Le naufrage de la Renommée

Dans No 07 - Septembre 2014. par

« Préparez votre cœur », écrit Emmanuel Crespel à son frère Louis, alors qu’il s’apprête à lui raconter son naufrage dans une série de huit lettres. « La Vérité n’a pas besoin d’ornemens. » Comment donc un récit de naufrage remontant au milieu du 18e siècle et rédigé dans le vieux françois d’alors, peut-il venir nous chercher si profondément, faire en sorte que nous ne voyions plus ni mer, ni tempêtes, ni vents de novembre, ni grandes marées d’automne tout à fait comme avant ? Il y a certes beaucoup d’histoires de tragédies maritimes. Mais celle du naufrage de La Renommée le 14 novembre 1736, au sud d’Anticosti, incroyable aventure racontée par un survivant, le Père Emmanuel Crespel, est l’une des plus poignantes, mélange de sobriété et de candeur, mais peut-être surtout incarnation de ce que la résistance humaine est sans fond.

DSCN2188Le récit du Père Crespel, publié une première fois à Francfort en 1742, connut un succès immédiat et retentissant, en Europe d’abord, puis de ce côté-ci de l’Atlantique. Voiages du R.P. Emmanuel Crespel dans le Canada, et son naufrage en revenant en France fut un best-seller dès sa sortie et n’a jamais cessé de fasciner depuis près de trois siècles. L’UQÀM a réédité l’ouvrage en 2009, précédé d’une introduction de Pierre Rouxel, du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière, affilié au Cégep de Sept-Îles.

Emmanuel Crespel est né à Douai, en France. Entré chez les Récollets à l’âge de 16 ans, il est envoyé comme aumônier des armées en Nouvelle-France en 1724, chargé d’une mission à Sorel, puis dans les Outaouais. Il partage la dure vie des soldats. Il s’initie au canotage. Il apprend des langues amérindiennes. À l’automne 1736, sa communauté le rappelle en France. La Renommée, un bâtiment neuf, « chargé de trois cens tonneaux, et armé de quatorze pièces de Canons », quitte donc le port de Québec le 3 novembre, avec 54 hommes à bord, dont Crespel. Le temps se chagrine. La Renommée éprouve déjà quelques difficultés à franchir le Gouffre, cette zone dangereuse du Saint-Laurent entre Baie-St-Paul et l’île aux Coudres. 13 novembre : La Renommée louvoie dans un brouillard épais le long d’Anticosti, bête noire des navigateurs depuis toujours. 14 novembre au petit matin : « Nous tâchâmes de faire Côte, mais nous échouâmes à un quart de lieue de terre, sur la pointe d’une batture de Roches plates. » Le navire donne « des coups de talon » contre les récifs et se remplit d’eau.

Après avoir mis les vivres et tout ce qui peut être sauvé « dans les Hauts », l’équipage met une chaloupe et un canot à la mer. Quelques hommes essaieront d’atteindre le rivage tandis que d’autres resteront à bord – qui seront secourus le lendemain -. Alors que Crespel, dans la chaloupe, récite le Miserere à voix haute et que ses compagnons lui répondent en chœur, un coup de vent les pousse miraculeusement à terre.

Commencent alors des mois insoutenables, où la férocité du froid et de la faim, la « violence nordique », écrit Pierre Rouxel, poussera ces humains dans leurs derniers retranchements et plusieurs jusqu’à leur dernier repos, dépouilles gangrenées et glacées qui seront empilées dans la neige. Mais les 54 hommes qui viennent de poser le pied au fond d’une baie d’Anticosti, en ce 14 novembre 1736, ne le savent pas encore. Ils décident de se diviser en deux groupes : un premier contingent de 30 hommes tentera, à bord de la chaloupe et du canot, d’atteindre Mingan, sur la Côte-Nord, où des Français hivernent. Un second contingent de 24 restera sur l’île en attendant les secours.

Ce qui devait arriver arriva : le canot se perdit sur les flots et périt avec 13 hommes à son bord. Et le 7 décembre, la chaloupe se trouva totalement emprisonnée dans les glaces. « Nous n’eûmes point d’autre parti à prendre que (…) d’apporter nos Vivres avec nous (sur l’île). Nous fîmes des Cabanes que nous couvrîmes de branches de Sapin. » Pendant six mois, sans feu et presque sans vivres, Crespel accompagnera, rassurera, confessera, soignera, priera auprès des mourants, pleurant avec ceux qui pleurent, jouant parfois de la menace divine et du châtiment éternel pour calmer les cœurs et les corps. « Le vingt-quatre Décembre, nous fîmes sécher les ornements de la Chapelle, nous avions encore un peu de vin, je le fis dégeler, et le jour de Noël, je célébrai la Messe. »

Pourquoi, dans des circonstances extrêmes, certains humains survivent alors que d’autres meurent ? Pourquoi six hommes survivront à l’enfer d’Anticosti en mangeant « jusqu’aux souliers de leurs Morts », et quarante-huit autres pas ? La reconnaissance infinie que lui vouaient ses camarades dont il pansait les plaies jour après jour « me donnoie les forces et le courage dont j’avois besoin », écrit Crespel. « Je n’avais que de l’urine pour les nettoïer ; je les couvrais ensuite de quelques morceaux de linge que je faisois sécher, et quand il me falloit ôter ces linges, j’étois sûr d’enlever en même tems des lambeaux de chair. » La résistance quasi surhumaine de ces hommes peut aussi s’expliquer par ce que Pierre Rouxel appelle le « merveilleux chrétien », ce romantisme sacrificiel porté par l’idée d’un au-delà mirifique qui fait en sorte que « le désespoir ne l’emporte jamais absolument ».

Puis le miracle se produisit. À la toute fin d’avril, les survivants seront secourus par des Amérindiens venus, avec le printDSCN2599emps, chasser l’ours sur Anticosti. « On n’épargnât rien pour nous prouver que l’humanité est aussi bien une vertu des Sauvages Américains que des Peuples les plus civilisés », raconte Crespel. Le 1er mai 1737, à bout, Emmanuel Crespel atteint Mingan en canot et, peu avant minuit, frappe à la porte d’une connaissance, un Français, Monsieur Volant. « Il ne me reconnut pas d’abord, et en effet je n’étois pas reconnoissable ; dès que je lui eus dit mon nom, (…) le plaisir que nous eûmes de nous embrasser fut extrême de part et d’autre. » Le lendemain, Volant ira rescaper quatre morts-vivants restés sur Anticosti qui, en l’apercevant, tomberont à genoux.

Après six semaines de repos à Mingan, Crespel retourne à Québec en juin. Ses Supérieurs le rappellent bientôt en France, imaginant qu’un retour à son pays natal ferait le plus grand bien au missionnaire éprouvé. Mais Crespel a rapidement des fourmis dans les jambes. « J’avois pour ainsi-dire contracté un nouveau tempérament, le repos m’étoit nuisible. » Il servira à nouveau comme aumônier dans l’armée française. Et c’est en 1742 qu’il écrira le récit de son naufrage, dans la distance : à Paderborn, en Allemagne, et cinq ans après les faits. Mais celui dont l’âme était restée vissée en Nouvelle-France reviendra y passer les dernières années de sa vie. Il sera enterré à l’église des Récollets de Québec le 1er mai 1775, trente-huit ans jour pour jour après son sauvetage miraculeux.

De l’épisode de La Renommée reste aujourd’hui le récit à nul autre pareil de Crespel, texte fondateur que le grand géographe québécois Louis-Edmond Hamelin a classé parmi les plus riches du continent. Sur l’île d’Anticosti, rien de rien. Ni plaque commémorative, ni référence aucune. Mais si vous passez, sur le littoral nord de la Gaspésie, dans le long portage entre Saint-Yvon et L’Anse-à-Valleau, arrêtez-vous à la Pointe-à-la Renommée. S’y trouve un phare impressionnant tourné vers le large et vers Anticosti, juste là où le célèbre bâtiment s’est échoué. Vous y sentirez les mânes de Crespel et de ses 53 compagnons. Et sentirez souffler sur vous, comme rarement, les vents siamois de la mer et de l’histoire.

*Ce texte a paru dans Le Devoir le 16 août dernier.

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