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Poivre et Sel

Dans No 04 - Juin 2015. par

Les docteurs 2

« Vaut mieux être riche et en santé que pauvre et malade. »
Yvon Deschamps

Mai dernier ne fut pas seulement le mois des Ave Maria ce fût aussi le mois des quotas. Quota de patients. Quotas de médecins. Quotas de chirurgies ! Notre système de santé a failli être gravement malade ! Oui, une indigestion de quotas ! S’il vous plaît, ne prenons pas le mors aux dents !

La tradition écrite nous a laissé cette certitude que les médecins prêtent serment au dieu Esculape. Asclépios pour ceux qui parlent grec ! Oui, même le bon vieux Larousse fait partie de cette école où Esculape trône comme le dieu de la médecine. Selon plusieurs auteurs, il n’en est rien. Dans l’Iliade, Homère a dit : qu’on doit considérer les médecins comme les plus utiles des humains. Il n’est pas fait mention qu’Esculape est leur dieu. Dans les Travaux et les jours,1 Hésiode ne mentionne pas le nom d’Esculape comme un dieu. Mais comme, les médecins sauvent des vies chaque jour, il est tout à fait normal d’assimiler leur intervention à l’action des dieux ! Selon une légende mythologique, les Romains vénéraient Esculape sous la forme terrestre d’un Serpent long et « blanc » ; ils devaient poser à cette Couleuvre des questions sur la guérison de leurs maux, les réponses étant données par l’intermédiaire des prêtres ! 2 Et voilà selon cette légende pourquoi un serpent enroulé autour d’un bâton est le symbole de la médecine.

Au cours de l’hiver dernier, quelques petits bobos m’ont conduit à l’hôpital, sur les instructions d’un médecin de passage dans notre clinique. Une fois à l’hôpital, je me suis retrouvé dans une file de personnes en train de s’inscrire pour différentes explorations médicales dont le nom échappait à mon oreille déficiente. À la fin de ce cortège, un poste muet offrait des numéros à prendre, car ces précieux numéros indiquaient la préséance de chacun. Sur le devant du bureau de la préposée aux inscriptions, on pouvait lire que le radiologue avait besoin de manger et de prendre des vacances. Mon tour allait venir dans une minute où deux quand le patient me précédant s’est tournée vers moi pour me dire : elle demande si je veux être réanimé. Sans trop trop savoir la pertinence de cette nouvelle question de protocole en milieu hospitalier, j’ai dit à la personne : dis oui ! Quand mon tour est arrivé d’être interpellé, la femme souriante, toute de blanc vêtue et aux cheveux noirs m’a posé la même question. J’ai hésité. Je ne réfléchis pas toujours avant de m’exprimer. Je fis exception pour cette fois. Une étincelle de doute a jailli dans mon esprit. Je me suis demandé si le jeu en valait la chandelle. Finalement, je lui ai répondu : vous seriez mieux de demander ça à ma femme ! Vous savez, au cours du XXe siècle, notre longévité a fait un bond d’une quarantaine d’années. C’est presque le chemin vers l’immortalité ! Bravo les médecins ! Bravo les chercheurs ! J’avais envie de chanter sur un air de gospel : Jesus, my lord ! les boiteux marchent, les aveugles voient, les morts ressuscitent. Et les autres prennent des pilules ! Alléluia ! Voilà ce qui se passe quand les disciples d’Esculape mettent leur culotte.

Dans le bon vieux temps, le docteur Ferron et je le cite : en traversant de Manche-d’Épée vers Gros-Morne j’ai dû laisser mon automobile incapable de monter une côte glacée pour marcher quatre milles dans un défilé de montagne 3  sans une maison, sans une cabane. À l’arrivée du docteur à Gros-Morne, la patiente exprime son trouble et, l’exprimant, s’en dégage déjà ; une injection, dont elle ressent un effet immédiat… sous l’effet de la morphine et confiante au pouvoir de Ferron, la patiente se guérira elle-même en donnant le crédit au docteur4. C’est ça, la foi ! Les temps étaient durs. Mais comme les gens vivaient moins longtemps, ils étaient pour la plupart exemptés de maladies telles : le cancer de la prostate et autres cancers de petits « racoins » tant chez les femmes que chez les hommes, de maladies mélancoliques, jaunes ou violettes, etc. Dans nos contrées du nord, les problèmes courants nécessitant la présence du médecin se résumaient aux accouchements, au mal de dents, à l’appendicite, aux amygdalites. À part la peste, la tuberculose, les grandes grippes, qui étaient souvent mortelles, les autres maladies se soignaient habituellement par une pharmacopée inventée par les autochtones. Paul Provencher, ingénieur ayant vécu la plus grande partie de sa vie avec les indiens, fait état dans son livre Le dernier des coureurs des bois, de l’apport des tribus autochtones aux remèdes modernes. Sorti du bois, l’ingénieur se présentait à l’Université Laval avec un échantillon du remède utilisé par les habitants de la forêt. Très souvent, l’analyse révélait la base des remèdes vendus par les pharmaciens. Quand nous accompagnions notre père dans les abattis où le charbon et le soleil nous brûlaient les lèvres, papa nous faisait mâcher des racines de savoyane. Cette racine en petit filet jaune sécrétait un liquide dont l’effet sur la bouche était tout simplement apaisant.

À l’époque, la pénurie de médecins en Gaspésie s’expliquait par l’isolement de cette presqu’île montagneuse, aussi bien que par le mauvais état des routes et la pauvreté de ses habitants. Longtemps, une médecine populaire faisait appel généralement à des formules plus ou moins cabalistiques pour avoir raison de leur mal.5

Il y a peu, je vous ai parlé des docteurs Cotnoir et Ferron, mais, sans faire attention, j’en ai archivé quelques-uns dans les archives de ma matière grise ! Oui, le docteur Dillon aurait été le premier médecin à pratiquer à Grande-Vallée selon nos généalogistes. C’était vers 1907. Pour célébrer le 50e anniversaire de la municipalité de Grande-Vallée, de jeunes étudiants ont fait des recherches sur l’histoire de leur village. Leurs fouilles les ont menés à la rédaction d’un petit livre à bonne saveur historique où l’on peut trouver une vieille brochette de médecins des années Dillon : Morin, Nesbit, Choquette, Allaire. 6 Puis, avec ou sans médecins, on retrouvait des sages-femmes et quelques bénéficiaires de dons miraculeux. Ainsi, outre les sages-femmes, les arracheurs de dents, les arrêteurs de sang, les rebouteux et les propagandistes de certaines pratiques empiriques, la Gaspésie a connu et connaît encore une médecine dans laquelle tout n’est d’ailleurs pas contraire à la science. Là, Esculape n’était pas toujours au rendez-vous.

Vers les années 1950 et 1960 se sont succédé les docteurs Déry et Melanson. Personnellement, j’ai bien connu le docteur Melanson. Ce fut le dernier médecin à pratiquer chez nous avant l’arrivée du Centre local de service communautaire (CLSC) dans les années 1970. Originaire de Corberrie, Nouvelle-Écosse, le docteur Melanson avait accompli avec des moyens du bord, des miracles lors de la Grande Guerre à laquelle il participait à titre de médecin. Réussir une trépanation à l’aide d’un vilebrequin, dans des conditions inhumaines, relève d’une compétence et d’une dextérité hors du commun. Le docteur Melanson a accompli cet exploit. Le docteur Melanson était un homme humble, généreux, compétent. Ne comptant pas son temps ni le jour ni la nuit. Pris d’une maladie du cœur, mon père nécessitait des soins à des heures inattendues. Un coup de fil au docteur Melanson à deux heures de la nuit et nous le voyions arriver dans les minutes qui suivaient. Une fois son traitement terminé, il traversait dans la cuisine et assis, prenait un café ou un gin, c’était selon. Le docteur Melanson était à la fois gynécologue, dentiste, pharmacien, psychologue, travailleur social et pratiquait une couple d’autres fonctions de médecine générale ou spécialisée. La justesse de ses diagnostics lui assurait l’admiration, la confiance et la dévotion de ceux qu’il traitait. Aimé et apprécié dans nos villages, il est décédé jeune, brûlé par le travail.

Dans les intervalles où des médecins n’étaient pas disponibles pour notre région, une autre catégorie de personnes a traité les malades de chez nous. C’étaient des femmes. Non, elles ne marchaient pas quatre milles dans les montagnes dans la froidure de nos hivers, mais elles accomplissaient le travail normalement dévolu aux vrais médecins du temps. Et souvent dans des conditions difficiles. Une nuit d’hiver, maman devant accoucher, mon père est allé chercher la garde Beaulieu en voiture à cheval. Mon père fouettait le cheval qui n’arrivait pas à prendre de la vitesse. La garde lui dit : « Peut-être que vous ne fouettez pas à la bonne place ». Mon père a répondu : « Vous avez raison; il me reste ‘‘la blague’’ et je la garde pour monter la côte de la dam ! » Entre les coupures, les piqûres, les foulures, ces femmes mettaient les enfants au monde, arrachaient les dents, soignaient les grippes, les fièvres, les furoncles, les panaris, les vers, la rubéole et autres petites maladies dont l’issue sans soin n’entraînait pas nécessairement la mort du patient. Ainsi, selon mes souvenirs et mes informations, se sont succédé sur le territoire de l’Estran, les gardes-malades Côté, Portugais, Beaulieu, Tremblay, Godin, Beaudoin. Elles étaient prêtes à toute heure du jour ou de la nuit, tous les jours de la semaine. Elles étaient toutes dévouées à l’instar de la pionnière des soins infirmiers modernes : Florence Nightingale. Leur formation était très rigoureuse pour le temps.

Les années 1960 allaient mettre fin à la revanche des berceaux. Depuis plus de cent ans, les Canadiens français avaient compris que, pour dominer les Anglais au Québec, de grandes familles étaient nécessaires puisque l’immigration de francophones était proscrite depuis le traité de Paris en 1763. Mais, au temps des gardes-malades, les familles étaient nombreuses et comptaient parfois quinze ou dix-huit enfants. Tellement nombreuses les familles que la santé du nez, de la bouche et de la gorge était laissée pour compte. Durant quelques années, ces soins ont été confiés au personnel de la Croix- Rouge. Cet organisme dont une partie du personnel était sans travail depuis la fin de la guerre en 1945 assumait la responsabilité des soins qu’exigeaient les dents cariées, les amygdales et les végétations adénoïdes. Je fus personnellement traité par la Croix-Rouge. J’en ai gardé un douloureux souvenir. C’était un lundi et la veille, en revenant de la messe, les gens avaient reconnu le camion de la Croix-Rouge (probablement un surplus de l’armée, il en avait la couleur). Il était garé à l’endroit où se trouve aujourd’hui le centre touristique de Grande-Vallée. Le lendemain, accompagnés par notre père, quatre de mes frères, ma sœur et moi avons rejoint le camion déménagé sur le terrain de la salle paroissiale, tout près de l’église. Dans la salle, l’équipe d’experts avait déployé : matériel, outils, lits et bonbonnes de chloroforme. Des enfants accompagnés par un parent sortaient de la salle en gambadant, pleurant, tachés de sang, vomissant, se frottant les yeux. À l’intérieur de la salle, on entendait crier, des sons de toutes couleurs, de toutes les gammes et de tous les décibels. Des parents échappant une petite main voyaient leur enfant, en panique, se sauver en dévalant le talus à pic de la côte de l’église. Mes frères, eux, progressaient silencieux vers le macabre rendez-vous. Chez nous, on ne parlait pas en même temps que le grand’monde. Nous avancions vers ce qui ressemblait plus à un abattoir qu’à un hôpital. Moi, je tenais la main de ma petite sœur. Et comme j’étais l’aîné, je devais montrer l’exemple de la bravoure. J’ai donc foncé dans la salle, les yeux écarquillés suffisamment pour comprendre que les minutes qui allaient suivre pouvaient me mener au ciel ! Je restais tout de même optimiste . Là, un infirmier, qui semblait n’avoir comme consigne que celle d’accélérer les procédures m’a reçu ! On ne te demandait pas si tu souhaitais être réanimé ! Quoique cela aurait été nécessaire pour certains torturés. Sur des lits de fer ne comportant qu’un mince matelas, des enfants subissaient le « gazage » ad hoc ! D’autres se réveillaient d’un sommeil gazé. On m’a fait coucher sur un de ces petits lits étroits et l’on m’a placé une sorte d’entonnoir sur le nez et la bouche. J’ai respiré un grand coup de gaz et j’ai sombré dans une nuit sans rêve. Pour un temps incalculable, je suis resté endormi. Les dégâts dentaires étaient si évidents que les rayons X étaient superflus. Quand je me suis réveillé, j’avais envie d’être très malade. Et ça a été le cas. Oui, très malade ! Un de mes frères a été traité pour les végétations, je croyais qu’il allait fleurir ! Ma petite sœur a failli mourir d’une hémorragie dans la nuit qui a suivi. Heureusement, maman la veillait et ma sœur a bénéficié d’un sursis dans sa jeune vie… ! J’ai vu mes frères sortir du sommeil en se cognant la tête contre les barreaux de fer de leur lit : saouls, paquetés, bourrés ! Puis, une fois debout, on nous a orientés vers la sortie en souhaitant bonne chance à papa. Je ne me souviens plus du retour à la maison. Je crois que nous sommes morts sur les bords du fossé le long du chemin de la colonie !

Aujourd’hui, on ne voit plus ces pratiques-là, mais l’horreur est encore présente. On n’a qu’à écouter le téléjournal pour apprendre les attentes insupportables dans les salles d’urgence des grands hôpitaux. Autrefois, c’était en régions que ces soins faisaient défaut. Aujourd’hui, il semble que l’accessibilité aux soins dans les grandes villes suscite le mécontentement. Même que des citadins attendent leurs vacances en région pour se faire soigner !

Les médias, ces dernières semaines, nous ont rapporté ce qui ressemble à un combat d’Esculape contre lui-même. La bataille semble terminée… Il était temps, car on risquait de se retrouver avec une médecine amputée de ses services essentiels. Le risque était grand pour les régions, dans un futur rapproché, de se voir contraintes à recourir « in extremis » à la fameuse Croix -Rouge d’antan. Ayoye!!!.

1 -Mythologie gréco-romaine, Jacques Desautels, U.L. notes de cours.
2 –  http://fr.wikipedia.org/wiki/Couleuvre_d%27Esculape
3 –  À l’époque, la route nationale passait par les montagnes et non sur les plains.
4 –  Ferron Jacques, Texte inédit daté du 16 décembre 1946.
5 – Roy Carmen, Littérature orale en Gaspésie, seconde édition revue et augmenté, Leméac.
6 –  Titre du livre : Grande-Vallée des Monts, 1842 – 1977 écrit par les prénommés : Darie, Marina, Janine, Caroline, Fabienne, Jean et Carl.
7 – Carmen Roy, Littérature orale en Gaspésie, Leméac, 1981.

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