Le naufrage du Carrick

Dans No 06 - Août 2014. par

 

Port de Sligo, nord-ouest de l’Irlande, 27 mars 1847. Molly tient son violon serré sur sa poitrine. C’est le seul trésor qu’elle a emporté sur le Carrick. Autour d’elle se tiennent, agglutinées, des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants d’une maigreur à faire peur. Mais plus personne n’a vraiment peur en cet endroit. Parce que plus personne n’a la force d’avoir peur. Petit peuple de squelettes qui a réussi, épuisé et affamé, à marcher jusqu’au port de Sligo et, on ne sait trop comment, tient encore debout.

Le navire aux ponts surpeuplés s’éloigne de la côte avec sa charge d’humanité enguenillée. Au milieu de la puanteur et des vomissements, Molly* reste immobile et fixe l’horizon, son violon à côté d’elle. Toute sa famille est à bord : son père, Patrick Kavanagh, sa mère, Sarah McDonald, ses quatre sœurs et son frère. Ils font partie des 167 passagers qui fuient vers le Nouveau Monde à cause de la famine qui sévit en Irlande.

La Grande Famine s’étendit de 1845 à 1852, résultat de l’apparition d’un parasite, appelé mildiou, qui détruisit presque totalement les cultures de pomme de terre, nourriture de base des Irlandais d’alors, et cela, sur fond d’impérialisme britannique tous azimuts. John Mitchel, leader nationaliste irlandais, écrivait en 1860 : « Le Tout-Puissant a envoyé le mildiou, mais les Anglais ont créé la famine. »

LDSCN2636e Carrick est un voilier à deux mâts, d’une longueur de 87 pieds, construit en Angleterre en 1812. Dans les livres d’histoire, on voit parfois Karrick ou Carrick’s. Le mot « carrick » est un dérivé du gaélique qui signifie « roche ». Des spécialistes prétendent que c’est le même Carrick qui avait déjà fait le voyage vers Québec en 1832 avec des passagers souffrant du choléra à son bord. Et racontent que ce furent les premières victimes d’une épidémie qui causa des milliers de morts ici et força le gouvernement québécois à ouvrir, la même année, une station de quarantaine à Grosse-Île, en face de Montmagny, où des milliers d’émigrants de la verte Eire trouveront leur dernier repos.

Le bateau franchit la baie de Donegal. Molly ne jette pas un regard, même furtif, derrière elle. Elle ne veut pas. Mais des images s’entêtent et reviennent la hanter. Elle revoit ce landlord venu arracher aux siens leurs derniers boisseaux de blé en guise de loyer. Tout ce blé, et celui des voisins, serait ensuite transporté dans les ports sous escorte de l’armée britannique pour être exportés dans les villes d’Angleterre. Pendant qu’eux crevaient de faim. Molly revoit aussi ce matin récent où, l’air grave, Patrick et Sarah annoncent aux enfants un incroyable projet : ils s’embarqueraient sur un bateau au port de Sligo en partance pour le Dominion du Canada où ils referaient leur vie, ils n’emporteraient presque rien avec eux. Comme tant d’autres compatriotes, ils essaieraient d’échapper à l’enfer. Un enfer qui fera un million de morts et, en moins de dix ans, conduira près de 2 millions d’Irlandais à fuir leur île, soit le quart de sa population. Inimaginable saignée.

Pendant que le Carrick s’éloigne des côtes irlandaises, Molly chasse une autre pensée qui la tenaille : elle ne verrait jamais Dublin, dont tant de chansons de son pays parlaient, où elle avait toujours rêvé d’aller. Mais elle se consolait un peu en pensant que Dublin, ensevelie sous les eaux et prisonnière d’une chape de brouillard depuis des mois, Dublin sous les monceaux de cadavres, avait-elle entendu dire, Dublin sans vent depuis une éternité, n’était plus Dublin. Elle gardait les yeux fixés sur l’horizon. Et son violon près d’elle.
Le navire accède enfin au grand océan avec sa cargaison de gens malades. Un peu d’eau et quelques feuilles de chou sont distribués chaque jour aux passagers. Au début, ils se vautrent sur les rations comme des bêtes. Mais, plus les jours passent, plus ils faiblissent. Ils ne ressentent plus la faim en fait. Insalubrité, odeurs pestilentielles, passagers étendus partout aux prises avec typhus, dysenterie ou choléra, ces traversées atlantiques étaient une horreur. 100,000 Irlandais quittèrent leur patrie en direction de Québec au milieu du 19e siècle, à bord de ces bateaux-cercueil où ils mouraient comme des mouches. En plus des 5,400 qui mourront à Grosse-Île, 5,000 expireront sur la mer.

À bord de ces tombeaux flottants, on peut imaginer qu’il se créait, autour de celui ou de celle qui venait de rendre l’âme, un petit attroupement de ces gens si attachés à leur religion catholique. Pour prier, pour chanter. Ensuite, les membres d’équipage enveloppaient le corps dans une toile lestée de pierres et le basculaient par-dessus bord.

Molly eut l’idée, pour dire adieu aux malheureux qu’on allait abandonner aux hordes marines, de jouer pour chacun quelques notes de violon. Tandis que le Carrick poursuivait sa route vers l’ouest, Molly joua du violon pour les morts. Alors tout s’arrêtait net sur les ponts, petits et grands figés dans leur pose, certains fermant les yeux, ils écoutaient les notes s’envoler au firmament comme un requiem. Puis on entendait le flac du mort balancé dans la mer.

Mais le destin réservait d’autres misères aux passagers du Carrick. Voilà qu’au bout de plusieurs semaines de traversée, le ciel se voile dangereusement et la mer devient mauvaise. Le voilier n’est plus bientôt qu’un fétu de paille ballotté par les lames monstrueuses et un vent déchaîné, accompagné de neige. Le 28 avril 1847 – quoique certains rapportent plutôt la date du 19 mai -, le Carrick fait naufrage sur les récifs de Cap-des-Rosiers, sur la pointe de la Gaspésie. Seulement 48 personnes survivent. 87 corps sont rejetés par la mer et seront enterrés dans une fosse commune. Patrick Kavanagh et Sarah McDonald perdent leurs cinq filles. Seul leur fils Martin, âgé de 12 ans, a la vie sauve. Le couple ne veut pas aller plus loin et s’installe à Cap-des-Rosiers même. Patrick et Sarah auront encore quatre enfants en Gaspésie, dont un petit James.

La jeune Molly, elle, était partie jouer de son instrument chez les anges. Mais la mer régurgita un violon sur la grève de Cap-des-Rosiers. C’est fou la vie… Le même violon s’est retrouvé cent ans plus tard sur l’Île aux Perroquets, chez Robert Kavanagh, petit-fils de James et petit-petit-fils de Patrick et de Sarah. Robert, qui fut le dernier gardien du phare de cette île appartenant à l’archipel de Mingan, berça ses longues heures de solitude avec ce violon. Mary Collin-Kavanagh, épouse de Robert, écrit dans un livre publié en 2003 : « Ce violon, sauvé du naufrage du Carrick, provient des ancêtres Kavanagh. Il a peut-être été fabriqué et assemblé dans les ateliers du célèbre luthier italien de Crémone, car on peut y lire : Antonius StradivariDSCN2433us Cremonenfis Faciebat Anno 1736. » C’est fou la vie…

Les Kavanagh ont essaimé dans l’est du Québec. En Gaspésie bien sûr, mais aussi sur la Côte-Nord. Des villages comme Rivière-au-Renard, près de Gaspé, ou Longue-Pointe-de-Mingan, à l’est de Sept-Îles, abritent encore aujourd’hui de nombreux descendants de Patrick Kavanagh.

Charles Kavanagh, résidant de Longue-Pointe, est l’un de ceux-là. Tout ce qui est l’Irlande lui est cher. Il est allé plusieurs fois se recueillir sur le monument érigé pour commémorer le naufrage à Cap-des-Rosiers, en Gaspésie. Et puis, en 2004, avec ses deux filles, il s’est rendu en voilier jusqu’à Sligo d’où le Carrick avait mis le cap sur Québec. Là, tous les trois debout face à la mer, ils n’ont pu échanger un seul mot. « C’était trop intense », souffle Charles. Ils sont restés là de longues minutes dans un garde-à-vous ému devant leur histoire et leur lignée. Et puis, ils ont bu une bonne Guinness avec un petit goût d’éternité.
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*  Molly est un nom fictif. L’auteure de ces lignes n’a pu retrouver auprès de sites spécialisés les noms de l’une ou l’autre des cinq filles noyées de Patrick et Sarah. Elle a aussi imaginé que la jeune fille avait joué du violon sur le Carrick, ce qui paraît tout à fait vraisemblable aux yeux des experts. Le violon a transité, un temps, à l’Ile aux Perroquets et se trouve maintenant chez une descendante de Patrick Kavanagh.

PHOTOS : Monique Durand

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