Gens de mer, gens de terre

Dans No 07 - Septembre 2012. par

La pêche dans le goulet de Carleton

Été 1961. Treize heures. Marée montante. Les nuages s’agglutinent allègrement. Observent les timides risées de vent dans le barachois de Carleton.

Ouh ! Ouh ! Ouh ! Dans le village s’élève un cri de ralliement. Alerte chez les onze-quatorze. Popol se réfugie dans le placard en dessous de l’escalier. Examine attentivement le couple balais-vadrouille. Réflexion. Solidité ou souplesse ? Bon ! OK pour la résistance du manche à balai. Décrète Popol. Doucement, il ouvre la porte. Inquiet. Jette un coup d’œil vers la cuisine. S’évade sur la pointe des pieds. Trophée en main, court chez le copain Ti-Jos.

Déjà, Ti-Paul, Mich-à-Vallaire, Ti-Loup, Grand-Renaud, s’amènent avec leurs branches. Sans oublier les hameçons à trois crocs. Scie en main. Ti-Jos taille les manches. Grand-Renaud perce un trou au bout de chaque bâton. Ti-Loup déplie les hameçons. Les insère dans le bois. Fébrile. Chacun s’empare de sa nouvelle fouine. Direction. Pointe-Tracadièche. À la queue leu leu. La petite troupe marche à grands pas vers la frayère.

Contourne la presqu’île. S’engage hardiment dans le goulet. Surprise !

Sur leur petit radeau. Ti-Nono et ses comparses Doudou, Gratien-le-beau et Ti-Noir, sont déjà prêts à l’attaque. Sur le qui-vive. Les nouveaux arrivants s’approchent prudemment de l’ennemi. Avec moult palabres, Grand-Renaud négocie un morceau de territoire salin situé au début du goulet.

Bon prince. Ti-Nono acquiesce à la proposition de l’adversaire. Sa troupe va plutôt concentrer son activité un peu plus loin dans le barachois. Il faut faire vite. La frayère est en ébullition. Le poisson ne peut attendre. Les nouveaux arrivants se mettent en position de combat. Pieds nus dans l’eau. Têtes baissées. Dos courbés. Pas un mot. Pas un souffle… Attente… Attente…

Soudain. Frolâtrent les plies. Vifs comme l’éclair. Les apprentis abattent leurs fouines. Et v’lan. Piquées. Les plies se débattent énergiquement. Cris de victoire. À bout de bras. Les pêcheurs présentent leurs prises exceptionnelles. Prise de trois plies en même temps.

La convention fout l’camp. Au diable le territoire. Vivement. Le petit radeau se rapproche du goulet. Les quatre occupants tentent à leur tour d’harponner la plie. D’un geste vif. Ti-Nono enfonce sa fouine dans l’eau brouillée. Hurlement déchirant. Naufrage. Rouge. Coule le radeau. Rugit le vent d’Est. La marée s’emballe. Envahit rapidement le goulet. Panique. Sel brûlant sur les joues. Jambes et bras entremêlés. Horrifiés. Les braves se battent pour sauver leur copain Ti-Nono.

La peur au ventre, mais courageux. Ti-Jos plonge à la recherche de son ami. Nage à contre-courant. Aperçoit l’éphèbe flottant doucement entre deux eaux. L’empoigne durement par le cou. De peine et de misère. Le traîne à la surface. Tous encerclent leurs camarades. Le transporte sur la grave. Le secoue sans ménagement.

Le presque noyé ouvre un œil hagard. Popol et Doudou le soulève doucement. Ti-Nono entrevoit son gros orteil. Écrabouillé. Gémit. S’effondre en souriant béatement.

La troupe étend le blessé sur les quelques planches du radeau. Le convoi s’ébranle à petits pas. Vêtements dégoulinants. Têtes hautes. Les valeureux marins-pêcheurs  Doudou, Mich-à-Vallaire, Ti-Paul, Grand-Renaud, Ti-Loup, Gratien-le-beau, Ti-Noir, Popol, Ti-Jos, transportent fièrement le courageux blessé à travers le village. Sous les regards inquisiteurs des gens de Carleton.

Bon nageur et… pas si mal en point…

Le soi-disant rescapé écoute les doléances de ses compagnons.

Et… Rit sous cape…

Dix ans plus tard. Les apprentis sont devenus des pêcheurs aguerris. Rendez-vous à l’Est du barachois sur les « peers ». Genre de pontons reliés par des estacades enchaînées les unes aux autres.

À la brunante. Garçons et filles trempent leurs quenouilles dans l’huile à lampe. Embrasent les torches. Sous le joyeux scintillement des feux. Quelques pêcheurs. Intrépides rôdeurs et gaboteurs virtuoses. Couraillent hardiment. Sautent de « peer en peer ». Lancent les filets avec une rapidité foudroyante. Attrapent plusieurs anguilles. Hourra ! Les gars sont fiers.

Une dizaine de prises frétillent vigoureusement dans la chaudière. Repos.

Bercés par le mouvement cadencé des petits pontons dans la « bare-à-choir ».

Bacchus et les nymphes musardent en douceur.

Nuit scintillante de milliers d’étoiles zébrées d’aurores boréales.

C’est le temps des vacances.

Le temps de la cueillette des petits fruits…
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Goulet : Embouchure d’une rivière ou d’un barachois.
Fouine : (ou foène) manche à balai ou branche au bout de laquelle on fixe un croc à trois brins.  On déplie les trois  brins pour en faire un harpon artisanal.
Barachois : Un « barachois » est un banc ou une langue de sable formant une lagune.
C’est une « barre-échouée » ou une « bare-à-choir » ou « à-échoir » les barques de pêche de laquelle     on aurait fait (barachois).
Estacades :  Jetée de claire-voie formée de grands pieux. Deux  billots imbriqués dans deux autres billots. Chaque estacade est reliée par une chaîne. Cette installation sert à retenir les « peers ».
Peers : (mots anglais) genre de petits pontons reliés par des estacades enchaînées les unes aux autres.
Référence :  Dict. Larousse/Arsenault, Patrimoine gaspésien. Éd. Lemeac.
Carleton-sur-Mer, septembre 2012

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