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Poivre et Sel

Dans No 05 - Juillet 2014. par

Devoir de mémoire
« La Foi que j’aime le mieux dit Dieu c’est l’Espérance. »
Charles Péguy

Le 6 juin dernier marquait le soixante-dixième anniversaire de la libération de la France. Ce fut le début de la fin de la 2e guerre mondiale. C’est à tous les hommes de nos villages ayant participé à cette guerre que le présent texte veut rendre hommage. Émilien Dufresne sera le personnage central. J’ai lu avec plaisir les mémoires d’Émilien Dufresne. Mon texte veut rendre hommage à tous les vétérans de nos villages qui ont participé à cette guerre et toute mon admiration.

Monsieur Émilien Dufresne est un vétéran de la guerre 39-45, originaire de Pointe-à-la-Frégate. Il a été enrôlé dans le régiment de la Chaudière. Son esprit curieux et le goût de l’aventure lui ont fait choisir le métier de militaire qu’il ne connaissait pas, plutôt que le métier de pêcheur ou de forestier qu’il connaissait bien. Encore à 91 ans, il a gardé une stature robuste, un visage sympathique. Il est toujours très lucide et il a une mémoire extraordinaire. Il vit avec sa femme Réjeanne à la Maison des Aînés à Grande-Vallée. Après la guerre, il a pratiqué le métier de menuisier dans la grande ville avant de retrouver son village natal.

La dernière guerre mondiale a été marquée par de multiples débarquements. En effet, on peut les conjuguer à toutes les personnes du verbe débarquer. La France, occupée par les Allemands qui tenaient tout le littoral de la Méditerranée, de l’Atlantique, de la Manche, du Pas de Calais et la mer du Nord était déchirée. Pas facile pour les Alliés de s’y frayer un chemin puis finalement d’ériger une tête de pont. Cette guerre opposait les Alliés à l’Axe. Les Alliés comprenaient principalement la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Canada, la Russie et l’Australie. L’Axe pour sa part était formé par l’Allemagne, l’Italie et le Japon et de quelques pays plus petits.

Émilien, dix-huit ans coupait du bois en ce début d’été à L’Anse-Pleureuse, nom légendaire d’un petit village du nord de la Gaspésie. Couper du bois avec une hache et un sciotte, dans ces années de guerre, dans la chaleur et les maringouins d’un début d’été quand t’as dix-huit ans, ça manque de défi pour un jeune homme.

Le départ d’Émilien Dufresne pour la guerre 39-45 fut déchirant pour la famille en particulier pour sa mère qui aurait eu envie de lui dire : sois prudent mon p’tit garçon. Mais Émilien quittait le chantier de L’Anse-Pleureuse pour aller participer à la plus monstrueuse des guerres que le monde ait connue alors toute invitation à la prudence était superflue. Trimer en territoire inconnu où les jouets sont des bombes, des torpilles, des mortiers, des grenades, etc., ce n’est pas comme jouer à un jeu de fers dans sa cour arrière.

Il n’entre pas dans mes habitudes d’expliquer la pertinence de la citation en début de mes textes. Mais cette fois-ci, je romps avec ma pratique. Charles Péguy était un poète, écrivain, essayiste, philosophe. Il s’est enrôlé dans la Résistance puis a été victime dès les débuts de la Première Guerre mondiale. Peut-être était-il le voisin de combat de monsieur Émile Dufresne, le père d’Émilien qui a lui aussi, participé à la guerre de 14-18. Quand j’ai vu la couverture du livre Calepin d’espoir, ce titre m’a tout de suite reporté à l’aphorisme de Péguy qui fait de l’Espérance une vertu plus grande que la Foi. « La Foi que j’aime le mieux dit Dieu, c’est l’Espérance ! »

Vous avez lu Calepin d’espoir d’Émilien Dufresne ? C’est un petit livre racontant l’épopée d’un soldat gaspésien ayant participé à l’opération Overlord, lors de la Deuxième Guerre mondiale. Encouragé par sa fille Danielle, Émilien a commencé sur le tard à mettre de l’ordre dans les notes qu’il avait consignées dans un petit calepin tout au long de son aventure dans des pays en guerre pour ne pas dire des pays en enfer. Danielle disait à son père : il n’est jamais trop tard pour bien faire. Je crois qu’Émilien souhaitait mettre du temps entre les horreurs qu’il avait vécues et le moment qu’il choisirait pour en parler. Le récit d’Émilien fait état de sa participation à la Deuxième Guerre mondiale et en particulier du débarquement en Normandie en juin 1944. En nous livrant ses souvenirs, Émilien nous offre un petit bijou littéraire en même temps qu’historique. Pour avoir lu et jaser avec d’anciens soldats de la guerre 39-45, je peux affirmer que rien dans les propos de monsieur Dufresne n’est exagéré. Je dirais même qu’il aurait pu en rajouter. Mais c’est bien plus intéressant d’entendre raconter cette épopée par l’un des nôtres. La délicate touche qu’ajoute Danielle au texte de son père poursuit la poésie, l’humour, l’amour, la soif de liberté, la douleur de la peur, mais aussi les consolations de l’espoir. L’ESPOIR : cette vertu qui a balisé sa vie de militaire et qui figure en tête des chapitres de son livre : Calepin d’espoir.

C’est au collège Notre-Dame de Montréal que j’ai connu deux autres militaires revenus comme par miracle des débarquements des Alliés sur le front que les Allemands avaient érigé sur les côtes sud et ouest de l’Europe notamment de l’Italie et de la France. Hitler et ses acolytes tenaient les falaises du sud de la France jusque loin dans la mer du Nord. Il s’agissait pour les Alliés d’ouvrir un passage vers Paris « une tête de pont » comme disent les experts.

L’un, Wilfrid Cardinal venait de Ste-Catherine en Ontario. Pour vous donner une idée de son « look », disons qu’il ressemblait à Michel C. Auger des « Coulisses du pouvoir ». Wilfrid avait participé au débarquement en Italie. Revenu de guerre avec une blessure à un genou, il pratiquait le métier de cordonnier. J’aimais aller l’entendre dans sa boutique. Il était rarement question de la guerre. Mais c’était un gars plein d’humour à ses heures et nous nous entendions bien lui et moi. Contrairement à monsieur Dufresne, Wilfrid avait des jours de déprime. L’espoir pour lui s’était enfui. Il aurait voulu s’endormir pour se réveiller en commençant une vie nouvelle. Un jour, il s’est retrouvé à l’hôpital des Vétérans pour subir une intervention chirurgicale au genou. Lors de sa première journée d’hôpital, je suis allé le voir. Il venait de se réveiller de son anesthésie. On lui avait fait un plâtre. Et il souffrait atrocement. Je vous fais grâce des propos qu’il a tenus alors, mais il criait sa douleur comme s’il avait été frappé par un obus. Il s’en est remis suffisamment pour reprendre son travail. Et un jour, je suis retourné à sa boutique. Je lui ai demandé s’il avait dans sa guerre, tué du monde. Sa réponse fut militaire : j’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire. Rien de plus, ni rien de moins. Je n’ai plus jamais entendu Wilfrid me parler de la guerre. Je crois que le long silence des anciens militaires sur leur expérience de la guerre est compris tacitement dans leur engagement dans l’armée. Ou bien c’est qu’ils ont tellement été soumis aux secrets des tactiques de guerre qu’ils ont perdu le goût de parler de leur aventure. Danielle, la fille d’Émilien, confirme la mémoire muette des anciens combattants en écrivant : depuis quelques années, mon père a commencé à nous parler davantage de cette période de son existence. Il semble vouloir partager avec nous, ses enfants, des moments précis, des détails captivants, des anecdotes émouvantes.

L’autre militaire que j’ai connu c’est Sarto Marchand, alors président de la distillerie Melchers de Montréal. Monsieur Marchand, lui aussi ancien élève du Collège Notre-Dame, agissait souvent en qualité de garde du corps du maire de Montréal, Jean Drapeau. Notre professeur d’histoire lui avait demandé de venir nous faire une conférence sur son expérience de la guerre. Monsieur Marchand était un rare survivant du catastrophique débarquement de Dieppe. Le débarquement de Dieppe ou opération Jubilee fut une tentative de débarquement des Alliés en France occupée, menée le 19 août 1942 sur le port de Dieppe. Cette opération laisse un goût amer aux Canadiens, car le quart de leurs troupes engagées y périt. Ce résultat n’avait rien pour calmer la rage des nationalistes canadiens qui ne souscrivaient pas à la conscription plus ou moins imposée par William Lyon Mackenzie King en 1944.

La tentative de débarquement à Dieppe avait prévu la participation de la marine, de l’Air force et des blindés. C’est ce que je trouve dans mes notes sur l’histoire de la guerre. Mais selon monsieur Marchand, l’aviation a fait défaut à Dieppe. L’aviation avait pour mission de couvrir les soldats devant débarquer sur les plages de Dieppe. Toujours selon monsieur Marchand, une partie de l’Air Force franchissant le ciel de la Mer du Nord a entrepris d’aller couler un bateau allemand qui se trouvait par hasard dans les eaux à proximité. C’était une erreur ! Les soldats, au pied de la falaise, sans protection aérienne sont tombés comme des mouches sous l’artillerie allemande. Monsieur Marchand disait : il fallait suivre la consigne qui était de déloger les Allemands et de faire une tête de pont sur les falaises de Dieppe afin de libérer la France. Cette France divisée au point de compter parmi ses habitants des volontaires français dans l’armée allemande. La Résistance s’épuisait. Nul ne pouvait se préoccuper du collègue frappé et agonisant dans l’eau gluante de sang. « Tu n’avais que la possibilité de jeter un coup d’œil pour constater que ton collègue, la bouche éclatée de sang avait un petit trou comme un point final juste au milieu du front. » La cérémonie était close. Comme le dit monsieur Dufresne, en ces moments de boucherie, la loi qui régit les comportements, c’est du chacun pour soi. Tu devais foncer vers la falaise. Des milliers de Canadiens sont morts à Dieppe. Certains ultranationalistes disent : morts inutilement. D’autres disent : ils sont morts pour la paix. En fait depuis 1945, il n’y a pas eu d’autres guerres ralliant autant de puissances au niveau de la planète.

C’est là que la réalité dépasse la fiction. Jamais je n’aurais eu assez d’imagination pour créer une telle horreur. Encore un mot de monsieur Émilien : On peut bien voir des films sur le débarquement, on sait que c’est faux. Personne ne meurt et la douleur n’est qu’une piètre imitation à peine ressentie le temps d’une pause. Bout de criss !

Dans son Calepin d’espoir, monsieur Émilien ne se plaint pas de son sort suite à sa capture par les soldats allemands. Même qu’il n’invoque aucune haine contre ses ennemis. Émilien éprouve spécialement une grande compassion pour les Russes cruellement traités par les Allemands. Durant des mois et des mois, ses corvées quotidiennes ont consisté à travailler durement sous la férule des Allemands : franchir des espaces impossibles, être privé des besoins essentiels comme le gîte, le manger, le boire, reconstruire le jour les chemins de fer que les Alliés pilonnaient la nuit. Mourir de peur sous la clameur des bombes. Risquer sa vie à tout moment. Et de cela, il s’en est acquitté avec brio. Avec un espoir de paix et de liberté pour les siens et pour toute l’humanité. Dans Calepin d’espoir, monsieur Émilien nous livre son histoire militaire marquée en cinq temps : le départ déchirant, la formation militaire, le débarquement en Normandie, sa vie infernale de prisonnier des Allemands et finalement son retour au pays après sa libération. Il avait participé au jour le plus long.

Je vous recommande fortement de lire Calepin d’espoir publier aux éditions Les Cahiers du Septentrion. Le message que livre monsieur Dufresne c’est : plus jamais la guerre. Lors de ma rencontre avec monsieur Émilien Dufresne, il était serein et à l’aise pour parler de la guerre telle que lui l’a vécue. En fin de visite, il m’a passé un livre « Le Régiment de la Chaudière », 729 pages. Je n’ai pas eu le temps de tout lire. Je l’ai parcouru et à la page 692, j’y trouve la confirmation de ce qui est écrit dans Calepin d’espoir. 1944-1945, prisonnier de guerre : soldat Émilien Dufresne 6 juin 1944. La dédicace du commandant Simon Roy se lit comme suit : combien de fois avez-vous rêvé d’espoir et de délivrance !! Combien de fois avez-vous ressenti ce que ne racontaient pas les mots ? Fier et reconnaissant de dédier ce livre illustrant la grande histoire du Régiment de la Chaudière à un ambassadeur d’espoir et de liberté.

Note : Prochain Poivre et Sel : Un autre militaire de chez nous a lui aussi écrit ses mémoires de la guerre. Je viens de retrouver son livre. Nous apprendrons qu’il a fait les deux débarquements : Dieppe et Normandie. D’ici là, posez-vous la question : qui est-il ?


1- Position plus ou moins étendue conquise par une armée sur la rive d’un cours d’eau occupé par l’ennemi, et qui servira de point de départ pour des opérations par débarquement sur un point de la côte ennemie. Dictionnaire encyclopédique Universel.

2-  Souvenir de cours de littérature.

3- Le Porche du mystère de la deuxième vertu. Charles Péguy 1912.

4- Émilien Dufresne est un gaspésien originaire de Pointe-à-la-Frégate. Il vit toujours, est très lucide. Il a raconté verbalement son aventure à des gens aussi prestigieux que Michel Drucker. Des parents et amis ont réalisé un magnifique petit video  que l’on peut visionner sur le web.

5- Aux alentours de janvier 1944 selon Wilfrid Cardinal.

6- Calepin d’espoir, préface : Danielle Dufresne, 2002.

7-  Le débarquement de Dieppe ou opération Jubilee fut une tentative de débarquement des Alliés en France occupée selon :/fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9barquement_de_Dieppe.

8- Émilien Dufresne : Chacun ne doit penser qu’à lui. Calepin d’espoir, Édition Septentrion, p. 62.

9- Idem.

10- Idem

11- Pauvres Russes, ils sont en bien  pire état que nous. Calepin d’espoir, p. 76.

12- « Si vous pensez qu’ils arriveront par beau temps, en empruntant l’itinéraire le plus court et qu’ils vous préviendront à l’avance vous vous trompez… Les Alliés débarqueront par un temps épouvantable en choisissant l’itinéraire le plus long… Le débarquement aura lieu ici, en Normandie, et ce jour sera le jour le plus long. » Erwin Rommel, 6 juin 1944.

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