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Poivre et Sel

Dans No 05 - Juillet 2015. par

Un chapitre achevé
Le dévouement est la plus belle coiffure d’une femme.
Eugène Labiche

Dans sa chaise berceuse, souvent le dimanche, mon père se reposant de son métier d’horticulteur chantait : jadis j’avais une amie que j’adorais follement aussi belle aussi jolie qu’une rose du printemps. Mon cœur s’est épris d’elle, à travers ses beaux grands yeux avait jailli l’étincelle qui me rendit amoureux. Nous écoutions avec piété ce baryton originaire du village en chansons. Non, je ne suis pas devenu amoureux de Gertrude. Simplement une amie que je rencontrais. Nous parlions d’éducation, d’histoire, de société, de politique, de religion ! Oui, il faut que je l’avoue, des fois, on parlait des autres. Elle est partie rejoindre ses parents et ancêtres il y a déjà quelques années. Et je n’ai pas eu l’occasion de lui dire un mot avant son départ ! Mais tous deux, nous aimions notre village et inventions des rêves qui l’empêcheraient de disparaître faute de naissance ou d’immigration !

Gertrude était une femme de chez nous. Une descendante de la famille des Minville. En ce soir de juin, j’entends encore la voix de William ou d’Élie, chantres à l’oreille parfaite, exécuter en solo les vieux Kyrie, Gloria, Sanctus et Agnus Dei sur les mélodies de St-Grégoire Le Grand. Ces deux hommes, l’un père et l’autre frère de Gertrude étaient d’une ponctualité exemplaire au chœur de chant. Et toute la famille possédait des dons de menuisiers, de charpentier, d’ébéniste, d’architecte. Ils ont construit des maisons, des écoles, des édifices municipaux, des ponts. Et bien sûr, ils votaient bleu ! Oui des ponts sur nos rivières dont la longévité dépasse celle des ponts menant à la grande ville. Non, ils n’avaient pas fait d’études supérieures. C’était inné chez eux. Ils auraient pu en remontrer aux meilleurs des ingénieurs. Juste comme ça. Oui, ça marche ! Non, ça ne marche pas ! Ce sont des hommes comme eux qui ont bâti des cathédrales. Très loin de mes talents à moi et à ceux de mon frère. La semaine dernière, mon frère et moi avons construit un clapier. Oui une toute petite maison pour les lapins destinés aux petits-enfants et qui n’a rien d’un Holiday Inn. Oh ! Ça n’a pas coûté trois cent mille dollars (300 000 $). J’avais en réserve les matériaux nécessaires. Ne manquait que le génie. Pas de fraude ! Pas de vol. Élie, Valmont, Fanfan et tous les autres de la lignée William, auraient réussi le coup en deux heures. Nous avons travaillé trois jours. Mon frère avait « la broue dans l’toupet ». Le clapier était au trois quarts terminé quand il m’a demandé : coudon as-tu un plan ? Plaaaannnn ! Il a retroussé sa calotte, a tourné sa tête vers le sud, avec sa manche de chemise a essuyé un ruissellement de sueurs et il a continué comme ça, dans la splendeur de la créativité. Moi, je tenais les outils à portée de sa main en plus de coiffer le chapeau blanc ! Je m’égare encore une fois. Je suis incorrigible !

Gertrude a passé sa carrière dans l’éducation programmée par la grande ville et pour la grande ville. Une éducation toute faite pour vider les villages comme les nôtres. Elle a participé à la formation de techniciens, d’ingénieurs, de professeurs de hautes études, d’écrivains, etc. Avec l’argent des familles gaspésiennes et nord-côtières, on a donné aux grandes villes le meilleur de notre monde notre matière grise : nos jeunes cerveaux ! Et les redevances sont bien maigres !

Gertrude a déjà tiré sa révérence. Comme on enlève un vieux gilet de laine et qu’on range dans le noir. Qu’on aime encore, mais qui n’en peut plus du soleil ou du froid.

Elle l’a fait dans la plus grande discrétion, sans se plaindre : c’était le 29 juillet 2012. Peu de monde savait que Gertrude souffrait d’une grave maladie. Sa sortie, elle la voulait simple, sans fracas, sans bruit, sans explosion. Dans l’humble silence des gens qui trouvent plus d’or dans le silence que d’argent dans la parole. La richesse est dans l’harmonie des voix quand les sons partent du cœur. Les cœurs du chœur. Comme de bons voisins. Des voisins que Gertrude a aimés. Ça veut tout dire !

Pas un mot, pas un bémol ni un dièse ! Juste du silence ! Un silence d’adieu. Un silence qui habite le manque ! Plus d’image ni de son. Comme les poètes qui invitent à la lecture d’entre les lignes. Succès d’une sagesse humble, inspirée, généreuse. À mon insu, elle m’a même obligé à être généreux. Dans ma période agricole, Gertrude venait cueillir des quantités astronomiques de fraises et de framboises. Et comme on était amis, je lui faisais don de ces petits fruits. Un jour, je lui ai demandé ce qu’elle faisait avec une telle quantité de fruits. Des confitures qu’elle a répondu. Est-ce que tu manges toutes ces confitures ? Gertrude était célibataire donc, pas de famille à nourrir. Elle a avoué : je les donne aux nécessiteux et aux personnes âgées. J’en ai conclu que j’étais l’obscur intermédiaire en charité et qu’à ce titre je devais en mériter quelques redevances portant des intérêts dans un futur éternel !
Gertrude, belle et élégante de toutes les façons, admirable, souffrant le froid dans son dos, le froid du chemin couvert menant à l’église dont la sainte porte n’était jamais fermée, Gertrude était toujours fidèle à ses engagements. Le froid s’insinuant dans ses articulations ne l’empêchait pas d’être rigoureuse dans sa liturgie. On ne chante pas n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment. Des fois, elle et moi, nous n’étions pas d’accord sur la vitesse à donner aux chants liturgiques. Elle était plutôt du genre « slow » moi, je préférais plus de vie, plus de vitesse. Et je connaissais un truc pour faire accélérer la chorale. Je ne l’ai jamais dit à personne. Pas même à elle. Il s’agissait pour moi de lever la main et d’en raccourcir les mouvements de va-et-vient. Quand j’étais décidé, je lui jetais un coup d’œil et j’appliquais ma méthode. Ça marchait.

À la chorale, quand Gertrude nous disait : « C’était beau », on savait qu’on avait performé. Ça faisait doublement plaisir parce que ça n’arrivait pas souvent qu’on performe, et que Gertrude ose un compliment ! Sa seule présence imposait la discipline dans les rangs de la chorale, autant dans les pratiques qu’avant les cérémonies officielles. Elle provoquait le plus productif, le plus inspirant des silences du dernier quart de siècle, dans cette vieille église qui ne finit pas d’en voir de toutes les couleurs. Et qui veut des pastels en plus. Vous savez, quand le silence est d’or !

Prendre sa retraite pour aller aussi loin que l’au-delà ! Oui, de la sagesse dans cette acceptation de l’inévitable. Retraite impromptue certes. Prendre sa retraite par la main. Pour l’amener vers des demains avec Mozart et Chopin. Et tous les autres, dépassant les portées du temps ! À jouer des kilomètres de mélodies sur piano avec ou sans queue. Des notes qui s’échappent des campaniles, des forêts, de la mer ou des îles, des notes toutes frémissantes. Des notes qu’entendent les marins saouls d’embruns et d’iode. Les marins perdus. Des notes égarées. Et qui frappent la coque d’or des navires du soir, mais qui rechignent dans l’écorce des bouleaux. Et des grandes orgues, lançant leurs amours, leurs délices au féminin quand c’est pluriel et masculin quand c’est singulier.

Gertrude a retrouvé Lully et son ami Pierrot. Tremper sa plume à la claire fontaine, pour dire au monde que du fond d’un champ vert, embaumant l’espérance, d’un champ des rives du Rhin, on peut entendre les pipeaux. Les pipeaux jouer les airs fous de la nymphe Loreleï séduisant Lully, Mozart ou Chopin. Le chant des pipeaux dans une splendeur céleste.

On ne sait jamais tout dire. Mieux vaut le silence. La paix du cœur et la petite humilité, sa voisine !

Un chapitre achevé
Une page tournée
Une vie bien vécue
Un repos bien mérité.

1 -Tiré de la photo  à la mémoire de Gertrude

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