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Poivre et Sel

Dans No 08 - Octobre 2014. par

Sauvés par la cloche !

Ne disons pas de mal du diable : c’est peut-être
l’homme d’affaires du Bon Dieu.
Fontenelle

Cette chronique a débuté en octobre 2009 et son seul but avoué était de détendre les lecteurs. J’ai souvent parlé d’une personne qui a marqué notre paroisse. Je poursuis donc en évoquant des épisodes de la vie, tantôt bien réels tantôt cauchemardesques du curé de mon enfance : Alexis Bujold.

« Avez-vous lu Baruch ? C’était un beau Génie ».  Non, on n’a pas lu Baruch ! Monsieur Louison si. Monsieur Louison connaissait Baruch, le curé Bujold le lui avait enseigné. « La Sagesse est apparue sur la terre et a vécu avec les hommes. »

Le curé Bujold raffolait s’exprimer en latin en débutant son sermon. Ça semblait lui faire l’effet d’un verre de scotch, pris cul sec. Et ça donnait du « go ahead » pour le restant de ses exhortations hebdomadaires. Personne ne comprenait ces petits extraits en langue étrangement morte. Et c’était mieux ainsi, car, depuis que le monde comprend ce qui s’y dit, des curés s’ennuient dans leur église déserte. Ailleurs bien sûr, pas ici !

 Et nunc reges, intellige, erudimini qui judicatis terram !  (prononcer : Ette nounque rédgèsse, innetellidgé, éroudiminni, quoui youdicatisse terramme).

Le monde ne comprenait pas le latin, le curé comme ce dimanche-là pouvait se payer la tête de ses ouailles de temps à autre selon son humeur !

Sur le clocher de notre église trônait un coq en métal. S’il était le signe distinctif des églises catholiques romaines, il rappelait à tous les horribles trahisons du Jardin des Oliviers. J’ignore l’origine de ce coq mais, il aurait pu fièrement sortir un matin, de la forge de Monsieur Louison, pour entreprendre son ascension vers le sommet du clocher. Majestueux, racé, il semblait doué de la clairvoyance d’un divin créateur. Attention, le coq, ils ont lapidé les prophètes ! Mais Baruch n’était pas un prophète. Du moins, pas aussi grand que Jérémie ou Isaïe.

Le curé Bujold était un homme pieux. Malgré la lourde tâche que lui imposait sa cure, il trouvait le temps de passer de longues heures en méditation devant les multiples autels, images et statues dont ses ouailles avaient orné les murs de son église. C’est là qu’il puisait toutes les forces utiles aux thaumaturges. Ainsi des miracles audacieux survenaient dans sa paroisse aussi naturellement que les épilobes fleurissent au mois d’août. Personne n’a écrit au sujet du curé Bujold. Ou si peu. Son legs épistolaire est réduit à une pauvreté telle qu’on a raison de se demander s’il avait fait des études quelconques. Ah oui, on peut trouver un document intitulé « Historique de Grande-Vallée (1842-1947 ». Rien de ses menaçants sermons. Sous son égide, toutes les entreprises étaient promises au succès. Ainsi, il a été l’un des instigateurs de la municipalité, de la caisse populaire, du syndicat forestier, de l’ouverture de la colonie de Grande-Vallée.  Homme de taille imposante il était doué d’une force physique herculéenne : le béton et les pierres étaient son « fitness ». Ses grandes oreilles (souvent cachées dans les murs) lui permettaient de capter des ondes subtiles. Il ne riait pas souvent. Ou il riait en des circonstances inattendues. D’autres n’auraient pas ri à sa place. En ces moments, son rire s’appuyant sur son bedon boutonné remontait de ses poumons vers l’arrière-gorge et éclatait avec fracas dans une grimace qui laissait ses cordes vocales muettes comme des ficelles atones. Un rire de tête. Un rire intellectuel démarquant l’espace qu’occupait l’esprit sur le cœur.  Trop préoccupé par la nécessité de mener son troupeau au bercail de Dieu, coûte que coûte, son visage austère imposait bien des silences. Une figure étroite, couronnée d’un chef dégarni, ses yeux gris de fer ne laissaient aucune place à l’ambiguïté dans ses propos. Sa voix de stentor retentissait du haut de la chaire, même lorsqu’il affectait de parler tout bas. Mais dans la plupart de ses sermons, où il semblait enragé comme un beu, sa voix tonitruait des paroles qui éclataient comme des grenades. Il aurait fait trembler Sadam Hussein. Après avoir récité le « Confiteor », son célèbre « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa », et avoir lu les saintes Écritures, il montait en chaire emportant deux livres de référence. Dans l’un étaient consignées les annonces de toutes sortes, y compris les vêpres de deux heures-z-et-demie. L’autre contenait ce qu’il appelait la « Réflexion ». Ce livre débordait d’images pieuses et de signets qui lui servaient de boussole dans sa jungle pastorale. Il prenait son temps, respirait profondément, regardait ses brebis en silence comme pour décider d’une cible. Les notables vont en prendre pour leur rhume aujourd’hui!  Une fois la sentence latine lancée, le monde ne savait pas plus à quoi s’en tenir, mais une inquiétude épaisse comme une brume d’automne flottait sur son troupeau accrochant quelques têtes au passage. C’est un dimanche-blitz pour payer les stations de chemin de croix.  À nouveau, ses paroles prenant naissance dans son plexus solaire, remontaient le larynx en un roulement de tambour puis éclataient comme un coup de tonnerre.

– Thomas vient me porter mon image !

Dans son envolée verbale où le mouvement brusque de ses bras accompagnait ses paroles, le curé avait provoqué un courant d’air et une image du Sacré-Cœur je crois, était partie dans une valse et s’était posée sur la tête du chrétien dont le banc se trouvait juste en dessous de la chaire. Thomas était un gringalet de grand-père de quatre-vingts ans qui devait lutter contre le torticolis afin de voir le prédicateur. Thomas, en catholique soumis, dépliait ses jambes, ramassait l’image et grimpait l’escalier en spirale, jusqu’au curé. Il lui tendait alors l’image, le fixait de ses yeux de « retriever » qui semblaient lui dire : si tu l’échappes encore une fois, gênes-toi pas, je vais t’la r’monter.

Le curé Bujold vivait dans un univers manichéen où le mal l’emportait souvent sur le bien. Pour la question de finance de l’église, il y allait sans dièse ni bémol !

– Vous avez de l’argent pour vous payer toutes sortes de douceurs condamnables lançe le prédicateur. Des frivolités ! Prendre un coup, fumer et manger des « paparmanes » par exemple. Pas suffisamment d’argent cependant pour défrayer le salaire de votre pasteur et l’entretien du temple du Seigneur. Mais, loin des yeux de votre curé, vous organisez des danses assez lascives pour vous mériter un séjour en enfer ! On se croirait au temps de Sodome et Gomorrhe !

Il faut comprendre que le curé parlait pour les gens de Grande-Vallée. À Petite-Vallée on en était à une culture supérieure qui dépassait le pouvoir des prêtres. Rien n’a changé d’ailleurs !

Vos sacres vous enverraient en Sibérie si vous viviez en Russie. Manger du prochain vous savez que c’est indigeste! Alors, pourquoi ? Payer votre tribut au Seigneur, ça ne vous rentre pas dans la tête? Rappelez-vous qu’il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer dans le chas d’une aiguille. Dans la nef,  quelques notables se reconnaissant se mettaient à grouiller des fesses et à se chercher des yeux. Le curé s’appuie sur une religion de pauvres. Celle de Baruch. Tous les tableaux de  l’Apocalypse y passent. Les anges de fer dansent au son lugubre des trompettes de la fin des temps. Les éclairs sillonnent le ciel de l’orient à l’occident. Un magistral coup de poing sur le bois franc de la chaire permet au curé de reprendre souffle. Le silence se fait encore plus silencieux! Un silence, lourd. Un beau malaise! La tête du curé oscille dans un angle de cent vingt degrés et ses yeux devenus tout petits comme des points de suspension… lancent des regards accusateurs sur les pécheurs qu’il reconnaît bien pour les avoir reçus en confession. Le secret professionnel l’empêche de nommer les récalcitrants. Mais, les pécheurs se reconnaissent et baissent la tête. Le curé prend une pause en tournant les pages de l’un de ses cahiers.

– En ce qui regarde le chemin de croix, je vous signifie que pour ma part, j’ai acheté la première station où Jésus est condamné à mort. Alexandre, les deux Thomas, Médé, Arthur en ont payé chacun une. Mais, ce n’est pas assez. Toutes les parties de la paroisse doivent contribuer… Une fois la quasi-totalité de la paroisse découpée en petits morceaux, restaient les notables du bas de la côte qui se reconnaissaient, mais qui n’avaient pas oublié l’arnaque de 1910. L’église avait d’abord été construite en bas de la côte dans le noroît, sur la terre d’Alexis Caron. Le feu ayant rasé le temple, il fut décidé de le reconstruire sur la côte. Question d’image ! Une Grande-Vallée pas de clocher sur son promontoire datant de l’Ordovicien, reste un simple village comme ceux de la Baie-des-Chaleurs que les touristes traversent sans s’en apercevoir.

Il reste encore huit stations à payer. Les faits marquants dans un chemin de croix sont : la condamnation de Jésus, Jésus chargé de sa croix, l’aide du Cyrénéen, la rencontre de Véronique, rencontre de la mère de Jésus, Jésus consolé par les saintes femmes, les trois chutes de Jésus, le dépouillement de ses vêtements, la crucifixion, Jésus meurt sur la croix, la descente de la croix et la mise au tombeau.  Vous avez du choix. Entendez-vous. Une station coûte trente dollars. Si vous amortissez ça sur cinq ans, ça vous revient à cinquante cents par mois. À peu près le prix des « paparmane » !

N’oubliez pas aussi votre part pour le chauffage, l’entretien de l’église et du cimetière et la dîme. Puis gardez-vous un peu d’argent pour la collecte de l’Enfant-Jésus lors de ma visite paroissiale.  Après cette harangue, le curé aurait pu faire un chemin de croix d’une cinquantaine de stations. Dans la pédagogie du curé, il suffisait de lâcher dans son troupeau les démons de la fierté et de l’orgueil.

Puis la messe se continuait jusqu’à la communion où le curé exerçait un droit de veto sur les communiants. Un savant protocole était de rigueur ! Les femmes qui ne portaient pas de chapeau, celles qui présentaient leurs lèvres épaissies de rouge à lèvres, celles dont un décolleté exhibait la craque de leurs seins plus explicitement que n’en tolérait la décence, étaient privées des Saintes Espèces. Rien des belles pièces féminines n’échappait aux yeux de lynx du curé debout devant ces femmes pieuses, agenouillées à la sainte table ! D’autres, hommes ou femmes devaient se passer de communion pour des motifs obscurs. Le curé savait. Quelqu’un le renseignait-il ? Ce n’est pas possible. Seul le curé connaissait les actions les plus secrètes de ses fidèles. Surtout un curé qui savait tout de Baruch.

Quand la fébrilité du dimanche avait laissé place au calme de la nuit, le curé Bujold  s’acheminait dans l’intemporalité du sanctuaire. Et ses vêpres privées, ses orémus le transportaient dans un autre monde. Un monde abstrait ! L’extase qui nimbait alors le prêtre le soustrayait aux frivolités du gratin ordinaire. Il se retrouvait comme ami avec lui-même dans un palais céleste aux portes closes. Lors des nuits de cauchemar, le coq du clocher profitait des ténèbres, pour amorcer un vol plané et puis se juchait sur le bord de la chaire, face au curé !
– Tu y as été un peu fort aujourd’hui,
– Alexis accuse le coq.
– Tu penses ?

Le coq déploie ses ailes et étire une patte comme pour montrer qu’il apprécie la douceur de l’endroit. Une plume de fer tombe dans un bruit d’ustensile.

– Tu penses leur faire peur ? Si je te disais qu’un bon nombre d’entre eux n’a pas peur du tout. Même qu’ils se sacrent de tes rugissements de lion une fois rendus chez eux.
– Y en a qui ne comprennent pas autrement que par la peur. La peur c’est le commencement de la sagesse.
– À ta place, je les écouterais davantage. Tous les deux quand on se rencontre, chacun parle à son tour. Si je te dis des choses qui ne font pas ton affaire, tu réponds. Mais quand t’es avec tes fidèles, il n’y a rien que toi qui a le droit de parole. Pis quand tu parles latin en plus…
– Ouais, si je les écoutais, si je les écoutais…

Le coq avance la tête, relève une paupière. Ses yeux lançent du feu. Il ouvre grand le bec, laissant sa langue rouge, suspendue… comme celle des coqs ordinaires.

– Tu sais, là où tu m’as installé…
– Il y a des choses que j’aime mieux ne pas savoir reprend Alexis.
– La Vérité Alexis ! la Vérité ! La Vérité vous rendra libres : une des maximes de l’apôtre Jean.

La lampe du sanctuaire brille soudain d’un éclat aveuglant. Une fumée de cire brûlée se répand dans la nef, pénétrant dans les narines géantes du curé prostré. L’orgue se met à jouer du Bach en sourdine. Alexis se tourne et entrevoit une ombre au clavier.

– Ce que je ne sais pas, ne me fait pas mal a-t-il repris.
– De là-haut, Alexis, tu me fais rire. Tu ne peux pas t’en sauver comme ça. Il y a des choses que tu dois savoir. «Erudimini, qui judicatis terram» (voir prononciation précédente) reprend le coq moqueur. Du haut de ton clocher, je vois tout ce qui se passe, j’entends tout. Beau temps, mauvais temps. J’te le dis, tu ne peux pas prêcher comme ça, tes gens évoluent, tu ne pourras pas les tenir bien longtemps.

Le curé eut un hochement du chef.

– La Providence t’a confié des gens bien reprit le coq. Ça ne te fait pas réfléchir Alexis? Le monde te prend au sérieux quand tu les enterres.  C’est là que t’es le plus proche de la vie. Je serais prêt à faire un marché avec toi.
– C’est quoi, ton marché a demandé le curé ?
– Tu sais, perché tout seul à deux cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, t’as ben beau avoir une belle vue, il reste que c’est plate les fins de semaine. Un criss de destin si tu me passes l’expression. Charron n’était pas pire dans sa barque !

Les oreilles du curé n’en étaient pas à une expression vulgaire près. St-François-Xavier, au-dessus de l’autel, avait baissé le bras en direction du coq comme pour signifier au curé que son « Hic domus Dei est et porta coeli » (Prononcer : Ique domous Déi èsse ette porta tchéli) n’est plus dans la voûte du temple, mais dans le bec du coq. Thérèse de l’Enfant-Jésus sourit à St-Antoine en face. La Vierge Marie tourne un regard suppliant vers son fils implorant des grâces pour Alexis. Et l’on rigole dans les stations du chemin de croix.

L’orgue s’est tu. Le coq est disparu. Le curé est sorti du sommeil. Le rêve a perdu son envoûtement.

-Ouais, Louison m’en a fait fumer du bon dit-il. Mais, j’voudrais bien savoir quel marché le coq voulait me proposer !
Les temps ont changé. Aujourd’hui, c’est aux paroissiens pratiquants ou non à qui il appartient de pourvoir aux besoins financiers de leur église. L’église est un patrimoine qu’il incombe à tous de sauvegarder. Voyons-y !

Heureusement les curés d’aujourd’hui s’en tiennent surtout à la transmission du message évangélique et laissent aux paroissiens les soucis matériels ! Et c’est bien ainsi. Amen !

La Foi tu sais répare les chemins
Parfois refait des ponts vers nos demains
S’arrête aux maisons où il y a des chansons
Comme les cloches qu’on fait sonner.

Le Chemin vers l’église (Jean-Maurice Lebreux)

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