Poivre et Sel

Dans No 04 - Juin 2013. par

La promise

Il y avait un jardin
Qu’on appelait la terre…

Moustaki

Elle est apparue durant la Grande Dépression dans le début du 20e siècle. Non, ce n’est ni la radio ni la télévision qui nous a rapporté son histoire. Le monde entrait tout juste dans la modernité. Elle était belle comme une promise. Et sa quasi-légende à Grande-Vallée nous rapporte que toute jeune, chacun aurait aimé la posséder pour y fonder sa dynastie. Elle avait deux sœurs à peu près de son âge, mais qui ont rendu l’âme très jeune. L’une habitait les hautes montagnes de Cloridorme où poussent actuellement d’énormes marguerites blanches et l’autre, au Lac-au-diable1 où fleurissent également ces géantes rudbeckies blanches. On invoque encore le nom de ces deux sœurs parce que les souvenirs enracinés dans le temps ne se perdent pas.

Longtemps notre promise a appartenu à des étrangers qui la gardaient captive. Elle vivait dans le silence de l’arrière-pays et se baignait dans des sources fraîches qui coulaient leurs eaux vers la mer. Elle aimait l’odeur des « défrichés » et les relents d’épinettes. Elle a vieilli, mais qu’est-ce que la vieillesse quand on garde un cœur d’enfant? On ne l’a fêtée qu’une fois pour son cinquantième anniversaire. Ce qu’elle n’aime toujours pas c’est le vent du nord-ouest qui se manifeste comme une vieille rancoeur. Son antipathie pour ce vent froid, elle l’a transmise aux siens qu’elle a toujours su garder bien au chaud dans son douillet giron. Sur la côte, que de vent! Oh! combien de chapeaux, combien de mitaines sont partis nombreux pour des « courses lointaines », mais qui, hélas ne sont jamais revenus! Perdus à jamais2 les chapeaux des descendants du vieil Arthur ! Parce que la promise est à la fois toutes les béatitudes, les siens l’honorent chaque dimanche malgré le vent qu’il faut affronter. On ne sait jamais, le curé peut invoquer ou commenter l’un ou l’autre de son bouquet d’évangiles favori.

C’est en  1938 que l’histoire relate son avènement. Au village, la vie était dure. J’entends encore des vieux refrains d’enfance récités par les aînés, invoquant l’époque du  gallon de mélasse, de la brique de lard et des chaudrons de beans comme moyens bénis de subsistance. Ce n’était pas rose comme ils disaient. Le monde crevait de faim. Dure la vie? Les Fruing payaient un demi-cent la livre pour le poisson. Dure la vie? Dure encore aujourd’hui, comme dans certains vieux pays d’Afrique. Le monde était menacé par des guerres et « d’étranges petits feux » s’allumaient un peu partout entre les pays, ceux d’Europe surtout. Méchante France, mauvaise Angleterre, maudits vieux pays toujours en guerre!3 Les Américains s’en tenant traditionnellement à leur politique de non-ingérence. Les journaux rapportaient avec plusieurs jours de retard, les actions des Hitler, Staline, Mussolini et Franco, Churchill et Pétain. Et les gens de la Grande-Vallée comme tous ceux des petits villages de la Gaspésie se disaient, que loin de ces pays le monde était à l’abri. Mais que fait l’histoire de la bataille du St-Laurent?

Pendant près de cent ans, on a regardé la mer comme on se tourne vers une providence munificente. Pendant près de cent ans, on a attendu d’ailleurs une prospérité qui tardait à venir. Puis comme une époque de noirceur apporte toujours avec elle sa lampe, des gens avisés ont vu la petite promise devenir une grande dame et se sont tournés vers le fond de cette vallée, coulée entre les montagnes. D’anciens pêcheurs ont quitté cet estran qui ne suffisait plus à les nourrir et se sont enfoncés dans la forêt. Ils ont cultivé la terre eux-mêmes. Une terre qui donnait du trente pour un. Dix ans plus tard, le touriste ne reconnaissait plus le village : la prospérité s’y était installée4.  La promise avait tenu sa promesse. Mais le progrès avait d’autres ambitions que les siens ont trouvées assez attrayantes pour changer leur mode de vie.

Quand on lira ces lignes, la belle promise viendra tout juste d’avoir soixante-quinze ans. Elle refuse toujours qu’on oublie son potentiel résidentiel ou agro-recréo-touristique encore plein de sève. Oui, les harts rouges menacent de cicatriser cette brèche de vie qu’ont exploitée les siens. Oui, les poules ont déserté leurs nids pour s’installer un peu partout dans sa route. Oui, sa rivière fait parfois des scènes, mais combien doux est son air, bienveillante sa brise, chaleureuses et accueillantes ses maisons, délicieux ses fruits, nombreux et savoureux ses poissons, généreuse sa terre! Fertile encore à soixante-quinze ans, qui peut s’en vanter?

Comme il semble qu’on ne te fêtera pas cette année, accepte alors ces vœux pour un très bon anniversaire belle colonie de Grande-Vallée! Bon anniversaire à vous fiers fils et filles des pionniers! Bon anniversaire à vous petits enfants qui y passez des vacances et qui y découvrez chaque jour un nouveau paradis. Bon anniversaire à vous amis pleins d’enthousiasme qui venez d’ailleurs remplacer ceux et celles que le destin a appelés vers des terres inconnues. L’horizon porte des lueurs d’espoir! Terre promise encore et toujours. C’est toute une vallée qui veut encore devenir grande!
Oui,

Il y avait un jardin grand comme une vallée
On pouvait s’y nourrir à toutes les saisons
Sur la terre brûlante ou sur l’herbe gelée
Et découvrir des fleurs qui n’avaient pas de nom.5

1 Plamondonc Marcel, Notes historique sur la paroisse de Madeleine

2 Clin d’oeil à Oceano Nox (Victor Hugo)

3 chanson Cloée Ste-Marie «Maudite chamaille» parole de Gilles Carle

4 Paysana, Décembre 1948-janvier 1949: La résurrection de Grande-Vallée

5 Georges Moustaki « Il y avait un jardin »

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