Poivre et Sel

Dans No 01 - Février 2013. par

La cookerie à Misal

Gens de la ville qui ne dormez guère!

Elphège Minville et ses deux frères Omer et Émilien ont été des pionniers de la colonie de Grande-Vallée. C’était des hommes minces, bâtis de muscles, d’os et de quelques nerfs d’acier, indéchirable testament de leur père Jos! Comme tous les pionniers de cette colonie, la famille de Jos avait défriché sa parcelle de terre conformément aux instructions du ministre.

Car le ministre, qu’un savant monsieur avait forcé à partager son territoire, avait ses exigences ou pire, ses caprices. Ainsi, le père Jos devait élever des poules et des lapins, cultiver des oignons « bleus » et abattre quelques arbres au cours de l’hiver, pas trop d’arbres, sous peine d’expulsion. Ils avaient ouvert un chemin neuf. Ceux qui ont lu les consignes du grand  livre du ministre se sont dit : la colonie a pour vocation de devenir un Éden. En fait, le ministre n’avait rien inventé, il avait tout simplement lu le livre du prophète Esdras. Il y eut un soir, il y eut un matin. Ce fut un beau jour. Et à partir de ce jour, la vallée est devenue « grande ». Un modèle qui pourrait inspirer tout un pays. À condition ne pas avoir de préjugés. Car un préjugé, c’est juste une petite branche qui empêche de voir la mer!

Tout l’automne, au chantier des Quinze Milles, j’avais bûché avec Elphège dans un chablis causé par des vents péninsulaires qui auraient eu raison même de nos arbres de métal d’aujourd’hui. Mais, dans le temps, les arbres étaient en bois vieillissant et les chablis avaient pour mission de rajeunir une vieille population forestière et de la maintenir dans sa beauté de sauvage grandeur, durant soixante-quinze ou quatre-vingts ans. Elle donnait asile à la grive de Bicknell, une espèce d’oiseau en voie de disparition, à la perdrix grise, au tétras des savanes. Aussi des animaux comme le castor, l’orignal, le chevreuil et bien d’autres complétaient cette faune riche, comme dans un paradis. Nul oiseau n’oserait aller faire son nid dans un arbre de métal dont la durée de vie est d’environ vingt ans.

Notre site de coupe de bois, lui, n’était pas le paradis. Des arbres cassés, entrelacés, enchevêtrés. Elphège se frayait un passage à travers ces cadavres tombés, les ébranchait, les coupait en billots et moi, avec une jument fringante, je transportais ces pièces et les empilais dans le flanc d’un coteau à pente douce.

L’automne avait été maussade. Beaucoup de pluie, peu de neige. Un ciel chargé de nuages gris, menaçants. Juste assez de neige pour apercevoir dans l’aube, en montant notre sentier, une trace de lièvres à la recherche de bourgeons de bouleaux. Le midi, Elphège arrêtait sa scie « homelite » et chantait : Marguerite va voir à ta soupe. Faut que je dise qu’Elphège était trop bègue pour me dire : tu peux allumer le feu. Mais lorsqu’il chantait, les paroles sortaient comme s’il était sur une scène de grand théâtre. Sa « toune » c’était son mot de passe qui m’indiquait d’aller faire le feu pour le lunch. Quand l’eau du ruisseau avait bouilli, je jetais une poignée de thé dans la casserole. Un arôme se répandait dans les alentours, avertissant Elphège que la « table était mise » et qu’il était temps de passer aux « agapes ». Le feu était bon, plus chaud que la « bouffe » du midi! Nous mangions en silence. Elphège avait fait la dernière guerre. J’essayais bien d’en savoir un bout sur cette guerre lors de nos dîners. Mais Elphège demeurait muet. Peut-être à cause de son défaut de langage. Ou bien comme tous les vétérans qui n’aiment pas se rappeler les atrocités dont ils ont été témoins. Tout ce que j’ai appris, c’est qu’il était allé au front, n’avait pas participé au débarquement de Dieppe, mais à celui de Normandie. Après la guerre, il avait fait partie d’une expédition dont la destination était Singapour. L’équipe s’était rendue dans ce vieux pays pour rapatrier un navire de guerre américain.

Le soir, nous arrivions au camp, trempés jusqu’aux os. Nous nous changions en prenant soin de mettre nos habits à sécher, puis nous allions nous empiffrer des inventions culinaires fumantes de monsieur Misal. Non, monsieur Misal n’avait pas lu les livres de Jehanne Benoit. Puis Ricardo n’était pas encore né. Son livre à lui, c’était le livre de Jeanne « Tout Court ». Mais, industrieux, il avait appris sur le tas, des centaines de recettes et réussissait à nourrir toute l’équipe sans que personne ne se plaigne trop, trop. Ah! si une fois, un lundi matin il avait fait une lourde et sévère mise au point. C’est Gérard à mon oncle Pierre, ce matin-là, qui avait écopé de la leçon. Gérard avait encaissé avec un calme olympien, lui qui ne disait jamais un mot plus haut que l’autre. Pas beau à voir et entendre un monsieur Misal « ému », dans une « cookerie » de bûcherons non moins émus. Quel esclandre verbal! Quelle gestuelle de shogun! Mais, ses batteries de colère ne portaient pas un bien fort ampérage. D’abord, il retrouvait son calme, puis de nouveau, très tôt, la bonne humeur coulait dans la cookerie comme le ruisseau en bas de la côte. L’appétit des bûcherons ça n’a pas de bout. Un jour, un « cuisinier adjoint » s’est pointé au Quinze Milles. C’était Ti-Mile. (un « l » pour éviter toute confusion). Ti-Mile était apprenti. Il en était gêné, ce qui lui donnait droit d’avoir un défaut de langage. Un autre bègue.

Ti-Mile clignant des yeux commençait toujours ses phrases d’importance par l’entrée en matière suivante : alépigor.

-Alépigor Misal, il ne reste que ça de farine.
-Alépigor a repris monsieur Misal, fais des galettes pour la farine que t’as.

Moqueur, monsieur Misal! Industrieux aussi. En plus de nourrir les bûcherons, il devait faire la guerre aux rats.

Ti-Mile est devenu le cuisinier d’un grand hôpital. Je ne sais pas comment il s’en est sorti avec son « alépigor »! Mais, les malades, les visiteurs et les médecins appréciaient ses menus riches de vitamines et oligo-éléments invisibles à l’œil nu.

Après le souper, je montais à la forge de monsieur Louison. Car le site forestier comprenait, le camp proprement dit, une « grainerie » où l’on entreposait la nourriture pour les chevaux, une écurie, l’office des « cullers » et bien sûr, une forge. Je trouvais monsieur Louison affairé à tordre du métal rougi pour fabriquer des fers pour les sabots des chevaux. En ces fins de journées, monsieur Louison avait la figure de la couleur du charbon qui alimentait son foyer de forge. Sa figure noircie laissait éclater le blanc de ses yeux comme s’il sortait d’une plantation esclavagiste. En fait, il me faisait penser à Kunta Kinte.

– Comment a été la journée disait-il immanquablement.
– J’aimerais autant aller à la guerre que je répondais.
– C’est un dur métier que celui de bûcheron.
– Oui, c’est pour manœuvrer les billes. C’est dix fois plus pesant que moi.
– Tu sais disait-il, les talents sont nombreux et variés. Et le Bon Dieu en a donné à chacun pour que tous puissent survivre. Et même vivre. Prends Jean-Paul H. il peut forcer. Il est fort, c’est son talent. Et juste avec ses bras, il peut manœuvrer un billot de seize pieds de longueur, quatorze pouces au fin bout. Moi, je peux déplacer la même bille sans utiliser une grande force. En me servant d’un petit sapin d’environ cinq pieds. Le levier. Le levier est reconnu depuis près de 300  av. J.-C., Archimède l’avait trouvé. Puis pour faire son fin, Archimède avait dit : donnez-moi un point d’appui et je soulèverai la terre.

– Tant qu’à se vanter! Puis, je regagnais le camp.

La nuit malgré la surchauffe de la « truie » par mon oncle Pierre, la chaleur ne réussissait pas à sécher tout à fait nos vêtements. Mon oncle Pierre avait la mission religieuse du camp. Cette tâche bénévole se résumait à la récitation du chapelet. Mon oncle Pierre avait peut-être
des redevances du curé Bujold. Si tel est le cas, personne n’en a eu vent. Cinq dizaines d’ave qu’on récitait comme si la Sainte Vierge était sourde! Puis, quand le mauvais temps ou la télégraphie sans fil ne parasitait pas les ondes radio, nous écoutions les aventures de Michel Strogoff et de sa belle compagne Nadia Fédor en route vers la Sibérie, portant le courrier du Tsar de Russie. Puis, j’allais dormir en rêvant à Nadia Fédor. Et à monsieur Louison qui devenait un vrai philosophe.

Le matin venu, nous enfilions nos vêtements, humides et froids. Après un copieux déjeuner de fèves au lard ou de rôtis de porc, nous empruntions le sentier qui menait à notre chantier. La jument connaissait la « trail ». Toujours dans le même ordre nous avancions : la jument d’abord, moi, puis Elphège. Sur mes épaules, le « pack sac » me refilait des effluves de ce que monsieur Misal nous avait concocté pour le dîner. Je marchais distraitement et j’entendais Monsieur Misal chanter. Oui, c’était un bon cuisinier et mis à part le temps qu’il prenait pour faire des farces, jouer des tours, chasser les rats qui raffolaient de ses restants de cuisine, il chantait. Son refrain favori était :

« Gens de la ville qui ne dormez guère, gens de la ville qui ne dormez pas.
C’est à cause des rats que vous ne dormez, dormez guère
C’est à cause des rats que vous ne dormez, dormez pas ».

Monsieur Misal tenait au rouge ses fourneaux naturellement noirs. Sa lutte contre les rats il la faisait avec de l’huile bouillante. Trois étrangers s’étaient pointés au camp forestier et ils étaient les premiers levés à venir casser la croûte matinale. On disait que c’était des enquêteurs qui venaient de loin. De la ville! Ces gens logeaient dans l’office des « cullers ». Et quand nous descendions la côte qui menait à un petit pont sur la rivière, nous entendions monsieur Misal qui chantait : « gens de la ville qui ne dormez, dormez guère ». Puis, nous éloignant de la cookerie, ce n’était plus qu’un fredonnement, un bruissement de son, mourant au fur et à  mesure que nous gagnons la forêt. Les notes musicales devenaient molles, presque liquides.

Avant d’aller se goinfrer, le rat se pointait le nez par un trou qu’il avait percé dans le plancher tout près du fourneau. Il écoutait les bruits en branlant le nez de gauche à droite, de haut en  bas avec une intelligence de détective. Et quand le rat n’entendait que le vent, c’est que monsieur Misal dormait, que la nuit avait pris possession de la « cookerie » et que le champ était libre pour sire le rat. Monsieur Misal constatait les dégâts le lendemain matin. Car le rat avait plusieurs enfants, des frères et sœurs en plus de sa femme. Un soir alors que le calme avait envahi la cookerie, monsieur Misal avait décidé de donner une bonne leçon au grand chef des voleurs. Ti-Mile et moi observions la scène. Il fit bouillir de l’huile à patates frites et se plaça tout près du trou de l’intrus en ne faisant pas plus de bruit qu’une souris. Et quand le grand chef des rats se pointa le nez par le trou, il reçut toute une poêlée d’huile bouillante en pleine face. Le rat a détalé en couinant plus fort qu’une truie qu’on égorge. Nous pouvions suivre son parcours erratique sous le plancher de la cuisine. Il allait d’un bord à l’autre, aveugle, en criant sans relâche. Il se pointa même le nez dans le trou fatidique comme pour implorer un pardon « in extremis » ou du baume frais.

Barbare? Peut-être. Le lendemain, dehors, nous avons trouvé le rat mort figé dans une flaque d’eau. Il avait l’air d’un steak tartare. Sa femme et ses enfants l’avaient oublié. Le rat n’avait pas les attributs des saints.

Plus tard, aux études, j’ai raconté cette anecdote à Magella Cotton de St-Yvon.

-Vous l’avez mangé, a dit Magella
-Non ais-je répondu. Nous n’aimions pas la viande tartare!
-Mais, qu’est-ce que le rat avait à crier? Pourtant, il était bien huilé, avait dit Magella?
-L’huile était peut-être un  peu trop chaude que j’ai répondu.

Noël arriva et cette année-là, la coupe du bois des Quinze Milles avait pris fin. Après les fêtes, la direction avait orienté ses hommes vers un autre chantier.

La tempête qui s’était abattue sur la Gaspésie en ces trois premiers jours de l’année 1955 avait laissé cinq pieds de neige sur les montagnes en arrière de Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine. Et Émilien à monsieur Jos s’était réjoui d’avoir donné le nom de Desneiges à sa fille aînée. Les enquêteurs de la ville suivant leurs consignes enquêtaient toujours. Et Ti-Mile donnant la réplique à monsieur Misal, reprenait, une octave plus basse :

C’est les rats,
C’est les rats.
(À suivre)

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