SS Frederika Lensen un souvenir du temps de guerre

Dans No 05 - Juillet 2012. par

Jean-Marc Fournier est né le 4 janvier 1932 à Grande-Vallée, il est le fils cadet de J. Arthur Fournier et d’Élisa Richard, et petit-fils d’Arthur S. Fournier. Il raconte ici, ce qu’il a vu avec les yeux d’un enfant de 10 ans, âge qu’il avait au moment de cette tragédie.

Nous sommes à l’été 1942, la Deuxième Guerre mondiale dure déjà depuis presque trois ans et quoique tous les combats militaires se déroulent en Europe, grâce aux journaux et aux bulletins de nouvelles à la radio, chaque jour la population canadienne est tenue au courant des événements qui surviennent là-bas dans les vieux pays comme on les désigne à ce moment-là.

Ici chez nous comme partout ailleurs la plupart des jeunes hommes célibataires se sont déjà portés volontaires et se sont joints aux forces armées qui seront appelées à prendre part au combat.

Quant aux hommes mariés et ceux qui n’ont pas l’âge requis, ils sont engagés et portent fièrement l’uniforme de l’armée dite de réserve. Ils auront pour mission d’assurer la sécurité et la surveillance de nos côtes pour contrer la menace de possibles débarquements en provenance des nombreux sous-marins allemands qui rôdent sous la surface du fleuve.

Diverses lois préventives sont alors en vigueur comme le rationnement obligatoire. Une autre mesure très importante qu’on appelait alors le Black-out obligeait tous les établissements longeant la côte à maintenir des stores fermés à toutes les fenêtres dès que les lampes étaient allumées. Les voitures automobiles pour leur part étaient forcées de recouvrir leurs phares d’une peinture noire avec un espace libre d’environ un pouce sur deux pour ne laisser passer qu’un rai de lumière. Cette mesure avait pour but d’éviter de créer un fond de lumière sur lequel se découperait la silhouette des navires ce qui permettrait alors aux sous-marins en maraude de pouvoir lancer leurs torpilles avec une plus grande précision. Malgré toutes les précautions prises, plusieurs navires marchands ont déjà été envoyés par le fond.

On comprendra donc facilement que nous, les riverains, sommes déjà un peu nerveux dans ce climat particulier surtout depuis qu’une torpille était venue, après avoir manqué sa cible, exploser dans un cap à Saint-Yvon.

Mais c’est en ce 20 juillet 1942 vers le midi d’un jour calme et tranquille au cours duquel la nature elle-même semble s’abandonner à une certaine langueur qu’une rumeur commence à circuler. Des gens prétendent avoir entendu des bruits ressemblant à des explosions et avoir aperçu de la fumée s’élever au-delà de la ligne d’horizon.

Au cours de l’après-midi, la rumeur s’amplifie et vers les quatre heures, nous commençons à distinguer dans le lointain quelques navires qui très lentement semblent se rapprocher de la côte en face de l’anse principale du village. Les rares propriétaires de jumelles deviennent alors les gens les plus populaires et se font un plaisir de renseigner ceux qui n’ont que leurs pauvres yeux.

Tout le village est en émoi personne ne veut manquer le spectacle qui se prépare. Chacun se choisit un poste d’observation d’où il pourra tout voir facilement. Je fais partie d’un groupe plutôt nombreux qui s’est rassemblé sur le bord du cap à l’arrière du cimetière et l’attente commence.

Avec le temps qui passe et grâce à un magnifique coucher de soleil, les détails nous apparaissent de plus en plus nettement. Il s’agit en effet d’un navire marchand remorqué par deux navires de guerre. Nous savions tous qu’en raison de la présence de submersibles les navires marchands ne se déplaçaient qu’en groupes ou convois de trente ou quarante qu’accompagnaient quelques bâtiments de guerre qui avaient pour mission de les protéger tout le long de leur parcours.

Ce malheureux bateau désemparé a été atteint par une ou des torpilles au niveau de sa salle des machines. Durement touché, il se maintient, à flots, mais ne peut se mouvoir de lui-même. Ses deux acolytes l’amènent le plus près possible du rivage c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il touche fond à environ deux mille pieds du rivage. Vers onze heures faute d’éclairage suffisant chacun doit se résoudre à rentrer chez lui.

Le lendemain, trois de mes compagnons et moi-même, nous n’avons alors que dix ou douze ans et comme nous en avons l’habitude, nous empruntons (sans permission) une chaloupe à rames appartenant aux pêcheurs.  Poussés par une curiosité bien compréhensible nous nous rendons le plus près possible de ce grand blessé dont nous découvrons le nom soit le Frederika Lensen portant pavillon britannique.

À ce moment des membres d’équipage, en poste sur le pont du navire nous crient et nous font signe de nous éloigner ce que nous faisons aussitôt, mais nous avons déjà aperçu, allongés deux à l’avant et deux à l’arrière, quatre grands sacs de couleur kaki qui ne laissent aucun doute quant à leur contenu.

Peu après l’une des corvettes qui avaient fait office de remorqueur vint se ranger au flanc de l’épave. Les sacs en question furent transportés à son bord et celle-ci fonça aussitôt vers le grand large et malgré notre jeune âge nous savions que c’était dans le but de procéder à la sépulture marine des quatre soldats décédés au cours de l’attaque.

Je peux certifier que mes trois compagnons et moi avons été les seuls témoins de ce qui s’est passé en ce lieu à ce moment précis, inutile de vous dire que nous avons été marqués pour la vie.

Après quelques jours l’armée remit la garde de l’épave aux autorités douanières qui avaient pour mission de veiller à la sécurité à bord et de préserver les équipements encore utilisables.

Une fois libéré de la présence des autorités le Frederika Lensen devint pour nous un véritable terrain de jeux. Nous nous y rendions presque chaque jour beau temps mauvais temps. Nous y avons joué à des jeux innocents, mais souvent audacieux et il est surprenant qu’aucun de nous n’ait été victime d’un grave accident.

Longtemps, c’est-à-dire pendant quelques années, le Frederika Lensen a fait partie du décor de Grande-Vallée et a été malgré lui un attrait touristique des plus importants.

Mais, avec le temps qui passait, affaibli par la déchirure béante causée à ses flancs et sous l’assaut continu des vagues, la partie avant et la partie arrière ont fini par se détacher l’une de l’autre.

La partie avant a mis quatre à cinq ans avant de sombrer. La partie arrière quant à elle s’est enlisée lentement et sûrement et après une quinzaine d’années elle a fini par disparaître complètement à la vue. Seul quelqu’un muni d’un appareil de plongée pouvait encore retrouver les derniers vestiges de notre vieil ami Frederika Lensen.

Il me fait plaisir en tant qu’un des seuls témoins survivants à avoir vécu ces événements d’aussi près, de les raconter le plus fidèlement possible, afin que cette page importante de notre patrimoine historique fasse à jamais partie de l’histoire de Grande-Vallée lorsque les témoins de cette époque auront à leur tour sombré dans l’oubli.

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p style= »text-align: justify; »>« Paru antérieurement dans le Magazine Gaspésie » Automne 2011

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