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Poivre et Sel

Dans No 03 - Avril-Mai 2015. par

Les docteurs
On écrit que pour se survivre.
Jacques Ferron 1966

Quand vous lirez cette chronique, les gens de la Madeleine auront souligné le décès à l’âge de 64 ans du docteur Jacques Ferron, survenu le 22 avril 1985. Jacques Ferron était un grand québécois, nationaliste. Né à Louiseville dans le comté de Maskinongé au Québec. Il a fait ses études surtout au collège Brébeuf dirigé par les Jésuites. C’est à l’Université Laval qu’il a fait sa médecine. Puis, il a passé un an dans l’armée où il a servi comme médecin lors de la Grande Guerre mondiale. Je connais le docteur Ferron d’après ce qu’ont raconté mes parents et des amis, mais surtout par la lecture de ses livres. Bien que le docteur Ferron ait pratiqué la médecine, il était entre autres un écrivain prolifique possédant de grandes qualités humaines. Le médecin en lui a servi de mécène à l’écrivain qu’il était aussi.

J’avouerai qu’il n’est pas facile à lire. Pour goûter « l’Amélanchier », pour rêver « La nuit », pour vivre les « Escarmouches » de Ferron, il faut avoir lu « Le ciel de Québec » et sa notice contenant 259 notes de fin de livre. Le docteur Ferron était athée, partageant une bonne partie de la philosophie communiste. Cependant, et je le cite : « j’ai parfois dit que j’étais un athée, c’était plutôt par bravade. Le plus souvent, je me suis classé mécréant, cela me convenait mieux… », à ses yeux, « Jésus est un homme charmant ». Aux États-Unis, l’époque du Maccarthysme (la peur rouge) s’en venait et, au Québec, on vivait sous la loi du cadenas. Selon les auteurs de « L’autre Ferron », ce médecin nationaliste luttait de toutes ses forces contre l’obscurantisme québécois. Mais pour nous, il fut le digne remplaçant du très aimé docteur Cotnoir qui avait servi notre population durant vingt ans. Et paradoxalement, la très chrétienne Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine a préféré se souvenir plus officiellement de Ferron le mécréant plutôt que du chrétien Cotnoir. Autre paradoxe et cette fois, il appartient à Ferron : et le plus beau compliment que se méritera Maski (Maski : surnom que se donnait Ferron en raison de ses origines de Maskinongé) sera de s’entendre dire qu’il était un nouveau Cotnoir.

À certains égards, Ferron me rappelle le docteur-chirurgien, Norman Bethune honoré comme humaniste, innovateur en chirurgie et précurseur de la médecine sociale qui a abouti au Canada à l’assurance-maladie universelle à la fin des années 1960.

Ce que nous apprend entre autres, la littérature de Ferron, c’est qu’il était réactionnaire. Oui, un réactionnaire qui pourfendait la politique du « profit à tout à prix », qui prônait une éducation laïque et une religion débarrassée de ses tabous. Ferron aujourd’hui, serait contre tout ce qui se fait aveuglément dans la biodiversité. Ce n’est pas sans dessein qu’il évoquait Henry David Thoreau dans « Le ciel de Québec ». Ferron voulait un monde vivant dans l’harmonie.

Le chemin que vous apercevez sur la photo ci-contre, c’est la route qu’empruntaient les citoyens de Grande-Vallée, mais aussi les docteurs devant assurer les services de santé sur un territoire long de soixante milles dans le début du 20e siècle. Vie difficile pour ces disciples d’Esculape qui ont sauvé des vies, assisté des mourants, soigné mille maladies sur ce bout de territoire gaspésien désigné maintenant sous le vocable de l’Estran. Un chemin de gravelle, de hautes montagnes tordues, pointues, à pic plus souvent qu’autrement. Pas question à l’époque du chemin par les plains. Et le docteur recevait du Ministère de la colonisation, en compensation, un montant de 100 $ par mois. Selon un de ses collègues, c’était suffisant pour débuter une carrière ! Oh, que le ministre Barette approuverait !

Le chemin est sablé, le pont peu visible a été construit durant l’été. En avant des gens qui dévalent la côte, on peut apercevoir un véhicule à moteur qui s’apprête à traverser le pont de béton qui a remplacé la passerelle. Un long moment, la passerelle offrait aux gens un raccourci vers le haut de la côte. Cotnoir a connu la passerelle, Ferron non. À quatre cents mètres au sud, quand vous passez par là, vous voyez un des derniers ponts couverts au Québec. Le pont Galipeault permet encore de traverser la rivière. À l’époque, il imposait un détour pas commode à certains passants du village. Mais en terme de patrimoine quelle attraction touristique ! Bien qu’il ait les reins « maganés », c’est un pont qui a été bien bâti puisqu’il est plus âgé que le moribond pont Champlain.

Sur la côte, les gens ont accès en gros à tout ce qui a rapport à la religion, aux services, aux commerces, à l’éducation et au placotage ! En y regardant bien on peut conclure que la photo a été prise après la messe, le monde s’en retourne à la maison. Voir autrement, laisserait croire que les gens venaient à la messe à reculons. Le curé Bujold ne l’aurait pas pris. À l’époque c’est avec enthousiasme que l’on fréquentait l’église. J’avais huit ans. Même si l’on aperçoit les personnes de dos, j’en reconnais quelques-unes. Le monsieur avec un chapeau, la « patte » droite soulevée, c’est monsieur Thomas Huet que Ghyslain connaît bien comme étant son quasi-grand-père. La personne à côté de lui, bien coiffée, je ne la reconnais pas. C’est simple ! En avant, on aperçoit monsieur Charlie Joe avec son manteau de pluie et sa calotte d’automne. Son nom de baptême était juste Jos. Les gens avaient ajouté Charly. (Charlie Joe un beau personnage pour une chanson de Vigneault). Aussi, je crois que monsieur Thomas Huet « patte » droite et monsieur Charlie Joe « patte » gauche ne s’entendaient pas. Monsieur Charlie Joe a passé sa vie à sabler admirablement le chemin de la colonie avant l’asphaltage. Impossible de trouver même un nid de paruline (on est loin des nids de poules) après le travail de ce cantonnier. Son père et lui votaient pour Duplessis. Pourtant, monsieur Thomas votait bleu lui aussi. Faut croire qu’à cette époque la ligne de parti ne bâillonnait personne ! Monsieur Charlie Joe et son père ont entretenu la route à la perfection durant vingt ans. Donc pas de nid d’aucun volatile dans le chemin de la colonie. Juste de la poussière derrière les trucks de messieurs Toine Coulombe, Philippe Fournier, Milien Côté ou de la voiture du docteur. Je ne sais pas si monsieur Charlie Joe parlait. Moi, je lui ai adressé la parole une couple de fois lorsqu’il comblait une rigole en face de notre maison. Peut-être que monsieur Charlie Joe ne répondait qu’aux grandes personnes. En avant de monsieur Charlie Joe, on peut apercevoir une dame en manteau et chapeau blancs. C’est madame Lorina, la maîtresse de poste. En avant de madame Lorina, mais moins grande que la maîtresse de poste, on voit une femme en manteau et chapeau noir avec une sacoche à chapelets, médailles et images, la tête tournée disons sud-sud-est. Cette orientation géographique se comprend, car à Grande-Vallée, la pluie, la neige, etc. viennent en dominance de la direction ouest-nord-ouest. À voir le parapluie de sa voisine ou de son voisin, on est sur de la direction des vents dominants. La femme c’est madame Mélanie, la soeur de monsieur Gouri, Médé, Méric, Liza. Je ne peux pas dire qui avait apporté son parapluie. Tout, en avant, de l’autre côté du pont on peut apercevoir ceux et celles qui en avaient plein le cul du sermon du curé Bujold et qui sont sortis juste avant la communion. Les autres qui traînent sur le pont sont sortis pendant la communion. Fumer était la raison de ce départ précipité. À jeun depuis la veille, criss qu’on avait faim ! Aujourd’hui, « à jeun depuis la veille » c’est une prescription que les médecins exigent pour satisfaire leurs mystérieuses investigations !

Ah ! ces vieilles photos qui nous font faire de digressions.

Au début du siècle, le docteur Ferron avait été précédé par le docteur Cotnoir dans notre coin de pays. Ce dernier avait établi sa demeure à Ste-Madeleine en 1917 où il y demeura jusqu’à sa mort en novembre 1938. Un long moment, en lisant Jacques Ferron, j’ai pensé que le docteur Cotnoir était une légende comme il en existe plusieurs à Ste-Madeleine. Les gens de ce village ont fait une place plus grande au docteur Ferron qu’au docteur Cotnoir dans leur histoire. Pourtant Cornoir a vécu 21 ans à Madeleine et Ferron n’y a vécu que deux ans. Mais, les gens de Madeleine estimaient Ferron à l’égal de Cotnoir pour ses qualités humaines. Pas difficile à départager : à ma connaissance, Cotnoir n’aurait pas écrit autre chose que son nom en bas d’un formulaire médical alors que Ferron a inscrit « la Madeleine » dans la grande littérature québécoise. Il y a deux étés, j’ai longuement marché dans le cimetière de Madeleine afin d’y trouver la pierre tombale de Cotnoir. Démarche inutile, car j’ai appris par la suite que Cotnoir avait été inhumé dans son village natal de St-Germain-de-Grantham près de Drummondville.

Cotnoir avait aidé ma mère à me mettre au monde. L’accouchement fut difficile à ce que j’ai appris. Mes parents étaient en transit dans une « wagin » attelé au vieux Pit entre Petite-Vallée et la colonie de Grande-Vallée. Ils avaient dû faire halte chez l’oncle Richard, un peu dans la descente de l’Anse-a-Collin. Les eaux étaient crevées comme on dit, le bébé attendu a été accueilli par Cotnoir qui s’en est difficilement remis puisqu’il est décédé quelques mois plus tard !

Les gens aimaient bien ce médecin qui n’avait pas de quota de malades, aimait le gin et prenait la route vers les villages d’en bas ou d’en haut c’est selon, à chaque fois que la maladie requérait ses services. Oui, il avait soigné des malades de la grippe espagnole qui a fait cinquante mille morts au Canada dans les années 1920. Ce n’est qu’en 1946 que Cotnoir fut remplacé par le docteur Ferron dont l’apparition un matin, à l’entrée du presbytère, fit dire au curé Vaillancourt : « c’est le bon Dieu qui vous envoie ». Un genre de grande séduction divine, quoi ! Les deux médecins avaient établi domicile à Rivière-Madeleine. Un bon pays ! Oui, un bon pays avec l’électricité de la compagnie Great Eastern Paper Co. limited que les docteurs trouvaient bien commode. Ces docteurs se devaient d’exceller dans toutes les sphères de la médecine. À Madeleine, quand ils arrachaient une dent, pratiquait un accouchement, suturait une plaie, l’électricité leur permettait de voir l’ampleur de la carie causée par la négligence, le temps et l’oubli; les complications reliées au cordon ombélical d’un bébé trop pressé de voir le jour, ou la béance causée par l’infection d’un abcès. Le village de Ste-Madeleine brillait de tous ses feux, alors qu’ailleurs en Gaspésie on était plongé dans une nuit sans lune.

En terminant, je souligne qu’avec de tels précurseurs, l’équipe médicale actuelle de l’Estran se devait d’être à la hauteur. Le défi est relevé avec brio. L’excellente performance de notre CLSC devrait inspirer notre actuel ministre de la santé dans ses efforts de réformes.

 1 – Je remercie madame Huguette Boucher qui a enrichi mes lectures de ses notes personnelles.
2 -Michel Lapierre, Collaborateur Le Devoir, 11 avril 2015. Trente ans plus tard, Jacques Ferron sous son jour le plus grave et le plus intime.
3 – Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, Toute l’histoire du monde, Fayard 2005,
p 348.
4 – L’Homme est le Dieu des communistes, ils situent son bonheur sur la terre. Cité par Marcel  Olscamp dans la présentation de « L’autre Ferron ».
5 – La Loi protégeant la province contre la propagande communiste, mieux connue sous le nom de loi du cadenas1, est une loi spéciale québécoise créée par le gouvernement de Maurice Duplessis en 1937. Elle vise à mettre un terme aux activités communistes dans la province
6 –  Jacques Ferron, Gaspé Mattempa. P. 14.
7 – http://fr.wikipedia.org/wiki/Norman_Bethune
8 – Le ciel de Québec, note 183.
9 – Près de 100 km.
10-  Cécile Richard, Revue d’histoire et de traditions populaires de la Gaspésie, vol. XVIII, avril-juin 1980.
11 – La pandémie de la grippe de 1918 (souvent nommée la “grippe espagnole”) a été une pandémie de grippe particulièrement virulente et contagieuse ayant fait 20 millions de morts.
12 – Marcel Plamondon,  c.s.c. Notes historiques sur la paroisse (Ste- Marie-Madeleine) de Madeleine.
13 – Allusion à Océanonox de Victor Hugo.

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