dernièrement Lucien m’a envoyé un texte écrit par Victor Lévy Beaulieu. Selon Lucien, ce billet de VLB aurait quelques atomes crochus avec mes textes de la chronique « Poivre et Sel ». Mais Victor Lévy a passé sa vie dans une mer littéraire faisant de lui un géant de la littérature québécoise. Ce qui n’est pas mon cas. Le grand écrivain fait état dans ce texte de l’aventure rocambolesque vécue par l’un de ses frères qui a perdu son dentier en tentant à la course, de faire entendre raison à un taureau en rut : on en courait un méchant coup, tantôt dans la bouette et tantôt dans les talles de pâquerettes. Un moment donné, mon frère aîné poussa un hurle de mort : essoufflé, il avait ouvert grandement la bouche et son dentier avait foutu le camp de dedans. Il ne s’en était pas rendu compte sur le coup, d’où son grand hurle de mort. Il fallait en centrifuger du lait en ce temps-là si l’on voulait se payer un râtelier !
Il m’est arrivé un petit évènement qui a un peu l’allure « drolatique » de celui qu’a écrit Victor Lévy. Ça s’est passé dans le village où a habité mademoiselle Raymonde : Pointe-à-la-Frégate. Contrairement à l’histoire de VLB, mon aventure ne fait pas état d’un taureau qui s’échappe pour aller faire la cour à la vache du voisin. Maman n’est pas là non plus avec un chapelet de cristal béni par le pape qu’elle lance dans un champ boueux dans l’espoir que le chapelet en retombant indique miraculeusement l’endroit où se cache l’objet recherché. C’était donc une journée de tempête hivernale. Je filais vers le travail qui m’attendait à L’Échouerie. Étant toujours pressé par le temps, j’apportais un sandwich enroulé dans une serviette de papier et une pomme pour le déjeuner que je mangeais en conduisant ma voiture. Je prenais la précaution d’enlever ma prothèse dentaire qui me torturait lorsque je mangeais. Cette damnée prothèse se substituait tant bien que mal à mes deux incisives et une de mes canines sauvagement brisées lors d’une partie de hockey à Murdochville. Je posais habituellement la prothèse sur le même papier que le déjeuner sur la banquette. Je venais de traverser Pointe-à-la-Frégate. Celui qui veut savoir ce que sont le vent et la poudrerie n’a qu’à passer sur le banc de ce village par un jour de tempête. On est loin de la mer de Tranquillité ! Naguère avec ses yeux cernés, mademoiselle Raymonde avait sûrement subi le tumultueux vent du large. J’ai gravi la côte tordue et à pic du belvédère. Et, tout en roulant, à mes risques et périls j’ai ouvert la fenêtre côté conducteur, ai attrapé la serviette en papier de mon sandwich, l’ai chiffonnée et j’ai jeté allègrement le tout dans la bourrasque.

On ne naît pas écologiste, on le devient !

Un coup d’œil à la banquette m’a fait prendre conscience que j’avais aussi jeté ma prothèse avec le papier. Hurle silencieux assaisonné de quelques épices sacrées tout aussi silencieuses. Moment de panique, car le lendemain je devais filer pour une réunion à Québec. Arrivé au travail, je suis passé la bouche fermée entre les membres du personnel. Les bonjours étaient superflus cette fois. À mon bureau, j’ai fait venir Ghyslaine, la brillante jeune dame préposée aux chiffres de l’organisme. À voix basse, je lui ai demandé si, sans ma prothèse, j’avais l’air bien fou ! Ghyslaine m’a répondu : non pas plus que d’habitude ! Elle a tourné les talons en gloussant pour retrouver les chiffres, ses amis !

Heureusement, à l’époque à Grande-Vallée, pratiquait  Guy Coulombe talentueux denturologiste qui m’a prestement dépanné pour le lendemain matin quitte pour lui à passer une nuit blanche. Comme quoi, pour un problème de prothèse dentaire, un chapelet de cristal même béni par le pape n’a pas le monopole des miracles !


1 – Extrait d’un poème de Basile Routhie

2 –   Billet de Victor Lévy Beaulieu

 

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