Éclats de lumières (1)

Dans No 06 - Août 2015. par

La vie humaine modelée par le jour de nous des humains.


Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle, insaisissable sans son corollaire, la noirceur. À l’occasion de cette année 2015 décrétée celle de la lumière par l’ONU, la journaliste Monique Durand offre aux lecteurs et lectrices du journal Le Phare des textes sur divers états de la lumière. Ces textes ont déjà paru dans Le Devoir.


Tous les matins sont des recommencements du monde parce que revient la lumière. Même pour Marie-Odile, cette vieille dame vivant depuis des années dans un CHSLD au nord de Montréal, qui ne marche plus, ne lit plus, n’écoute plus ni télé ni radio. Sa seule distraction, c’est la lumière qui la baigne, bleue, rose, jaune, blanche, noire, filtrant de sa fenêtre où s’égrènent les saisons. À 88 ans, elle renaît, dit-elle, à chaque matin du monde qui pointe dans sa petite chambre où ne subsistent de son ancienne vie qu’une lampe déglinguée et une photo de ses sœurs. Lumière. Comment ne pas la voir, tous éclaboussés de son éclat, en ce matin du 6 juin, dans le grand hall de la Caisse de dépôts et placements à Montréal, serre immense qui accueille la dépouille de Jacques Parizeau. Le vert des arbres tangue au dehors, enveloppant comme un nénuphar les roses blanches et le bleu du Québec transfigurés par les rayons. Tandis qu’on défile pour lui rendre hommage, Monsieur est au repos dans cette lumineuse et salvatrice beauté.


Nous sommes faits de lumière. Physiquement d’abord. Elle est essentielle à la vie sur terre. En plus de nous éclairer et de nous réchauffer, le soleil contribue, par le processus de la photosynthèse, à produire l’oxygène qui nous est vital. Il contribue aussi au cycle de l’eau. « Le rythme lumière-noirceur affecte comme rien d’autre la santé et le bien-être des humains, explique Maria Amundadottir, doctorante à l’École Polytechnique de Lausanne, rencontrée en Islande lors d’un récent colloque portant sur la noirceur dans le Nord. “En plus de nous faire voir ce qui nous entoure, la lumière entraîne une série d’effets physiques et comportementaux qui vont de la qualité du sommeil, à la production d’hormones, à la performance cognitive et à la faculté de vigilance.”
La lumière est une onde électromagnétique. Ce qui est visible à nos yeux n’est qu’une partie du spectre électromagnétique qui comprend également les ondes radio, les micro-ondes, le rayonnement infrarouge, les rayons UV, X et gamma. Diverses technologies utilisent différentes parties de ce spectre. Par exemple, le WiFi utilise des ondes radio. Les téléphones cellulaires utilisent plusieurs technologies reliées à l’optique et la photonique. Au Canada, l’industrie des sciences de la lumière emploie 20,000 personnes et rapporte annuellement plus de 4,5 milliards de dollars.


Si la lumière est un phénomène physique, elle est aussi un phénomène culturel. “Les notions de lumière et de noirceur sont davantage une question de perception, nourrie par notre éducation et nos habitudes, qu’une question de couleur du ciel et de degré plus ou moins élevé de clarté”, explique le philosophe islandais, Johannes Dagsson. “En Islande, par exemple, les longs soirs d’hiver ont modelé une culture d’endurance à la noirceur et d’obstination à vivre et à agir malgré le noir.” La géographie de la lumière contribue à nous définir individuellement et collectivement, teintant nos psychés, nos modes de vie, nos politiques, nos cultures et nos littératures. Au nord du globe, vivent des peuples perpétuellement assoiffés de sa bienfaisance. Il faut voir dans nos villes, dès que se pointe un semblant de printemps, ces terrasses bondées côté soleil. Petits agrégats semés d’un seul côté de la rue, buvant goulûment les rayons et les espressos.


Pourquoi les Nations Unies ont-elles proclamé une Année internationale de la lumière (AIL) ? “Pour sensibiliser les citoyens du monde entier à l’importance, dans leur vie quotidienne, de la lumière et des technologies qui y sont associées telles l’optique”, dit le site officiel de l’AIL. “La lumière a révolutionné la médecine, y poursuit-on, et ouvert la communication internationale via Internet.” Et pourquoi donc en 2015 ? Pour marquer deux anniversaires importants. Il y a cent ans exactement, en 1915, Einstein démontrait, avec sa théorie sur la relativité, que la lumière était au centre des notions d’espace et de temps. Et, il y a mille ans, vers 1015, le scientifique arabe ibn al-Haytham écrivait son célèbre Traité d’optique, qui allait marquer l’histoire de la science.


Mais cette année spéciale vient aussi rappeler que 1,3 milliards d’humains sur le globe s’éclairent encore avec des lampes au kérosène sitôt évanouis les derniers feux du jour. Ils sont plus d’un million et demie à en mourir chaque année, pour avoir inhalé ces vapeurs mortifères. Dans les pays en développement, les familles dépensent une large part de leurs revenus en kérosène. Des centaines de millions de jeunes, passé le coucher du soleil, sont contraints de lire et d’écrire sous une lueur blafarde. Le développement de ces sociétés passera forcément par l’éclairage de leurs maisons, de leurs écoles et de leurs cités, assurant aux populations plus de sécurité, d’éducation, de productivité, une meilleure qualité de vie en général.


Qui ne se souvient d’une certaine qualité de lumière restée imprimée dans ses yeux et qui a peut-être changé sa vie ? D’une aube ou d’un crépuscule qui l’a marqué pour toujours ? La série que vous lirez cet été racontera des lumières. Toutes sortes. Polaire, tropicale, froide, chaude, réfléchie, réfractée. Lumières des villes, où l’on invente des éclairages spectaculaires et des festivals de couleurs pour tromper l’hiver. Lumière bleue du Nord. Rose-orangée de la Caraïbe. Rouge d’Islande. Hallucinations célestes des aurores boréales. Soleil blanc des jours de neige. Épée de feu dans les soirs qui penchent sur les lacs, les rivières et la mer. Une lumière inoubliable, un soir de pleine lune sur les Alpes, près d’Albertville. Lumières tamisées des bords de Loire, qui ont inspiré tant de peintres. Lumières quasi aveuglantes de Schefferville, au 54e parallèle. Des champs de colza sur les routes du Bas Saint-Laurent ou de la Beauce française, qui font cligner des yeux sous la morsure de la lumière et de la beauté. Le paysage en feu d’une érablière l’automne dans le portage de Grande-Vallée, en Gaspésie. Le survol des lumières hallucinées de New York vues un soir ou celles de Naples et de Palerme, contemplées par une nuit claire au-dessus de la mer Tyrrhénienne, avant de franchir la Méditerranée et d’accéder au noir infini du Sahara.


Peut-être avons-nous, chacun, chacune, notre lumière, celle qui nous a fait qui nous sommes, marquant de son éblouissement des moments-charnière, des carrefours de vie, des nouveaux élans.

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