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Poivre et Sel

Dans No 09 - Novembre 2014. par

Vivre !

La gloire est éphémère, seule la renommée est durable.
Pierre-François-Pascal Guerlain, parfumeur

J-E-244x300Nous vivons à une époque où l’éphémère fait feu de tout bois. Tout change à une rapidité qui dépasse nos vitesses de simples humains. Je me souviens des lenteurs de mon enfance. Tout était lent. On marchait trois kilomètres pour aller à la messe, la même distance pour aller à l’école. C’est sûr, on allait moins vite qu’en automobile.  Maman lavait le linge sur une planche à laver. Rien de commun avec nos laveuses d’aujourd’hui qui encore au fil des ans ont subi de multiples changements. La technologie et ses innovations nous permettent de passer en un rien de temps à des choses et habitudes nouvelles. Les modes changent. Les visages changent. Le maquillage modifie les visages et même les paysages. On peut masquer une crevasse. Corriger un défaut. Au début du 20e siècle, l’espérance de vie pouvait atteindre la quarantaine. Aujourd’hui, la longévité moyenne atteint les 80 ans. J’ai lu quelque part que la personne qui a soixante-dix ans aujourd’hui, a vécu plus de changements dans son existence qu’il s’en est produit durant les derniers dix mille ans.  Ce qui faisait dire à Alvin Toffler : nous sommes tous en fait, citoyens de l’âge de l’éphémère.  On change. Et pour l’essentiel de la vie, c’est vrai. On connaît tous des personnes âgées dont le refrain est: dans notre temps… dans le temps…  Le changement est une donnée fondamentale surtout depuis que les scientifiques ont formulé la théorie de l’évolution et celle de l’origine de l’univers. Viendra autre chose. Il n’y a que le changement qui est permanent !

La semaine dernière, j’ai rencontré Suzanne la fille de madame Gertrude qui rendait visite à sa très vieille tante Jeanne Éva. Cent trois ans ! Trente-sept mille cinq cent quatre-vingt-quinze matins ! On préparait une fête qui aurait lieu le vendredi 7 novembre. À défaut de proposer une inscription dans le livre des records Guiness, l’idée m’est venue de saupoudrer l’événement d’un peu « de Poivre et Sel ». La grande dame vit dans une maison de repos c’est sûr, mais elle possède toute sa lucidité et surtout elle a une mémoire phénoménale. Aux dires de ses proches, c’était une très belle femme au caractère sérieux, volontaire, généreux et discipliné. Elle priait beaucoup, assumait son quota de bénévolat, confectionnait des vêtements pour les œuvres missionnaires. Et souvent, elle ajoutait de l’argent à ses envois. Mais, l’humour n’était pas sa tasse de thé ! Elle avait d’autres qualités et sa capacité de s’adapter aux multiples changements n’était pas la moindre. Être plus que centenaire, c’est en soi tout un exploit dans la foulée de choses qui changent. À la petite école, elle a eu entre autres compagnons celui qui est devenu le curé Nelson Laffoley. L’enseignement se donnait dans le presbytère et où la cuisinière et l’institutrice étaient respectivement la mère et la sœur du futur curé. Des jersiais se retrouvaient ! Elle s’est mariée dans la jeune vingtaine et elle a eu six enfants : deux garçons Charles-Maurice et Jean-Louis et quatre filles: Lucette, Andréa, Nicole et Réjeanne. Ses petits-enfants et ses arrières-petits-enfants sont des grands bonheurs de sa vie !

Trois de ses filles et le deuxième de ses fils ont choisi d’aller vivre en France, à Rimouski, en Floride, à Toronto. C’est ainsi qu’elle est devenue une grande voyageuse. Le hasard ou la Providence lui a permis de naître peu de temps avant que le Titanic ne coule. Plus âgée, elle aurait pu être passagère dans la traversée Southampton-New York à bord du paquebot qui selon certains ne craignait ni Dieu ni diable ! La France, la Suisse, Isarël, l’Italie, l’Angleterre, l’Île Jersey bien sûr ont été ses lieux de pèlerinage préférés. Une bonne dizaine de voyages qu’elle a faits en compagnie de quelques-uns de ses enfants. Un voyage à Toronto c’était pour elle la façon d’aller dire aux anglophones qu’à l’Île Jersey on parle français. Elle a même connu le pape Jean XXXIII. Quand j’ai étudié la sociologie, notre professeur disait que le pape Jean ne semblait pas destiné à accomplir de grandes choses dans son ministère. Il n’était pas pape disait le professeur, il « papotait » et le professeur ajoutait, pourtant l’homme a mobilisé toute sa conférence d’évêques et de cardinaux pour le plus grand changement dans l’Église depuis le concile de Trente. C’était Vatican II. Jeanne Éva devrait-elle sa longévité à la bénédiction papale ?

Les ancêtres de Jeanne Éva sont venus des Îles anglo-normandes. Et plusieurs d’entre eux se sont installés sur les côtes de la Gaspésie. Quelques familles ont pris racine à Cloridorme : les Lescelleur, les Leguédard. Jeanne Éva est une fille de John Lescelleur descendant de ce peuple des Îles dont le charme a incité Victor Hugo à écrire : « Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre.»  Les Jersiais et les Guernesiais ne sont certainement pas anglais sans le vouloir, mais ils sont français sans le savoir. S’ils le savent, ils tiennent à l’oublier. Pour Jeanne Éva, son pays c’est Cloridorme et il ne fait aucun doute que sa longévité exceptionnelle n’a que peu de chose en commun avec l’héritage génétique du pays de ses ancêtres. Ce qui l’a gardée dans une forme hors du commun, c’est sa discipline à maintenir sains et son corps et son esprit. Son mari Donat Coulombe a passé sa vie sur la mer et dans la forêt. Ses métiers de pêcheur et de bûcheron ont eu raison de lui. La vie l’a quitté à un âge peu avancé. C’était madame Jeanne Éva qui avait la gestion de la maison. Après une journée en forêt ou en mer, le mari n’avait pas la tête à gérer quoi que ce soit. J’ai demandé à sa fille Lucette si sa mère évoquait le « féministe » de temps à autre. Jamais qu’elle ne m’a répondu ! C’est elle qui programmait tout ce qui a rapport aux activités religieuses, sociales et à maints égards aux choses économiques. Alors, pour le féminisme, on repassera. À ce sujet elle aurait pu en remontrer à madame Thérèse Casgrain et plus tard à Jeannette Bertrand. Pour elle ça allait de soi qu’une femme prenne sa place, et dans le foyer et dans la société. Je ne veux pas en remettre sur l’inégalité des femmes face aux hommes, mais je souligne qu’un grand penseur, André Malraux disait : « L’Amérique est le seul matriarcat où la femme lutte pour l’égalité ». Bon, à moins que l’on ait des gènes islamiques, ça va relativement bien dans notre monde.

Selon ses proches, ses activités religieuses assidues ont permis d’éviter bien des catastrophes. La maison familiale occupait un terrain face à la mer et situé tout près de l’actuelle poissonnerie.  Sur ce terrain, madame Jeanne Éva cultivait des légumes et des petits fruits, la fin de l’été la voyait occupée aux marinades, aux confitures et autres produits de conserve que cuisait son vieux poêle.  Il faut se souvenir qu’on était au temps des choses durables. Alors, le poêle, la machine à laver, etc., on ne changeait pas ça tous les cinq ans comme aujourd’hui. Ici, je vais comme à l’accoutumée me payer une petite digression. Tout au fond du terrain, elle élevait un porc familièrement appelé « Harnold, l’cochon ». Un jour d’automne, pour la fête, monsieur Coulombe et son fils Charles-Maurice décident de tuer la bête. Ils s’approchent de la porcherie en silence. Ils parlent par signes, ouvrent délicatement la petite porte que le maître de céans a empruntée tous les jours de l’été et de l’automne. Ce dernier n’étant pas habitué à tant de protocole se trouve soudain une prestance, hume l’air salin en connaisseur, jette un coup d’œil furtif dans le large en face, mordille les planches de son auge puis se met à grogner dans une gamme de notes discordantes un peu comme un Pavarotti qui se serait cassé la voix. Le vent glace jusqu’aux os. De gros nuages gris annoncent la tempête de l’Immaculée. Quand les gens disaient qu’ils faisaient boucherie pour la fête, ils parlaient de la fête religieuse de l’Immaculée Conception, le huit décembre au calendrier. Pourtant, la fête de la Vierge Marie n’a rien à voir avec la boucherie d’automne. C’est plutôt le froid de l’hiver, se pointant à cette époque de l’année qui permettait de congeler les viandes. On était avant l’apparition de l’électricité. Toute l’équipe est donc prête, fébrile, mais peinée. Les cochons ont la faculté d’être compatissants, empathiques, chaleureux. Les tuer même pour une bonne cause brise souvent le cœur et fait couler les larmes. Jeanne Éva tient la casserole. Elle y a ajouté du sel pour la cueillette du sang. Pas de sel, le sang coagule et devient inutilisable pour la cuisson du boudin. Charles-Maurice la hache en main a les larmes aux yeux et ce n’est pas le froid qui le fait pleurer. Harnold est un véritable ami. Donat tient un couteau bien aiguisé. C’est lui qui doit darder la gorge du porc, trouver et couper la carotide. L’cochon, les pattes attachées avec un solide câble, est maintenu sur le côté ce qui ne l’empêche pas de hurler à tout venant sa terreur et son indignation. Son cri devient insupportable. Jeanne Éva commence à avoir froid même avec son gros gilet de laine qu’elle a elle-même tricoté. Avec son autorité habituelle, elle houspille les bourreaux afin qu’ils procèdent au plus tôt, à la mort du pur innocent.  Il revient à Charles-Maurice d’asséner le coup de hache fatal sur la tête du condamné à mort. Charles, fort, adroit, ne manque pas son coup. Harnold est assommé, mais dans un sursaut de vitalité il relève la tête, se tord la carcasse, la corde se tend, accroche les mollets du saigneur et hop ! Donat se retrouve sur le dos dans la neige. Dans l’énervement, le souffle coupé, Charles-Maurice pense qu’il a tué son père. Il court vers sa mère en état de choc puis tournant la tête il voit Donat se relever. Charles-Maurice commence à mieux respirer. Oui, la force de Charles-Maurice a réussi d’un seul coup à « dessouder » le porc. Tout est bien qui finit bien. Les prières de madame Jeanne Éva qui planaient quelque part dans le céleste réservoir ont encore une fois été entendues. Fin de la digression.

Dans sa tête madame Jeanne Éva se voit encore jeune fille. Elle a, comme nous, gardé l’image que réfléchissent les miroirs de l’enfance. On ne voit vieillir que les autres . Elle avait deux ans quand la Première Guerre mondiale a été déclarée, sept ans lorsqu’elle a pris fin.

Comme il en est fait mention plus haut, elle s’est mariée dans le début des années 1930, en pleine crise économique. Pour une dizaine d’années, les temps ont été durs. La Deuxième Guerre mondiale a réquisitionné des gens de son village pour se porter volontaires et aller se battre à côté des États-Unis, dans des pays d’Europe. Avec tristesse elle a vu de ses connaissances quitter leur village pour aller ou mourir, ou être faites prisonniers et sûrement souffrir de tous les maux dans cette maudite guerre. Les effets de la grande crise se faisaient encore sentir, il a appartenu à l’économiste John Maynard Keynes de trouver une solution. Il fallait que la situation de crise se transforme en période d’explosion économique. En fait ce que l’économiste a demandé au parlement c’est d’investir massivement dans l’économie rongée par le chômage. Ce fut un succès temporaire. Une fois le chômage maîtrisé, l’économie est tombée dans l’inflation. Et après des gymnastiques économiques pour pallier aux deux maux du temps, le pays s’est retrouvé avec le chômage et l’inflation en même temps.  Madame Jeanne Éva n’y pouvait rien. Elle faisait comme tout le monde, elle invoquait les saints et gardait l’espoir.

Elle a vécu la Révolution tranquille où toute la société a été chambardée, de la religion à l’éducation, des moyens de communication aux modes de consommations. Son vieux poêle à bois a été remplacé par une cuisinière électrique autonettoyante. Les ondes télégraphiques ont cessé de pourrir les émissions radiophoniques : ta-ta tatata ta, ta tata…et elle a connu le micro-ondes plus silencieux. Elle a vraiment dû se moderniser quand la télévision est arrivée. Elle possédait un vieux gramophone, une antiquité. En écoutant les procédés modernes de production musicale, elle a mis en vente son vieil appareil à musique. Un jour, un « rat » affamé d’antiquités se présente et comme elle trouve que la tenue de son mari arrivant du travail n’est pas assez convenable pour recevoir le visiteur, elle lui intime l’ordre de disparaître dans le cagibi, là même où elle a entreposé le gramophone. Le monsieur est entré. Le discours du monsieur s’en est tenu d’abord aux civilités puis on s’est mis à jaser du temps et des framboises… et en fin de compte, le visiteur a demandé à voir l’antiquité. Jeanne Éva dans l’expectative de faire une bonne vente, ouvre la porte et le visiteur aperçoit Donat, pas lavé, pas changé, dans ses « overalls », finalement pas présentable. Jeanne Éva mortifiée se rend compte qu’elle a oublié Donat.

Elle si fière ! Si chic !

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