Menu

Poivre et Sel

Dans No 02 - Mars 2014. par

Félicité et Victoire (suite)

Que sont mes amis devenus ?
 Rutebeuf

Oui, une hémorragie. J’ai entendu le cri lugubre du hibou, le hurlement angoissant des loups. Je n’allais pas supporter bien longtemps la froidure de cette tempête.

– Je gage que vous êtes morte, a dit Howard en rigolant !
– Oui. Non, a repris madame Ti-Rine, mais je faiblissais toujours.

Le chien arrêtait à tout bout de champ pour reprendre haleine, se tournait la tête comme s’il savait que j’allais mourir. Le chien avait vu l’urgence. Après avoir aboyé sur une note de SOS, il reprenait du collier afin de sauver sa passagère. Morte ! Oui ! Et en fait, je suis entré dans un long tunnel noir et j’avançais comme portée sur un nuage, légère comme une plume. À l’autre bout du tunnel, dans une lumière blanche, irrésistible, j’ai aperçu St-Pierre tenant par la main un enfant blond aux cheveux bouclés : un vrai petit ange. Puis je suis morte.

Vous êtes morte s’est exclamé Gaby !
– Non, je ne suis pas morte mais j’aime ça arranger les histoires pour qu’elles se terminent à mon goût dit-elle en riant à gorge déployée.
– Et qu’est devenu St-Pierre ? reprit Howard
– Ah ! St-Pierre c’était mon Raymond avec mon Franklin accourus à mon secours ! Ensembles, nous avons regagné la maison, la tempête s’est calmée et de gros nuages se sont ourlés de liseré d’or. J’étais sauvée !
– Est-ce que vous avez du dessert ?

D’entrée de jeu, le précédent Poivre et Sel faisait état de femmes fortes à Cloridorme. Et quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a toujours eu de ces femmes exceptionnelles. Si je me fie aux données officielles du temps de la colonisation massive de l’époque, c’est le genre de femme qu’il fallait pour ouvrir un nouveau pays. Non, je ne dis pas que Félicienne est allée planter des choux sur la colonie de Cloridorme. Voici ce qu’exigeaient les gens du gouvernement quant à la présence des femmes dans l’Abitibi, la Gaspésie et toutes les Chicoutimi de la province : pour avoir droit aux avantages d’un plan permettant l’octroi d’un lot, tout candidat devra entre autre avoir une épouse qualifiée, sachant coudre, tricoter, cuire le pain, en un mot, bonne ménagère. La connaissance du filage, du tissage et de l’élevage des volailles lui serait bien utile.  Chose certaine, ce ne sont pas les Janette Bertrand et Françoise David qui ont écrit ce bout de contrat ! Autre détail : la première qualité du mari devant être la sobriété  là, il fut nécessaire de créer les cercles Lacordaire !

– Pour dessert j’ai de la tarte aux framboises pis de la tarte aux bleuets dit madame Ti-Rine.
– Ce sont des fruits qui viennent de la colonie, interroge Howard, narquois.
– Oui répond madame Ti-Rine, mais de la colonie de Grande-Vallée.

St-Thomas de Cloridorme a accueilli ses premiers colons vers la fin des années 1930. Il en fut de même pour la colonie de Grande-Vallée. Personnellement, j’avais un mois lorsque mon père et ma mère sont venus s’établir au fond de cette vallée propre à l’agriculture. Et ma petite cousine Pierrette avait trois mois lorsque sa famille est allée s’établir là-haut sur la montagne de la colonie St-Thomas où les attendait un foyer tout neuf. L’ouverture des colonies ici et là, à la grandeur du Québec fut une aventure qui laisse encore quelques traces. C’est comme si l’État québécois avait sorti des archives « la revanche des berceaux » du Curé Labelle. Il fallait du monde, beaucoup de monde pour occuper et exploiter ces nouveaux territoires. Et les familles étaient nombreuses. Quand je demande à Pierrette de me parler d’un beau souvenir de ce temps, je suis tout ému par son discours. Pour avoir vécu la même vie qu’elle, je me rends compte que chez elle et chez moi, les souvenirs ont la même couleur. Nous les jeunes avec notre insouciance, disait Pierrette nous n’avons pas vécu la même misère que nos parents. Nous vivions du bon côté des choses à l’abri de la lourdeur des responsabilités.

-C’est la plus belle époque de ma vie dit-elle. À peine si nous avions des problèmes de santé : la coqueluche, mal de dents, échardes dans un pouce, rougeole, et leurs semblables. Maman avait sa pharmacopée qui se réduisait à quelques produits de base : huile de foie de morue, soufre, huile de castor, moutarde sèche et quelques herbes médicinales destinées aux décoctions et autres tisanes. En bouche c’était dégueulasse, mais c’était efficace. En onguents ou en cataplasmes, ça sentait le diable, mais paradoxalement, c’était miraculeux !

–  Il y avait une soixantaine de familles dans votre colonie. Des enfants devaient sûrement naître ?
– Ah ! Oui. Les accouchements se faisaient par des sages-femmes sauf pour les cas de complications extrêmes où les femmes prenaient le bord de l’hôpital. Tiens par exemple c’est Aurélie, ma mère, qui a mis Harry au monde. Il y est encore ! On peut dire que maman a plutôt bien réussi ! Bon, les sages-femmes tout en faisant les choses au meilleur de leur connaissance, ne réussissaient pas toujours parfaitement leurs interventions. Encore aujourd’hui, la perfection n’est pas de ce monde !

Les mois de juillet et d’août étaient pour nous les plus beaux mois de l’année. Cette colonie désormais disparue occupait un décor unique. Tout en avant : la mer et ses moutons blancs. À l’arrière, un pays de forêts de toutes les couleurs. L’air embaumait de fleurs et d’herbes fines comme les mélilots jaunes et les mélilots blancs si odorants. La cueillette de petites fraises nous ravissait. Et quand en août, l’été tournait vers ses quartiers d’automne, les nuits étant plus fraiches, le temps changeait de couleur. Nous profitions de ces derniers beaux jours pour terminer la cueillette de petits fruits que maman transformait en confitures ou en gelées (framboises, pimbinas, amélanches, bleuets) pour sucrer les jours difficiles de l’hiver. Les familles qui avaient réussi miraculeusement à faire pousser un jardin terminaient leurs récoltes. La vie continuait. Dès septembre, les chasseurs occupaient leur territoire à l’affût d’orignaux ou de chevreuils, de perdrix ou de lièvres. Nous allions à l’école. Trois écoles avaient été bâties dans notre colonie. Et les maîtresses y faisaient régner le savoir en roi et maître.

Très tôt, on s’est rendu compte que les fonctionnaires du ministère de la Colonisation et ceux de la Société diocésaine de la Colonisation et de la Commission du Retour à la Terre avaient surestimé le potentiel agricole de « St-Thomas » ! Il a fallu voir plutôt que croire ! Dans les années 60, n’y tenant plus, les colons ont dit : « amen » !

Quelques lecteurs curieux m’ont demandé ce qu’il était advenue de Félicienne. Comme quoi le personnage a su charmer le lectorat même le plus lointain. Pour l’avoir entendue de sa bouche, je peux raconter une anecdote de Félicienne qui a failli lui coûter cher. C’était à l’automne 1970. Le premier ministre canadien Trudeau avait déclaré les mesures de guerre. La police et l’armée occupaient des postes stratégiques partout, même en Gaspésie, car Paul Rose, un coq du Front de libération du Québec (FLQ) réfugié à Percé, était recherché. On crissait le monde en prison par centaines. Il suffisait d’un rien et t’avais les menottes aux poignets. Le mari de Félicienne avait soit disant, fait la dernière guerre et il avait conservé son habit de soldat. Un jour, à la brunante, en ce mois d’octobre, pour faire peur à Harris Gleeton (qui possédait un magasin général tout près de chez elle), Félicienne a endossé le costume de soldat de son mari et s’est faufilé d’une démarche suspecte le long des vitrines du magasin d’Harris. À une couple de reprises, Félicienne est passée devant le magasin puis elle est disparue mystérieusement en direction de la grève. Son fils, Gilles se trouvait avec Harris. Gilles n’ayant pas reconnu sa mère, mais soupçonnant que c’était un felquiste, ou quelque intrus du genre, a couru avertir son père. Une fois rendu à la maison, Gilles qui avait eu « la chienne » autant qu’Harris a appelé la police. Un groupe de policiers en mission se tenait en « stand by » sur le terrain de l’église. Il a suffi de quelques minutes, pour qu’un détachement se précipite au bord de la mer, en arrière du magasin et mette la main sur la ratoureuse Félicienne. Cette arrestation n’a pas été un fait bien glorieux de la part des  policiers, Félicienne ne pesait que 40 kilos et dans sa surprise, elle n’a offert aucune résistance. Cela, je crois, a joué en sa faveur ! Les interventions de son mari, du maire, du curé et d’une ribambelle de citoyens ont soustrait Félicienne à un interrogatoire musclé. On l’a relâchée, séance tenante. Je pense qu’elle avait sous-estimé ce que voulait dire : mesures de guerre. Il n’y a pas eu de récidive !

J’ai habité une maison mobile en face de vrais pêcheurs : les Huet et les Chicoine. Dans les années de 1970, tout le Québec était alors en turbulence. Outre le FLQ et l’avènement du parti québécois (PQ), le gouvernement fédéral faisait main basse sur le territoire de Forillon. Les bateaux de la Colombie-Britannique tels une grande armada, avaient envahi le St-Laurent et durant tout un été, les fonds marins ont été ratissés, contribuant ainsi à provoquer par la suite, un moratoire sur la pêche aux poissons de fond. Quel gâchis ! Alors, la maison mobile avait sa raison d’être. On pouvait escompter une fuite vers d’autres cieux plus cléments.

Les matins de printemps, la petite baie de Cloridorme se prenait pour « Impression soleil levant » : un tableau de Monet. La mer était d’un bleu pâle, tranquille, petites vagues frissonnantes. La légère brise apportait des fragrances salines de la respiration des bactéries mises à jour. Là-bas sur la batture toute nue, faute à la marée basse, des enfants cherchaient des mollusques en attendant le retour des pêcheurs. Être ami avec monsieur Louis Huet, c’était s’assurer d’apprendre la petite histoire du 19e siècle telle que sa mère la lui avait racontée. Un bon bonhomme ce monsieur Louis. C’est assis dans les marches de son perron que j’ai appris les récits souvent tristes faisant état de la pauvreté des premiers habitants de son village. S’ajoutait l’histoire des naufrages impliquant tantôt des petits bateaux de pêcheurs tantôt de gros navires marchands ou des navires de guerre. Avant que je vienne a monde disait monsieur Louis, j’ai perdu un frère en mer. C’est maman qui m’a raconté ce drame. Elzéar avait fait un voyage en barge jusqu’à Gaspé pour rapporter du fer pour une compagnie. Le jour de la Toussaint, il revenait et pas loin de chez lui, la tempête a pris et mon frère s’est noyé. On n’a jamais retrouvé trace de son naufrage. Un mauvais sort : c’était sacrilège de travailler les jours de fête décrétés par l’Église catholique.

Devenir copain avec monsieur Ti-Mile, (frère de monsieur Louis) c’était l’assurance de quelques bonnes lampées de gin lors de mes tournées matinales du samedi matin. Tel un curé, je faisais ma visite de paroisse. Sans bénir personne. Mon eau était ordinaire ! Bénir, c’était le contrat du curé. Monsieur Ti-Mile construisait des barges dans un hangar un peu en retrait d’où il demeurait. C’était un grand gaillard fort et adroit. Il avait les poignets de Frankenstein. Se trouver dans le voisinage de monsieur Ti-mile c’était s’assurer aussi une protection contre toute agression. Quand je l’ai connu, il était assez âgé et un mal de jambe l’obligeait à garder une bouteille de gin dans l’avant du bateau en construction et une autre bouteille à l’arrière. Pas de marrrrchage pour rrrrrien disait-il ! Un dimanche matin, monsieur Ti-Mile est arrivé chez moi. Ah ! Il avait l’air magané. Pâle et tremblotant ! Il s’est mis à toussoter en se frottant la pomme d’Adam. À peine réussit-il à articuler : j’pense que j’ai la grrrrrrrippe ! T’aurrrrais pas un p’tit quecqu’chose contre ça ! J’ai alors sorti le John de Kuyper et lui en présentai une généreuse rasade.

– Assoyez-vous que j’ai dit.

Il demeura muet quelques minutes, le temps de tousser ses dernières quintes !

Après quelques gorgées, il a pris de l’assurance. Il a repris des couleurs. Et bientôt, il jasait comme s’il avait bu une potion magique. J’avais sauvé monsieur Ti-Mile ! Et j’étais fier. Je lui ai offert une autre rasade.

– Pas de rrrrrrrefus a-t-il dit. Il m’a quitté plein de couleur et de santé. Mais, à le voir aller, j’ai pensé que son mal de jambe avait empiré. Faut dire que personnellement en termes de rasades, j’étais très généreux !

Dans ma sortie du samedi, je passais près de la demeure de mon patron : monsieur Léo Fiola. J’arrêtais pour le saluer lui et sa dame, Gertrude. Je ne demeurais jamais bien longtemps chez lui, car je savais qu’il passait une bonne partie de ses jours de congé à l’épineux travail de généalogiste. L’année 2014 marque le trentième anniversaire de son départ définitif. Pour avoir travaillé plus de quinze ans près de monsieur Fiola, je peux dire qu’il a été un ami fidèle et généreux. Maire de Cloridorme, monsieur Fiola a été l’instigateur brillant de plusieurs projets de son village : le havre de pêche, l’aqueduc, le terrain de jeu, l’aréna entre autres !

Cloridorme possède toutes les qualités pour devenir un « Paysage humanisé »

Print Friendly, PDF & Email

Réagissez à cet article

Dernières nouvelles de No 02 - Mars 2014

Mot du président

  Assemblée générale annuelle et bouquinerie Désireux de voir augmenter de façon

Vie municipale

Projet éolien à Grande-Vallée Le promoteur et ses travaux dans le secteur
Aller à Haut
%d bloggers like this: