Poivre et Sel

Dans No 10 - Décembre 2011. par

Quand le violon est au rendez-vous.
Faites itou avertir les violoneux ; car je veux de la joie.
Marivaux

Les Noëls de mon enfance à part la messe de minuit n’étaient pas si différents des autres jours de l’année. Si peu de cadeaux ! Peu de décorations sauf chez monsieur Yvon Fournier. Monsieur Yvon possédait un petit moulin à scie tout près de chez nous. En dépit du fait qu’il était sourd, il reelait1 les airs de monsieur Jos Richard en sciant les billots que les colons lui apportaient. De ses deux mains, il remontait son tablier gommé des pleurs de sapin, roulait les billes sur le carriage 2, leur plantait deux dogs 3, amenait à l’aide d’une manivelle, la bille prête à affronter la scie dans le bon sens des choses. Monsieur Yvon sciait des billots comme le bonhomme dans la lune, donnait le bran de scie et les « croûtes » comme on fait une aumône et nous permettait d’aller voir l’arbre de Noël de madame Berthe, sa femme. Quel arbre de Noël ! Chez monsieur Yvon, comme ailleurs, la pauvreté habitait en permanence. Mais, madame Berthe ne ménageait pas ses sous lorsque venait le temps de faire l’arbre de Noël. L’arbre avait été un beau sapin vert branchu à plein, récolté dans la forêt là, tout en bas de la montagne. Mais une fois rendu dans la maison de monsieur Yvon, il avait rencontré la fée Berthe. Car pour nous les enfants, madame Berthe faisait partie des légendes.

Et madame Berthe avait montré à Dieu lui-même, comment on transforme du vulgaire sapin vert en un brillant arbre de Noël. L’arbre était d’abord recouvert d’une toison de cheveux d’ange, d’une blancheur à faire pâlir les montagnes. Puis, madame Berthe, faisant un recul de trois pas vérifiait que le « vert » avait disparu. Une bonne chose. La couche de fond de teint quoi ! En fait, je crois que l’arbre de Noël lui ressemblait. Et là, elle sortait ses boites de décorations remplies de boules multicolores, de glaçons, de fils d’argent, de petits anges, d’étoiles, des petits moutons. Il y en avait des dizaines de chaque sorte. Un petit Jésus en couche, histoire de cacher sa divine bizoune. Et bien sûr un père Noël et un gros ange avec des ailes dont le destin était de trôner au sommet de l’arbre. Enfants, nous tombions sous le charme. Et madame Berthe était heureuse, car faute de miroir, elle se reconnaissait dans l’arbre de Noël qui se reflétait dans nos yeux ahuris ! Pendant la messe du jour de Noël où elle avait prié pieusement, en pensant à sa dinde qui attendrissait dans le fourneau, et à son arbre de Noël qu’un soleil d’hiver mettait en feu, monsieur Yvon s’est éteint en silence, dans sa berçante. Sans dire adieu ! Son ange gardien l’avait accompagné une dernière fois en fredonnant religieusement les reels de monsieur  Jos Richard !

Aujourd’hui, je n’écrirai rien du réveillon, des tourtières, des veillées de danses qui se pratiquaient malgré les objurgations du curé Bujold. À Petite-Vallée, pas de problème avec les remontrances du curé. On sait bien ! On dansait comme on prenait une marche dans le « jeu de babines ». Aucun calcul avec les minutes ; on commençait au début et on finissait à la fin. Et les enfants ? Quoi, les enfants ? Ils dormiront demain. On est en vacances. C’est le temps des fêtes ! Ainsi pensaient grand-père et sa sœur Emma ! Et le curé, en bon libéral, tacitement faisait collusion. Les violons que fabriquait l’oncle Didier se faisaient aller la volute, sous les doigts de virtuose de monsieur Moïse. À Grande-Vallée, on était jaloux des passe-droits du curé en faveur des gens de la Petite-Vallée. On craignait les sorts que pouvait jeter le saint curé. Alors, on dansait et prenait un p’tit coup en cachette, en espérant le meilleur et non le pire !

Dans notre pays de l’Estran, quelques génies sont nés pour ainsi dire avec un violon dans les mains. On a tous connu les Moïse, les Roch-Émile, les Didier, les Dassylva, les Isidore et beaucoup d’autres. Mais celui qui les déclassait tous (selon une enquête personnelle interne) c’était le violoneux Édouard Richard dit, « Ti-Douard ». Pour les funérailles de Roch-Émile, son grand chum, il a joué « les oiseaux blancs » ! La douleur a été trop forte. Ti-Douard n’a plus jamais joué à l’église.

Ti-Douard est né près de la mer, sur les bords de l’Anse-à-Colin 4. Enfant, Ti-Douard aimait entendre les bruits des vagues, puis le murmure du ruisseau qui coulait tout près. Il y trouvait des notes de musique que son oreille d’artiste enregistrait. Assis près de son grand-père Jos, il écoutait les airs que son aïeul jouait au violon et qui envoutaient l’enfant. Plus tard, vers l’âge de huit ans, le grand-père lui a prêté son violon en attendant de lui en fabriquer un. Monsieur Jos, comme l’oncle Didier, était luthier à ses heures. Le grand-père disait à son petit-fils : reele les airs, ça va t’aider à les apprendre plus vite.   Alors Ti-Douard s’exécutait et reelait si bien toutes les pièces que le grand-père en était ému.

« Quand j’voulais apprendre un nouveau morceau, je demandais à mon grand-père de l’jouer, pis j’m’assisais dans les marches de l’escalier pour l’écouter. Quand j’avais entendu l’morceau pis r’gardé aller ses doigts, j’montais dans ma chambre, j’lassais la porte ouverte, et assis sur l’bord de mon lit, j’prenais mon violon pis j’essayais de jouer en même temps qu’lui. Quand j’étais capable de jouer l’morceau d’un bout à l’autre, je r’descendais et j’disais : «peupi» j’pense que je l’ai pogné. Après on jouait l’morceau ensemble. J’ai toujours voulu apprendre par moi-même, à ma manière. » 6

Quand il se produisait,Ti-Douard avait toujours fière prestance. Derrière une allure austère et au caractère quelquefois malcommode se cachait un bonhomme jovial, plein d’humour dont les réparties faisaient rire. Un homme surtout d’une grande sensibilité. Dans toutes les salles où il était invité, il portait chemise blanche, cravate et souliers cirés. Il fallait que ses souliers soient cirés et aussi luisants que l’était son chef dégarni. N’allez surtout pas lui marcher sur les pieds !! Il devenait malin !! Mais son jeu lui, était tout en intelligence, en souplesse et en finesse. UNIQUE ! À sa manière. Bon Dieu que le monde était déçu quand Ti-Douard ne pouvait être au rendez-vous.

Ti-Douard aurait bien aimé gagner sa vie avec son violon et jouir d’une grande renommée. Son rêve ! Son grand rêve ! Mais les compétiteurs au Québec étaient nombreux. Comme le disait Jean de Lafontaine : les mâtins étaient de taille à se défendre hardiment7 ! Alors, Ti-Douard exerçait le métier de peintre et de plâtrier. Et chaque année, il quittait sa famille pour s’exiler loin de chez lui, sur la Côte-Nord et un peu partout au Québec. Peintre et musicien, faut le faire ! Il faut noter que ses dits compétiteurs étaient en même temps ses amis. Ces derniers lui ont appris les nombreuses pièces qu’il ajoutait à son répertoire. On pense à Éric Beaudry, à Aimé Gagnon, à Louis Boudreault, à Claude Méthé, à Simon Riopel, à Stéphanie Lépine, à André Alain. Mais celui qui vient le chercher plus que les autres c’est : Yvon Mimeault. Yvon vivait à Mont-Joli et bien sûr, il jouait du violon. Il s’est même improvisé luthier. Quand on a la bosse… ! Yvon avait construit son premier violon lui-même,

« à partir d’une vieille planche de bois provenant de l’enclos à cochon de son voisin 8 ».

Et là, Ti-Douard était mort de rire !

Pas de limite à la créativité quand tu as la bosse… ! Et après soixante ans, il parait que le violon de Mimeault existe encore, accordé en quintes du grave à l’aigu : sol, ré, la, mi. Ti-Douard a partagé un vaste répertoire avec ses concitoyens gaspésiens, on peut citer : Agathe Chicoine, Paul-Aimé Bélanger, Gaétan Côté, Francis Coulombe, sa fille Nicole. Mais ses violoneux préférés demeurent son grand-père Jos Richard, Didier Lebreux, Jean Carignan et sa chère petite-fille Marie-Pier.

La première pièce qu’il a apprise c’est le reel du lièvre. Et moi, ça me fait rire, le reel du lièvre ça pourrait devenir la musique du paysage humanisé. Ti-Douard se souvient de la première soirée où il a fait swigner la baquaise. Oui, la baquaise en cognant du pied ! En cognant du pied, mais à deux pieds, dans ses souliers cirés. C’était chez monsieur  Jean-Baptiste Chicoine. Agathe la fille de monsieur Chicoine l’accompagnait à la guitare.

Puis un jour, en  grande pompe, la gloire a cogné à sa porte. C’est madame Solanges qui a présenté Éric Beaudry à Ti-Douard. De fil en aiguille, Ti-Douard a été propulsé à l’autre bout des États-Unis. La rencontre d’Éric et de Ti-Douard fut comme un coup de foudre si l’on se réfère aux propos d’Éric :

« Quoi de plus trippant pour un musicien que d’en rencontrer un vrai, un vieux de la vieille, qui a tellement joué sa musique qu’il aurait pu s’en user les doigts et les oreilles, qui en a tellement entendu et appris et qui arrive à se souvenir de tout ça par cœur comme si chaque mélodie était bien rangée dans une boîte à musique. Quoi de plus trippant surtout quand ce même musicien, en toute modestie, ouvre toute grande sa boîte à musique pour partager son plaisir avec tout l’monde. 9 »

En compagnie d’un traducteur Guy Bouchard, il est allé donner des cours de violons à un groupe d’amateurs de Seattle. On lui donnait du « master ». Il était content. Alors, il leur a enseigné le jeu simple, puis les doubles cordes, le pizzicato, le staccato, le trémolo, les triolets. Un bon prof. puisqu’après une semaine de cours,Ti-Douard assistait à un concert donné par ses propres élèves jouant ses propres airs. Durant les années suivantes, Ti-Douard a été invité dans l’Ouest canadien : Calgary, Vancouver pour couvrir les fêtes et les festivals chez les Anglos. Toujours en compagnie de son interprète Guy Bouchard.

La gloire insistant à sa porte, Ti-Douard et Jeannine ont dû se rendre à Québec à la demande de Zachary Richard. Zachary faisait une promotion de la musique acadienne et Laval Doucet lui avait recommandé le meilleur violoneux du Québec. Ti-Douard s’est rendu en compagnie de sa femme au Château Frontenac. Ils ont été reçus comme des éminences, Ti-Douard et Jeannine par des messieurs galonnés d’or ! Deux jours et deux nuits qu’il s’est fait aller l’archet pour un Zachary ébahi.

Pendant toutes ces années, Jeannine a accompagné son mari dans toutes les soirées de danses. Jeannine était la femme qui l’a soutenu, qui a partagé ses joies et ses peines, qui a répondu au moindre de ses désirs. Certains soirs, la musique de Ti-Douard devenant trop liquide,  il se mettait à transpirer. Alors Jeannine, le prenait en charge, l’amenait à la maison, avait envie de le tordre et de le mettre à sécher ! Le lendemain matin, Ti-Douard retrouvait son violon et jouait une de ses compositions : le reel à Lucien, avant de prendre son café ! Dans son coin de pays de l’Estran, Ti-Douard a donné de la joie et du  bonheur. Sa mission était de conserver et de transmettre un riche héritage culturel gaspésien. C’était un rassembleur et sans le savoir, par sa musique, il cimentait le tissu social d’une bien grande vallée. De plus, quand les gens avaient dansé sur les airs de Ti-Douard toute une soirée, ils n’avaient pas besoin de pousser de la fonte pour garder la forme !

Puis un jour, sa femme l’a quitté pour l’autre Pays ! Il en a eu un gros chagrin ! Alors, son poêle à bois s’est éteint. Il a perdu l’appétit pour les bonnes choses. Ti-Douard a joué une dernière fois « les oiseaux blancs ». Son violon s’est tu. Ti-Douard a pris sa retraite ! Heureusement, il nous a laissé sur disque, une bonne partie de son répertoire. Et de là-bas, au fond des Cantons de l’Est, Ti-Douard vous dit : JOYEUX NOËL ET BONNE ANNÉE !

1- Chanter les airs.
2 – Chariot sur lequel les billots étaient posés dans un moulin à scie.
3 – Crochet de métal destiné à maintenir les billots sur le carriage.
4 – Lieu-dit de Grande-Vallée situé à l’est de l’église.
5 – Chanter les airs.
6 – Confidences de Ti-Douard à Éric Beaudry.
7 – La fable, le Chien et le loup, Jean de Lafontaine.
8 – http.www.ulaval.ca
9 – Édouard Richard – Violoneux de la Gaspésie, Beaudry Éric, http://www.mnemo.qc.ca/spip/bulletin-mnemo/article/edouard-richard-violoneux-de-la

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